Guillotin et la guillotine

A bas la guillotine !

Oui ! à bas l’infâme maiden ! il est temps que l’on brûle le dernier haillon de cette horrible mégère ! La philosophie, la morale, l’intérêt même de la société demandent que l’on en finisse pour tout de bon avec la peine de mort. Rien ne justifie ce genre d’expiation, dernier vestige d’une barbarie indigne de l’âge où est arrivée l’humanité. Déjà quelques nations de l’Europe l’ont proscrite de leurs codes. honneur à elles ! Elles ont donné un noble exemple qui ne peut manquer d’être suivi. Qu’attend-on, en effet, mon Dieu ? Est-ce la crainte que les attentats contre les personnes augmentent ? Mais les statistiques sont là qui démontrent, sans réplique possible, que là où la vie humaine a été respectée, même chez ceux qui en étaient le plus indignes, les assassinats, loin d’augmenter, ont au contraire diminué. Est-ce cette vieille et délabrée croyance que l’exemple est nécessaire pour arrêter les natures perverses et révoltées contre la société ? Mais l’expérience a été faite ; elle dure depuis des siècles, et l’on peut assurer sans crainte que le nombre des crimes a été en proportion de la cruauté des supplices.
D’ailleurs, les gouvernements le savent bien ; et, tout en n’ayant pas le courage ou le bon sens de donner au bourreau son compte définitif, ils s’arrangent pour que cet instrument aveugle et passif de la loi remplisse son mandat dans l’ombre, en cachette… comme le crime dont la société se venge.
Vous invoquez la nécessité de l’exemple ! allons donc ! Vous faites tout ce qui est nécessaire pour le rendre nul ! Vous tenez sous les verrous le condamné à mort pendant quarante jours, limite extrême, je crois, entre la condamnation et l’exécution ; vous faites tout votre possible pour que le malheureux signe un pourvoi, pour que la clémence du pays l’effleure de son souffle tutélaire. Puis, lorsque tout cela a été épuisé en vain, et que le dernier acte de ce drame infâme doit être joué, vous faites entrer dans la cellule du condamné monsieur de Paris, de Rouen ou de Beauvais. On coupe les cheveux de cette tête qui va tout à l’heure rouler sur une plate-forme rouge ; on lui fait une toilette à ce cadavre vivant ; on lui rabat sur les épaules son col de chemise. Pensez donc ! si le couperet allait s’ébrécher sur cette toile de lin ! Il est six heures du matin ; la créature humaine, les mains liées au dos, la longueur de ses pas réglementée par des entraves, sort de sa prison ; on la pousse doucement… doucement… ; l’échafaud est là, tout près ; le condamné a pu, dans la nuit, entendre les charpentiers monter la machine. Il gravit quelques marches raides et glissantes. Une minute après, on entend : Paf ! Des jets de sang jaillissent en formant une arcade. Tout est fini !

Ah ! vous êtes expéditifs ! Quelle différence, bon Dieu ! avec ce qui se passait autrefois en pareille occurrence ! Comme nos pères étaient plus sages pour sauvegarder ce grand principe de la nécessité de l’exemple ! Car, loin d’escamoter, comme vous le faites, un condamné, ils avaient soin, eux, de l’expédier au grand soleil, en plein midi, un jour de marché, sur la principale place publique de l’endroit, devant une foule énorme, attirée là soit par ses affaires, soit par la curiosité. Ils faisaient connaître d’avance, par les feuilles publiques, par des affiches, par les crieurs, par le son du tambour, le jour, l’heure exacte de la grande expiation. Ils étaient logiques ; car, enfin, puisqu’ils voulaient l’exemple, ils devaient vouloir aussi une galerie serrée, compacte. Le condamné, mené à pied ou dans une charrette, de la prison à l’échafaud, traversait lentement toute la ville.
Mais tiens ! vous êtes-vous dit : malgré toutes nos précautions, les crimes continuent à nous donner de la besogne. Après tout, il ne faut peut-être pas habituer le peuple à la vue du sang ; cela le rend cruel, ou au moins indifférent : ses rires, ses plaisanteries ignobles, les chansons abominables qu’il beugle au pied de la maiden ne prouvent pas absolument une grande sensibilité ou une grande crainte.
Aussitôt dit, aussitôt fait. A Paris, par exemple, la place de Grève, l’heure de midi, le jour de fête, ont été abandonnés. On a choisi la barrière Saint-Jacques pour lieu des exploits des Sanson modernes. On a pris le condamné à cinq heures du matin… ; on l’a fourré dans un fiacre… Et fouette, cocher… On l’expédie à une demi-lieue de là…
Puis, cette demi-lieue a encore paru trop longue. Pourquoi a-t-on imaginé ne pas se débarrasser de nos criminels à la porte même de la prison de la Roquette entre deux rangs d’acacias… Nous n’aurions pas l’ennui du fiacre… Enfin…
Ah ! on en est là à cette heure. Peu à peu on est arrivé de la place de Grève à la susdite allée d’acacias… On entrera bientôt dans la prison… On y coupera la tête des condamnés sans aucune espèce de galerie, cette fois…
Et, dans un avenir peut-être peu éloigné, je suis convaincu qu’on n’en coupera plus du tout.
Ainsi le veulent les progrès, la maturité de l’humanité. On a déjà fait un pas immense dans cette voie ; le champ dans lequel se mouvait l’admission des circonstances atténuantes s’est considérablement agrandi, et le rapport du nombre de ces circonstances atténuantes à celui des condamnations s’élève à tel point que si, en 1833, il n’était que de 57 p. 100, en 1851 il avait atteint 67 p. 100, et en 1861 85 p. 100. Le jury, qui ne doit, d’après la loi, se prononcer que sur une simple question de culpabilité ou de non-culpabilité, sans s’inquiéter du genre de pénalité qui suivra sa sanction, hésite à glisser dans l’urne un bulletin noir lorsque, sous ce bulletin, il aperçoit le tranchant de l’instrument de mort. Il se trouve ainsi cruellement comprimé entre sa conscience et l’horreur que lui inspire la destruction de son semblable.
Pourquoi le laisser dans cette cruelle alternative ? Pourquoi le maintien d’une loi qui a grande chance d’être ainsi à chaque instant éludée ? Pourquoi ne pas marcher sur les traces de Florence, de Neuchâtel, de Fribourg, du Portugal, de plusieurs Etats de l’Amérique qui ont brûlé leurs échafauds, et qui se trouvent bien de cet hommage rendu à la philosophie et à la morale ?
La question n’est pas de savoir si la peine de mort est légitime ; si, en d’autres termes, la société a le droit de retrancher du nombre de ses membres celui qui lui a porté préjudice ; mais on se demande si elle est nécessaire. Eh bien ! limitée à ce point de vue, le seul réellement pratique, et qui abandonne volontiers les arguties d’une philosophie qui n’est pas sûre d’elle-même, cette question de la peine de mort est résolue ; une expérience trop chèrement acquise, l’observation attentive de ce qui s’observe autour de nous démontrent que pendre les assassins n’a pas empêché les assassinats, et que les crimes contre les personnes sont, on peut le dire, en raison inverse de la cruauté des pénalités. Je m’inquiète peu des raisons émises pour le maintien de la peine de mort par Montesquieu, J.-J. Rousseau, de Broglie et d’autres hommes illustres ; la société a marché depuis eux ; les mœurs se sont considérablement adoucies ; ce qu’ils ont pensé autrefois, je gagerais bien qu’ils ne le penseraient plus aujourd’hui, et que, devant cette diffusion de l’éducation et de l’instruction, ils crieraient avec nous : A bas ! A bas la guillotine ! Et que bien vite on force messieurs les guillotineurs à prendre, faute de pratiques, un autre état !

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