Guillotin et la guillotine

Comme quoi, pourtant, la guillotine n’a été Inventée ni par Guillotin, ni par Louis, ni par Schmidt.

Guillotin, en donnant ou en laissant donner son nom à la machine à décapiter, a accepté une paternité qui ne lui appartenait pas, et que ne peuvent pas mieux revendiquer le chirurgien Louis et le facteur de pianos Tobias Schmidt.

Nous possédons une gravure portant la date de 1555, et qui est tirée d’un livre d’Achille Bocchi, intitulé : Symbolicarum questionum libri V. L’action qui y est représentée offre avec le supplice de la guillotine, je ne dirai pas une analogie, mais une similitude presque complète. A part les dimensions et quelques détails de construction, rien n’y manque. Voici les deux montants plantés sur un échafaud et maintenus par une traverse ; le couperet horizontal, retenu en haut, soit par une corde, soit par un crochet ; le bourreau est là, debout, la main gauche appuyée sur le sommet de la machine, prêt, soit à couper la corde qui relient le glaive, soit à faire agir un mécanisme quelconque qui provoque la chute. Dans le fond, à gauche, vous voyez les magistrats qui ont, sans doute, prononcé la sentence ; enfin, le malheureux condamné, les mains liées au dos, est entraîné à la mort par des soldats. Cette machine à décapiter, que Bocchi assure avoir été en usage chez les Spartiates, est beaucoup plus simple que la nôtre, et moins efficace : c’est une guillotine en embryon, dépourvue de la planche à bascule. Le condamné y était couché à plat-ventre sur la plate-forme ; son cou reposait entre les deux montants ; le couperet, en tombant avec son tranchant rectiligne et horizontal, devait produire des hachures épouvantables… ; mais, en 1555, on n’y regardait pas de si près.
On connaît encore trois autres gravures antérieures à celle de Bocchi : l’une de George Pentz, mort en 1550 ; l’autre de Aldegrever, portant la date de 1553 ; la troisième de l’Allemand Lucas Cranach, mort en 1553. Les deux premières représentent le supplice de Titus Manlius : le condamné était obligé de s’agenouiller et de fixer lui-même sa tête entre les deux montants, car il n’était pas attaché, et son corps ne reposait sur rien ; le fer était suspendu à une forte chaîne en fer.
Or, cette machine à décapiter, si bien décrite par le Bolonais Bocchi en 1555, gravée par Pentz, Aldegrever et Cranach entre les années 1550 et 1553, le père Labat, religieux dominicain, qui passa dix ans en Italie (1706-1716), la retrouve à cette époque fonctionnant dans ce pays sous le nom de Mannaya, mais fonctionnant seulement pour les gentilhommes et pour tous ceux qui jouissaient des privilèges de la noblesse.
Ce n’est pas tout :
Remontons encore plus haut que Bocchi, Pentz, Aldegrever et Cranach, et interrogeons Jean d’Anton, chroniqueur du roi de France Louis XII : il parle, au 13 mai 1507, du supplice de Demetrio. L’instrument ne fut pas autre chose qu’une guillotine que l’on voit encore fonctionner à Toulouse, le 30 octobre 1632, sur le cou de Henri de Montmorency, maréchal de France. « Doloire entre deux montants de bois maintenue par une corde. On lâche la corde, et cela descend et sépare la tête du corps. »

Enfin, dans le mois de mars 1578, un membre de la puissante famille de Douglas, Jacques, comte de Morton, le plus terrible des régents d’Ecosse, condamné à mort comme coupable de haute trahison, eut l’honneur d’essayer sur lui-même une machine qu’il avait importée du comté d’York, en Ecosse. C’était la Maiden ou autrement lit la Fille, la Servante expressions par lesquelles on avait l’habitude de désigner un coupe-tête depuis longtemps en vigueur en Angleterre. On disait: The Maiden (la Servante), comme on disait : The Widow (la Veuve) pour désigner la potence. Le coupable était ajusté sous une hache affilée surmontée de plomb et suspendue à une corde roulant sur une poulie. Le bourreau, en lâchant la corde, précipitait la hache, qui décapitait le condamné.Cette machine était si bien connue à cette époque en Angleterre, que Cambden en a donné la gravure dans son Britannia (édition de 1722) ; que Walter Scott l’a décrite dans son Histoire de l’Ecosse (1re série, chapitre IX), et qu’un savant naturaliste et antiquaire, Thomas Pennant, en visitant une des salles basses du parlement d’Edimbourg, vit l’instrument démonté, couché dans un coin, comme démodé.
On voit par ces citations que nous avions bien raison de dire que Guillotin ne fut pas le père de la guillotine. Les Spartiates, au dire de Bocchi, en faisaient usage il y a quelques milliers d’années ; les Italiens se l’appliquaient à eux-mêmes au XVIe siècle, pourvu qu’ils fussent nobles ; l’Angleterre ne dédaignait pas de couper le cou par son moyen à de grands personnages, et de l’offrir aux condamnés qui pouvaient avec quelques écus se l’offrir. Guillotin, sans aucun doute, avait lu la description si exacte que le P. Labat donne de la Mannaya ; mais il trouva dans la construction de cet appareil de nombreuses imperfections, et il voulut doter la France régénérée d’un engin plus prompt, encore plus efficace et plus indépendant de la volonté du condamné. Il s’aboucha avec un homme plus compétent que lui en fait d’anatomie et de vertèbres du cou. Il demanda au secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie de l’aider de ses lumières et de son expérience. Au reste, sa qualité de représentant du peuple ne lui permettait guère de descendre dans ces détails de coutellerie et de menuiserie. Enfin, Louis initia le mécanicien Schmidt à quelques mystères scientifiques.

Joseph-Ignace Guillotin.

Guillotin… ! Ce nom éveille de suite, dans la pensée, l’idée de l’affreuse machine qu’il a servi à baptiser ; il est inséparable de l’engin de destruction dont une expérience bien chèrement acquise nous a appris à avoir horreur ! Le peuple surtout, peu soucieux des droits de l’histoire, ne voit dans Guillotin que l’inventeur brutal, le mécanicien qui a appris aux hommes à couper facilement le cou de leurs semblables. Il ne saisit pas l’élément vraiment philosophique qui a guidé cet homme de bien, ni les vues élevées dont il s’est fait l’éloquent avocat. Pendant vingt-cinq ans, le célèbre député de Paris a entendu grincer autour de lui ce bruit sec de Guillotine ; il a assisté aux orgies épouvantables de l’affreuse maiden ; le « simple mécanisme » destiné aux grands coupables a fait sentir son tranchant à de nobles victimes ; entraîné, dominé par les événements extraordinaires qui ont signalé la fin du XVIIIe siècle.
Guillotin a vu s’appesantir sur lui une sorte de fatalité inexplicable ; et son âme, déjà endolorie par tant d’illusions perdues, a bu encore à une coupe plus amère, lorsque, par une aberration incroyable, le genre de supplice qu’il avait imaginé et proposé au profit des principes éternels de la morale, de la légalité et de l’humanité, fut signalé par une science déviée de sa voie comme le genre de mort le plus douloureux.
Joseph-Ignace Guillotin naquit à Saintes, département de la Charente-Inférieure, le 28 mai 1738, et fut baptisé le lendemain dans l’église Saint-Pierre de cette ville. Son père, Joseph-Alexandre Guillotin, était un avocat accrédité ; sa mère était une demoiselle Catherine-Agathe Martin.
« Le 29me mai 1738, Joseph Ignace, né du 28 du courant, fils légitime de M. Joseph-Alexandre Guillotin, avocat en la Cour, et de Dlle Catherine-Agathe Martin, son épouse, a été baptisé en cette église.
Le parrain a été le sr Joseph-Ignace Guillotin, écolier, et la marraine, Mlle Marguerite Guillotin, frère et sœur de l’enfant, en présence des soussignés : a Ignace-Alexandre Guillotin; Marguerite Guillotin; Guillotin; Guillotin, loco rectoris. »
On manque de détails sur les premières années de sa vie. On sait seulement qu’il alla faire ses études préliminaires à Bordeaux, et qu’il fut reçu maître ès arts au collège d’Aquitaine, le 11 décembre 1761. On assure encore qu’il fut, pendant plusieurs années, professeur au collège des Irlandais, et que les jésuites, séduits par son heureux prénom d’Ignace, l’avaient attiré à eux en faisant luire à ses yeux un avancement rapide. Ils avaient été, il faut le dire, bien peu clairvoyants, et ils n’avaient pas deviné ce caractère fier, indépendant, incapable de vendre sa volonté, son moi, au profit d’une association monstrueuse qui avait inscrit cette maxime sur son drapeau : Perinde ac si fuisset cadaver.
Guillotin résolut de se consacrer à l’étude et à la pratique de la médecine, profession qui
Il convenait si bien à la douceur de son caractère, au talent d’observation dont il était doué, et à son ardent amour de l’humanité.
Rassemblant ses ressources patrimoniales, il se rendit à Reims, et y acquit le grade de docteur en médecine le 7 janvier 1768.
Mais l’approbation d’une Faculté secondaire ne pouvait suffire à un esprit aussi élevé. D’ailleurs, Paris, centre de ce qu’il y avait d’hommes célèbres dans les sciences et les arts, attirait comme malgré lui le jeune homme.
Guillotin abandonne donc la capitale Champenoise, et débarque à Paris l’année, le mois qu’il avait été doctorifié à Reims.
Il apprend que, parmi les maisonnettes que la Faculté de médecine possédait autour de ses écoles de la rue de la Bûcherie, il y en avait une, bien modeste, qu’elle louait volontiers pour diminuer d’autant les charges qu’elle avait à supporter. Notre jeune homme fait des démarches, adresse une requête au doyen, Pierre Bercher, et a le bonheur d’obtenir cette location au prix de 324 livres par an.
Il apprend, en outre, qu’un ancien docteur régent des Écoles, Jean de Diest, avait, par son testament du 18 septembre 1756, légué une somme de 60,000 livres, à la condition que tous les ans la Faculté de médecine de Paris, après un concours, adopterait, en quelque sorte, un candidat comme son enfant, et le conduirait sans frais jusqu’à la régence.
Guillotin voit là une très-belle occasion d’alléger les sacrifices faits par son père pour son éducation ; il travaille avec ardeur, et, le 27 février 1768, ses maîtres le proclament pupille de la Faculté de médecine de Paris, avec dispense de tous les droits attachés à l’obtention des grades.
Le 27 août 1770, le noble jeune homme était reçu licencié et proclamé tel, suivant l’usage par le chancelier de l’Église de Paris ; et, le, 26 octobre suivant, il recevait des mains de Poissonnier le bonnet de docteur en médecine.
Il ne quitta pas pour cela le toit hospitalier de la célèbre compagnie, car nous le voyons encore occuper en 1777 la petite maison, dite maison Marteau, à cause d’une veuve Marteau qui s’y était abritée pendant bien des années.
Nous passons rapidement les quatorze années qui suivirent le doctorat de Guillotin, et qui ne sont guère signalées, en ce qui le concerne, que par le rôle qu’il joua au sein de la commission nommée par le roi pour donner son avis éclairé sur le prétendu magnétisme animal, et pour se prononcer définitivement sur le mérite d’une découverte dont on disait à la fois tant de bien et tant de mal. Il est à croire que l’esprit si net, si précis et si pratique du médecin de Saintes ne contribua pas peu à mettre à nu les absurdités Mesmeriennes et Desloniennes, et à limiter toutes les prétendues merveilles du magnétisme à la puissance de l’imagination. Mais la Révolution, encore à l’horizon, grondait sourdement.
Guillotin, ami des hommes et de la liberté, adopte avec une foi ardente les principes nouveaux que proclament d’ailleurs, avec enthousiasme, des esprits instruits et éclairés de toutes les classes de la société.
Dans ce premier acte de ce drame immense qui doit se jouer en France, il débute, lui presque ignoré, par un coup de maître qui va d’un seul bord le lancer dans le tourbillon.
On range, en effet, et avec raison, sa Pétition des citoyens domiciliés à Paris comme la première de toutes ces professions de foi qui préparèrent le grand mouvement révolutionnaire.
Guillotin a dû marquer d’une croix blanche ce premier pas qu’il lit dans la voie qui le conduisit à la célébrité.
Le 26 avril 1789, les électeurs se rassemblaient à l’Archevêché, sous la présidence de Target, et le nommaient secrétaire avec Bailly.
Le lendemain, ils le chargeaient comme commissaire de la rédaction des cahiers, avec Marmontel, Lacretelle et d’autres.
Et le 5 mai, jour mémorable de l’ouverture des États généraux, notre médecin siégeait à Versailles comme le dixième député de Paris.
On a vu précédemment le rôle que Guillotin a joué dans le sein de l’Assemblée nationale relativement aux réformes à apporter dans la jurisprudence criminelle et le Code pénal, ainsi que la part active et incontestable qu’il a prise dans l’adoption par les représentants du peuple de la machine à décapiter.
Mais là ne se sont pas arrêtés les travaux du digne député de Paris, et s’il n’a pas à son bilan, comme les Mirabeau, les Vergnaud, les Danton, etc., ces admirables discours, ces grands effets de tribune qui ont placé ces derniers au premier rang des orateurs, satisfait d’un rôle plus modeste, mais peut-être d’une utilité moins contestable, il s’est toujours trouvé prêt lorsqu’il fallait, soit proposer des mesures d’utilité publique, soit faire servir son mandat de député à combattre l’anarchie et la guerre civile.
Voici, en effet, en le suivant pas à pas dans les deux années et demie qu’il siégea parmi les représentants de la nation, les différents actes auxquels il s’est trouvé mêlé, ou qui furent dus à son initiative. Nous les indiquons dans leur ordre chronologique.
Le 19 juin 1789, il est nommé membre du Conseil de règlement.
Le 29 juin, il signe le serment du Jeu de paume de la rue Saint-François à Versailles. Le même jour, il fait une motion tendant à modifier un peu la disposition matérielle de la salle de l’Assemblée. L’air qu’on y respire est pesant, pestilentiel ; les députés ne peuvent manquer de s’en trouver incommodés. D’un autre côté, les bancs sont dépourvus de dossiers ; les représentants doivent souffrir pendant des séances qui durent douze et quatorze heures. L’Assemblée écoute avec attention ces observations, et charge celui qui les a émises de présider à tous les changements nécessaires à la construction de la salle et à la distribution des banquettes.
Le 13 juillet 1789, Guillotin, au nom des électeurs de Paris, lit une pétition dans laquelle l’Assemblée nationale est priée d’ordonner le rétablissement de la garde bourgeoise, unique moyen de faire cesser les troubles qui désolent la capitale.
Le 16 juillet, il fait partie de la députation chargée de se rendre à Paris pour rétablir l’ordre.
Le 4 août, il est nommé secrétaire du 17e bureau.
Le 28 août, il prend une part active dans la discussion sur l’organisation des pouvoirs du gouvernement.
Le 11 septembre, sur la question de savoir si le roi peut refuser son consentement à la Constitution, Guillotin soulève un autre point : Pendant combien de temps durera la suspension ? Sera-ce pendant une ou plusieurs législatures ? L’Assemblée comprend l’importance qu’il y a à résoudre cette question, et, par 728 voix contre 224 elle déclare que la suspension cesse à la première législature.
Le 5 octobre 1789, le médecin de Saintes est envoyé en députation chez le roi pour le prier de donner son acceptation pure et simple à la déclaration des Droits de l’homme.
Le 6 octobre, il accompagne le roi à Paris.
Les 10 et 11 du même mois, sa qualité de médecin et d’hygiéniste fait que l’Assemblée le choisit, avec cinq autres membres, pour chercher à Paris un local propre à recevoir les mandataires de la France. La chose n’était pas facile. La commission ne visite pas moins de dix-neuf établissements, qu’elle mesure avec soin, et dont elle détermine la capacité. Le Panthéon (rue de Rohan), le Wauxhall (rue de Bourgogne), le salon des tableaux du Louvre, le Val-de-Grâce, l’Assomption, les Invalides, la Sorbonne, la Bibliothèque, l’église des Augustins, la Halle aux Blés, la Halle aux Draps, le cirque du Palais-Royal, la galerie du Louvre, l’Ecole de chirurgie, etc., sont tour à tour visités par nos représentants, qui se décident pour la chapelle de l’Archevêché. C’est là, en effet, que l’Assemblée nationale, attirée par la volonté du peuple, tint sa première séance (19 octobre 1789), pour aller, vingt jours après, promulguer ses décrets dans la salle du manège des Tuileries.
En février 1790, Guillotin est nommé secrétaire.
La même année, il propose l’établissement d’un Comité de santé qui serait composé de médecins députés à l’Assemblée nationale, et de dix autres membres nommés au scrutin de liste dans les bureaux. Ce Comité aurait eu pour mission de s’occuper de tout ce qui est relatif à l’enseignement et à la pratique des établissements salutaires dans les villes et les campagnes.
Guillotin fut ici, comme toujours, écouté avec bienveillance ; mais, d’abord adoptée, sa motion finit par être rejetée (15 septembre 1790) sous les coups que lui porta Larochefoucauld-Liancourt.
Le 17 juillet 1790, il est nommé pour assister à l’oraison funèbre de Franklin, mort le 17 avril précédent.
Ç’a été le dernier acte de Guillotin comme mandataire de la France régénérée.
Dans un ouvrage publié en 1789, La galerie des Etats-Généraux, le caractère public de Guillotin, caché sous le nom de Tigellin, est si bien dessiné qu’on nous saura gré d’en détacher quelques fragments :
« Tigellin ne songe ni à conquérir des suffrages, ni à jeter les fondements d’une réputation ; convaincu que la pétulance, le désir de briller, caractérisent certaines nations, il conserve un sang-froid inaccessible aux accès contemporains, et, sans jamais se départir de ses principes, il marche au but. Il compte pour peu de chose le fracas de l’éloquence, l’honneur de rédiger des motions ; mais quand il a mûri longtemps une idée, il la propose, l’explique, en démontre l’utilité, et peu lui importe que ses rivaux la revêtent de leur coloris et la donnent pour le fruit de leurs méditations politiques. Il sait que le vulgaire prend la timidité pour l’impuissance, la modération pour la médiocrité, la sagesse pour l’inexpérience ; mais, comme il aspire à être un citoyen utile et non un homme d’Etat, à servir son pays et non à se faire une réputation, il abandonne le public à ses jugements erronés et, sans les mépriser, il s’en passe. »
Voilà, tracé de main de maître par un contemporain, le portrait moral de Guillotin ; voilà l’homme qu’une fatalité inconcevable a rivé pour toujours à une machine de destruction!
La fin de l’Assemblée nationale ou Constituante (29 septembre 1791) a vu aussi la fin de la carrière politique de Guillotin.
On se rappelle que le principe de la décapitation des condamnés à mort avait été adopté le 3 juin 1791, alors que le médecin législateur siégeait encore sur les bancs de la représentation nationale ; mais on n’a pas oublié que la fameuse consultation de Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie ? premier pas réel fait vers la construction de la lugubre machine ? ne date que du 7 mars 1792. Guillotin n’est plus député ; il est rentré dans la vie privée, et s’il obéit à l’invitation que lui fit Roederer de donner son avis sur le mode de décollation (10 mars 1792), ce n’est qu’à titre officieux, et afin d’aider le pouvoir des longues études et des réflexions qu’il avait faites sur ce sujet.
Oh ! combien il a dû souffrir, lui témoin, pendant tant d’années, des orgies de la Mannaya !
Qui aurait pu croire que sa filleule, si bien élevée, entourée de tant de soins, sujet de tant de sollicitude, dégénérât au point de devenir une affreuse mégère, toute ruisselante de sang et d’assassinats ?
Aussi, notre médecin-philosophe resta-t-il dans l’ombre durant la tourmente révolutionnaire.
Inquiété, incarcéré au temps de la Terreur, mis en liberté au IX thermidor, il ne s’occupa plus, même pendant la République dictatoriale, que de l’exercice de sa profession. Son savoir, son affabilité, une grande variété de connaissances, un discernement très-fin, lui acquirent la confiance de plusieurs personnes distinguées.
Si le nom de Guillotin se lit encore dans les feuilles publiques révolutionnaires, ce n’est que pour une misérable question de patente, à laquelle l’ex-représentant croyait de sa dignité de pouvoir se soustraire comme docteur régent, professeur à la Faculté de médecine de Paris. La Chronique de Paris a fait connaître à ses lecteurs ce débat, qui fut porté devant le tribunal des Petits-Pères, et qui donna lieu à une lettre écrite à cette feuille par Roederer, procureur général syndic du département.
Mais si Guillotin resta pour toujours étranger à l’agitation de la vie publique, ses tendances, la bonté de son cœur et son amour pour le bien public, le portèrent à s’occuper encore de tout ce qui pouvait servir l’humanité.
L’inoculation variolique et la vaccine appelèrent son attention.
Chose remarquable, et qui prouve combien était droit le sens pratique de l’ex-représentant du peuple, jamais il n’approuva cette méthode bizarre par laquelle, pour se préserver de la petite vérole, on avait imaginé de s’inoculer la maladie.
Mais Guillotin devina de suite tout ce qu’il y avait de fécond et d’éminemment providentiel dans l’annonce que Jenner fit au monde (juin 1798) de la découverte du cow-pox, de cette goutte de liqueur provenant du pis des vaches, et qui, inoculée à nos petits-enfants, les préserve de cette horrible maladie appelée la variole. Aussi fut-il nommé président du Comité de vaccine créé à cette occasion, et en cette qualité, le 2 mars 1805, il se rendait auprès du pape, alors à Paris, et, dans un magnifique discours, implorait la bénédiction du souverain Pontife sur la vaccine.
Guillotin fut moins heureux dans la fondation de son Académie de médecine, c’est-à-dire d’une association de médecins recrutés spécialement parmi les nobles débris de l’ancienne Faculté, et qui eût eu pour mission de s’occuper de toutes les questions qui pouvaient intéresser l’hygiène publique et la sécurité des hommes. Les travaux de cette Société ont laissé peu de traces, bien que ses membres fussent animés du plus grand zèle, et Guillotin n’a jamais pu, non-seulement lui créer un organe quelconque de publicité, mais encore la faire reconnaître officiellement, ou lui trouver un lieu fixe pour ses réunions. Si l’on voulait saisir au vol quelques signes de vie de cette Académie, il faudrait interroger les voûtes de l’Oratoire, qui ont été pendant quelque temps témoins des efforts du médecin de Saintes pour faire marcher son œuvre.

Joseph-Ignace Guillotin mourut à Paris, le 26 mars 1814, à trois heures du soir, rue Saint-honoré, au coin de la rue de la Sourdière. Je ne sais où reposent ses cendres. On ne lira pas sans intérêt son acte de décès, qui est conçu en ces termes : « Du vingt-six mars mil huit cent quatorze, à trois heures du soir. Acte de décès de Monsieur Joseph-Ignace Guillotin, décédé ledit jour, à trois heures du soir, rue Saint-Honoré, n° 533, quartier des Tuileries, docteur en médecine, âgé de près de soixante-seize ans, né à Saintes, département de la Charente-Inférieure, marié à dame Marie-Louise Saugrain.
Constaté par nous, Antoine-Charles Roye, maire du premier arrondissement de Paris, faisant les fonctions d’officier de l’état civil, sur la déclaration à nous faite par Messieurs Joseph-Raimond Plassan, imprimeur, âgé de trente-un ans, rue Vaugirard, n° 17, neveu du défunt, et Augustin-Pierre Rousseau, ecclésiastique, âgé de cinquante-trois ans, rue du Foin-Saint-Jacques, n° 18.

Et ont signé avec nous après lecture, »
« Plassan, Rousseau, Roye. »

Ce fut le 14 juillet 1787 que Guillotin épousa Marie-Louise Saugrain, qui appartenait à une famille notable de libraires de Paris, étant fille d’Antoine Saugrain, maître libraire, et de Marie Brunet. Il n’en eut pas d’enfants.
Cette date du 14 juillet fut doublement mémorable pour Guillotin : ce fut celle de son hymen ; ce fut aussi un 14 juillet qui le lança dans la célébrité.