Guillotin et la guillotine

La guillotine.

On connaît, hélas ! trop bien, au moins pour l’avoir vue de loin, cette machine, instrument passif, irréfléchi des vengeances de la société outragée, et la main tremblerait à décrire ces deux montants rouge sang plantés sur la plate-forme. et les deux traverses qui les maintiennent immobiles, et ce croissant qui emboîte le cou pour que la tête n’échappe pas, et cette planche à bascule armée de ses courroies, et, tout en haut, le « glaive de la loi » glissant dans ses rainures, entraîné par un contrepoids, et qui tombe comme la foudre…
On a vu que la susdite machine, présentée et décrite par Guillotin le 1er décembre 1789, adoptée en principe par l’Assemblée législative le 3 juin 1791, fit enfin son entrée dans le monde le 25 avril 1792, sur la place de Grève, devant une foule immense accourue là pour contempler les traits hideux du monstre qui venait de naître.
Mais, une fois proposée, la machine à décapiter voulut être baptisée.
Elle le fut presque au moment de sa conception.
Je ne sais si Guillotin, dans son discours du 1er décembre, en fut le parrain, et si de suite il lui donna son nom, qui semblait être prédestiné, tant il était facile de le féminiser en y ajoutant seulement une lettre.
Ce qu’il y a de certain, c’est que le Journal de Perlet l’assure en ces termes :
« Le comité de législation a fait adopter un projet de décret sur le mode de décollation des malheureux condamnés à mort. Il a été rendu sans être lu ni discuté. Ce décret n’es autre chose que l’avis de M. Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie, qui propose, pour l’exécution de cet article du Code pénal, une machine à peu près semblable à celle que son inventeur avait fait appeler la guillotine. »
D’un autre côté, dans son n° X, qui parut très-peu de temps après la motion Guillotin, le Journal des actes des apôtres imprime déjà le mot guillotine. On ne passe pas facilement sans la citer cette satire pleine de verve et d’esprit d’une feuille monarchique signée de Pellier, de Rivarol, de Champcenetz, de Mirabeau, de Bergasse, etc., et qui, fille aînée de cette joyeuse feuille qui devait donner le jour à Figaro, au Corsaire et au Charivari, s’était donné pour mission de ridiculiser la Révolution et ses apôtres :
« La législation et les arts se perfectionnent tous les jours. Grâce aux nouvelles découvertes « de l’anatomie, notre jurisprudence criminelle va reprendre une force nouvelle, et si la philosophie admet encore l’effusion du sang humain, au moins la manière ingénieuse et douce dont il sera répandu à l’avenir pourra servir de modèle à tous les législateurs de l’univers.
Il était réservé à M. Guillotin, député de Paris, aussi adroit médecin que profond mécanicien, de présenter au monde l’esquisse d’une machine à décapiter qui étendra la gloire du nom français jusqu’aux rives du Bosphore. Si quelques députés ont trouvé que, par cette innovation, M. Guillotin tranchait un peu dans le vif, et ennoblissait le crime, c’est une arrière-pensée d’aristocratie qui décèle leurs desseins perfides.
Combien cette manière prompte et expéditive n’aura-t-elle pas d’avantages sur la méthode adoptée par les Anglais ! 1° La pompe et la beauté du spectacle attireront plus de peuple autour du lieu du supplice, l’impression sera plus générale et la loi plus respectée ; 2° cette manière permettra au criminel de se présenter à la mort avec audace, d’affronter, en quelque sorte, la faux du temps qu’il verra suspendre sur sa tête. Les gazettes du lendemain détailleront toutes les circonstances avec gloire, et chaque héros moribond pourra au moins dire en périssant : Non omnis moriar ; 3° l’anatomie en retirera des avantages inappréciables ; 4° enfin, on pourra désormais parler impunément de corde devant tout le monde…

Une grande difficulté s’est élevée sur le nom à donner à cet instrument. Prendra-t-on, pour en enrichir la langue, le nom de son inventeur ? Ceux qui sont de cet avis n’ont pas eu de peine à trouver la dénomination douce et coulanie de guillotine. Sera-ce celui du président qui prononcera le vœu de l’Assemblée à ce sujet ? On aurait alors à choisir entre M. Coupé et M. Tuault. On a observé que la mansuétude pastorale ne permettait pas à M. de Sabran d’accepter cette place ; sans cela, il était assuré des voix de toute la noblesse. On ajoute qu’un nouveau candidat se présente pour avoir les honneurs de cette machine supplicielle. M. de Mirabeau s’est emparé jusqu’ici des motions qui ont porté les plus grands coups à la tyrannie. Ses essais si connus de jurisprudence criminelle lui donnent des droits incontestables au monument proposé. Avec un léger amendement, l’honorable membre pourrait prendre cette machine sous œuvre, et le nom de mirabelle remit placerait, à la grande satisfaction des bons Français, celui de guillotine. »
Un membre de l’Académie française a déjà fait, à cette occasion, la chanson suivante sur l’air grave du menuet d’Exaudet :
Guillotin,
Médecin Politique,
imagine, un beau matin,
Que pendre est inhumain
Et peu patriotique.
Aussitôt
Il lui faut Un supplice
Qui, sans corde ni poteau,
Supprime le bourreau
D’office.

C’est en vain que l’on publie
Que c’est pure jalousie
D’un suppôt
Du tripot
D’Hippocrate,
Qui d’occire impunément
Même exclusivement
Se flatte.

Le Romain
Guillotin
Qui s’apprête
Consulte gens de métier,
Barnave et Chapelier,
Même le coupe-tête ;
Et sa main
Fait soudain
La machine
Qui simplement nous tuera,
Et que l’on nommera
Guillotine.

Le Moniteur, le grave Moniteur, n’oublie pas de mentionner les « applaudissements que la motion de Guillotin a reçus dans le sein de l’Assemblée constituante. »
Le même journal insère une lettre d’un correspondant anonyme qui se plaint avec juste raison des plaisanteries et des trivialités indécentes que certaines feuilles publiques se sont permises, à l’occasion de la mécanique à trancher la tête :
« M. Guillotin, est-il dit dans cette lettre, est peut-être le premier qui, dans une assemblée délibérante, ait parlé de supplices avec humanité, et de leurs douleurs ignominieuses avec un véritable intérêt. L’innovation de mettre la mécanique à la place d’un exécuteur qui, comme la loi, sépare la sentence du juge, est digne des siècles où nous allons vivre, et du nouvel ordre politique dans lequel nous entrons. Elle écarte un peuple adonné à un genre de spectacle dont il est honteux à tout gouvernement de faire une ressource ; elle prépare enfin l’anéantissement du préjugé qui flétrit, à la honte de la nation tout entière, toute une famille honnête par le supplice que la loi prononce contre un criminel. A cette aurore d’une révolution bienfaisante qui aura coûté quelques pleurs respectables, mais qui aura fait répandre tant de larmes feintes et perfides, il s’élève de tous côtés une foule de projets et d’espérances. »
La Gazette de Paris bat des mains sur « les grands principes de jurisprudence criminelle développés par Guillotin. »
Le Journal de Paris vante « les sentiments d’humanité qui respirent dans la proposition Guillotin, et qui sont entrés facilement dans toutes les âmes. »
La Chronique de Paris juge avec connaissance de cause, pour l’avoir vue à l’œuvre, la mécanique à décapiter, et reconnaît qu’elle est préférable aux autres genres de supplices : « Elle ne souille point la main d’un homme du meurtre de son semblable, et la promptitude avec laquelle elle frappe est plus dans l’esprit de la loi qui peut souvent être sévère, mais qui ne doit jamais être cruelle. »
Le Courrier des LXXXIII départements, rédigé par Gorsas, combat le principe de la peine de mort ?
Le malheureux devait monter dans l’horrible charrette ; – mais après tout, puisque l’on veut tuer, autant le faire sûrement et promptement.

Enfin Prudhomme, dans ses Révolutions de Paris, se fait l’éloquent champion du respect pour la vie humaine, et il ne ménage pas ses sarcasmes contre « le simple mécanisme : » « Cette motion, écrit-il, a été faite par le docteur Guillotin. La machine qu’il a proposée a été appelée guillotine. On a fait à ce sujet une chanson sur l’air du menuet d’Exaudet. C’est une douce correction que le public lui inflige. L’honorable membre a donné des preuves assez fortes de son patriotisme pour que l’on doive oublier sa motion et la chanson : Errare humanum est. »
Il n’est donc pas douteux que la machine à décapiter a reçu, dès son entrée dans le monde, le nom de guillotine, et que le docteur Guillotin, mû par les plus nobles sentiments, et bien éloigné de soupçonner les épouvantables désordres dont cette mégère devait se souiller, n’a pas hésité, peut-être, à signer son acte civil. On a tenté, comme on l’a vu, le nom assez joli de Mirabelle ; celui de Louisette ou Louison, en mémoire du secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie, a fait aussi pendant quelque temps son chemin ; mais celui de guillotine est resté irrévocablement accroché à un homme de bien.
Ce n’est pas à dire, pourtant, que l’illustre médecin de Saintes ait été l’inventeur réel de l’instrument de mort tel qu’il a été construit, tel qu’il a fonctionné, soit sur les cadavres de Bicêtre, soit sur le cou de l’infâme Pelletier. Il n’est pas vrai de prétendre non plus, comme l’a assuré récemment M. Dubois (d’Amiens), que, dans cette lugubre affaire, tout appartient à Louis, « conception et exécution. » Nous avons suffisamment prouvé que Guillotin avait proposé le premier un simple mécanisme comme moyen de mettre à exécution les arrêts de mort, qu’il avait même décrit une machine destinée à cet effet, mais que l’on ne sait, son discours étant perdu, en quoi elle consistait.
Il reste maintenant à démontrer que Louis n’a non plus aucun droit à l’invention, et que son rôle, essentiellement scientifique, s’est borné à établir les bases anatomiques sur lesquelles devait reposer la construction d’un tel engin, et à constater, surveiller la bonté de l’ordonnance d’une machine inventée par un autre.

A l’époque où ces choses se passaient, il y avait à Paris un facteur de pianos qui avait acquis une grande réputation par-là bonté de ses instruments, et qui devait en acquérir une plus grande encore par une foule d’inventions sorties de son cerveau ingénieux.

Il se nommait Tobias Schmidt.
C’est celui-là-même qui écrivait ceci, le 29 septembre 1794, à la Convention :
« Citoyens représentants, je professe l’art du mécanicien-facteur de forte-pianos, mais j’abandonne quelquefois cet art pour me livrer à des découvertes mécaniques utiles à l’humanité.
Je suis l’inventeur d’une machine hydraulique avec laquelle on peut descendre dans l’eau à quelque profondeur que ce soit, scier, clouer, percer des trous, attacher des cordages, ramasser des choses au fond de l’eau, sans compression d’eau ni d’air, rester une demi-journée-sous l’eau, entretenir des conversations avec les personnes qui sont dessus.
Je fais aussi hommage à la Convention d’une charrue qui exige moitié moins de force pour la traîner. J’offre encore une échelle à pont, avec laquelle, dans les incendies, on peut secourir les « personnes que le feu pourrait empêcher de descendre par l’escalier… »
C’est encore Tobias Schmidt, « mécanicien, rue Thionville. au Musée, » qui avertit ses concitoyens qu’il vient d’inventer une cheminée particulière pour laquelle il lui a été accordé un brevet, et qui coûtera 48 francs aux souscripteurs.
C’est lui, enfin, qui prend un brevet pour un gril aérien, et pour un piano-harmonica qui « file et enfle les sons à volonté, de sorte que l’on entend le violon, la basse et l’alto ; et, moyennant une nouvelle pédale, l’on peut jouer les morceaux de musique qui montent en six octaves sur un piano de cinq octaves. »
Tobias Schmidt ne laissa pas sommeiller son génie inventif lorsque, après le décret du 3 juin 1791, le pouvoir exécutif fut amené à chercher à rendre facile et prompte l’exécution de l’article 3 du titre 1er du Code pénal, et il soumit à l’admiration du Directoire une machine à décapiter.
Pauvre Schmidt ! Il ne se doutait pas des tribulations qui allaient lui incomber ! Car, si sa machine parvint à couper le cou à Pelletier, ce ne fut pas sans quelques desiderata, puisque, un mois après, le procureur général syndic invitait l’architecte Giraud à examiner la manivelle qui était présentement sur le flanc dans un magasin, et à lui en faire son rapport. Ce rapport de Giraud nous est parvenu. Le voici :

« Paris, ce 5 juin 1792.
« M. le procureur général syndic du département m’ayant chargé, par sa lettre du 26 mai dernier, d’examiner la machine destinée à la décapitation, et de lui en faire un rapport séparé, je me suis transporté avec M. Jonquet dans le magasin où elle est renfermée. Nous en avons relevé exactement tous les détails, ainsi qu’ils sont mentionnés dans le mémoire ci-joint, et nous avons porté le prix à chaque pièce.
Il résulte de cet examen et de notre appréciation deux choses principales : la première, que cette machine, quoique bien conçue en elle-même, n’est pas portée au degré de perfection dont elle est susceptible, et qui, pour la tranquillité publique, devrait y être ajoutée.
La seconde, que, dans les prix accordés, l’auteur trouve un bénéfice suffisant pour le dédommager du mérite de l’invention dans le cas où il serait chargé de la construction de toutes les machines qui sont nécessaires aux différents départements ; mais, s’il n’en était pas chargé, nous croyons qu’il serait juste de lui accorder une gratification.
Cette machine a été faite avec tant de précipitation, qu’on n’a pas pu, sans doute, lui donner toute la sûreté et commodité nécessaires dans ses mouvements. Les coulisses, les languettes et les tourillons sont en bois ; les premières devraient être en cuivre, les secondes en fer ; les crochets auxquels sont attachées les cordes qui suspendent le mouton ne sont retenus que par des clous à tête ronde ; ils devraient l’être par de fortes vis à écrou.
Il manque un marche-pied à la bascule ; les brides sont placées trop bas, ne sont pas assez solides, et sont trop ouvertes.
II faudrait avoir en réserve an moins deux moutons garnis de leur couteau, pour remplacer à l’instant celui auquel il pourrait arriver quelque accident.
En un mot, si l’on payait à l’auteur une somme de 500 livres par machine pour faire tous les changements et les fournitures désirés, on ne doit pas douter qu’il s’en chargeât.
Dans cette estimation, nous n’avons pas compris les faux frais qui ont pu être occasionnés pour les diverses épreuves qui ont été faites à Bicêtre, n’ayant aucun ordre ni renseignement à cet égard.

« N. B. Une personne, dont l’architecte soussigné répond, s’offre de faire cette machine corrigée moyennant 500 livres. »

Giraud

Il nous paraît inutile de reproduire ici le long devis dressé par Giraud. Il suffit de savoir que, par une lettre de Roederer, la machine Schmidt ne valait pas plus de 329 l. 7 s. 4 d. tout compris, même le sac de peau pour recevoir la tête, estimé à 24 livres.
Remarquons ce N. B. de Giraud : « Une personne dont je réponds s’offre à faire cette machine corrigée moyennant 500 livres. » Il est gros de faits intéressants.
Schmidt, en effet, ayant fait agréer son système décollateur par Louis, et ayant même déjà construit les machines de Paris, de Versailles et d’autres départements, voyait là une affaire commerciale importante, puisqu’il s’agissait pour lui de la fourniture aux 83 départements ; mais ses prix avaient paru trop élevés au Directoire, qui chercha de tous côtés un fabricant moins exigeant.
Beaulieu, qui avait remplacé Clavière au ministère des contributions publiques, tint bon compte du susdit N. B. de l’architecte Giraud, et écrivit à Roederer :
« 5 juillet 1792. Avant d’arrêter les opérations confiées à M. Schmidt, il est nécessaire de prendre une soumission du nouvel entrepreneur qui offre de les faire moyennant 500 livres. »
Ce nouveau soumissionnaire était le menuisier Réné-Noël Clairin, qui signa l’acte suivant :

« Paris, ce 13 juillet 1792.

Je soussigné, Réné-Noël Clairin, menuisier patenté, demeurant à Paris, Cour du Commerce, passage Saint-André-des-Arts, section du Théâtre-Français, m’oblige et m’engage de a faire et fournir, conformément au devis ci-dessus dressé par M. Giraud, architecte, les machines à décapiter moyennant le prix et somme de 500 livres pour chacune, même en comprenant la peinture. Je me soumets, en outre, d’en fournir trois pareilles par semaine, et de commencer la livraison des trois premières à la fin du présent mois au plus tard, et enfin de prendre les approvisionnements du sieur Schmidt d’après l’estimation qui en sera faite, sous la condition qu’il sera payé an sieur Schmidt, par le trésor national, le montant de l’estimation de ses approvisionnements, en avance sur les machines que je fournirais, et pour lesquelles je ne pourrai personnellement demander aucun payement qu’après en avoir livré une somme excédant celle revenant au sieur Schmidt ; à laquelle époque il me sera payé 500 livres pour chaque machine, au fur et à mesure de la livraison qui en sera par moi faite, après qu’elles auront été dûment visitées et reçues par tel architecte qui sera nommé à cet effet.

Fait à Paris, ce 13 juillet 1792, l’an IV de la liberté.
Clairin. »

« Je soussigné. Garnier, peintre patenté, demeurant à Paris, rue du Chaume, au Marais, « déclare me rendre caution pour l’exécution des engagements ci-dessus contractés par M. Clairin.

A Paris, ce 13 juillet 1792, l’an IV de la liberté.
Garnier. »

Cinq cents livres chaque machine, « même en comprenant la peinture ! » Roederer ne se tint pas de joie d’avoir pu obtenir du citoyen Clairin ce dernier coup de brosse ! « Vous remarquerez, Monsieur, écrit-il au ministre des contributions, que j’ai fait contracter à l’entrepreneur l’obligation de fournir les machines peintes, ce qui n’entrait pas dans les conventions de Schmidt. On joindra à chaque machine une instruction qui indiquera les moyens de s’en servir. »
Pauvre Schmidt ! le voilà déçu de ses espérances ! le voilà supplanté par un raboteur de planches ! on ira jusqu’à lui refuser le mérite de l’invention, et le procureur général syndic s’arrangera de manière à ce qu’il ne puisse pas prendre un brevet. Bien plus, la machine Schmidt finit par ne plus bien remplir son rôle : l’exécuteur de Versailles se plaignit que le tranchoir de Seine-et-Oise était de mauvaise trempe, qu’il était déjà ébréché, et qu’il y avait à craindre qu’il ne survînt quelque mésaventure à l’occasion de cinq autres exécutions qui devaient avoir lieu. A Paris même, dans la dernière semaine du mois de juillet 1792, la corde qui retenait le mouton n’avait pas bien glissé dans les rainures en bois, et le cou de l’un des patients n’avait pas été entièrement coupé…

Roederer au ministre des contributions publiques.

28 juillet 1792.

« D’après la dernière lettre que j’ai eu l’honneur de vous écrire le 17 de ce mois, relativement à la machine destinée à l’exécution du supplice de la décapitation, je ne me serais pas déterminé à vous adresser de nouvelles observations sur le même sujet, s’il ne me paraissait important que vous soyez instruit de circonstances propres à faire sentir les imperfections de la machine construite par M. Schmidt. A la dernière exécution qui a eu lieu cette semaine à Paris, le cou de l’un des patients n’a pas été entièrement coupé, et la corde qui sert à élever le mouton se retirant aussitôt qu’il est en place, ce n’est pas à elle que l’on peut attribuer cet accident, mais vraisemblablement aux rainures qui se seront renflées. Cet inconvénient avait été prévu dans l’origine par M. Schmidt lui-même, qui avait alors proposé de faire les coulisses en cuivre, et que son intérêt personnel a seul porté ensuite à éviter cette dépense.
L’exécuteur résidant à Versailles sort en ce moment des bureaux du département, où il a d’ailleurs observé que le tranchoir de la machine du département de Seine-et-Oise était d’une mauvaise trempe, qu’il était déjà ébréché, et qu’il craignait quelque accident pour l’exécution de cinq personnes qui doit incessamment avoir lieu. Dans le cas où le tranchoir se casserait et même dans celui où il s’y ferait des brèches trop considérables aux premières exécutions, le défaut d’un tranchoir de rechange contraindra peut-être à suspendre les suivantes, et il est bien intéressant de prévenir de pareils évènements. »

« Roederer. »

A cette lettre, qui lui fut communiquée, notre facteur de pianos répondit par le mémoire suivant :

« Réponse du sieur Schmidt aux faits contenus dans la lettre de M. le procureur général syndic du département de Paris, du 28 juillet 1792, l’an IV de la liberté, qui lui a été communiquée par ordre du ministre, relativement à la machine à décapiter :
Dans la dernière exécution qui a été faite à Paris, si elle n’a pas rempli le but que l’on doit en attendre, ce n’est nullement par l’imperfection de la machine, à laquelle il ne manque rien ; mais c’est faute d’une précaution de la part de l’exécuteur, qui n’a pas eu l’attention de réunir les deux bouts de la corde qui soutient le mouton, et de les tenir de manière à ce qu’ils ne puissent entraver son mouvement. Il n’a point eu cette attention, et la corde s’est trouvée prise entre le tranchoir et le croissant, et a empêché le mouton de tomber avec son poids naturel. Ce fait a eu pour témoin le public présent, et le frère de l’exécuteur, qui est venu chez moi dimanche 29 juillet, me l’a rapporté de même. Ainsi, en faisant un devoir sévère à l’exécuteur, de se conformer à l’instruction qui lui a été donnée, tant sur cette corde que sur tout le mouvement de la machine, de pareils inconvénients ne se reproduiront plus.
M. le procureur général syndic prétend que ce n’est pas à cette corde que l’on peut attribuer l’accident qui est arrivé, mais vraisemblablement aux coulisses qui se seront renflées.
Pour détruire cette assertion, il suffit, d’invoquer le témoignage public et celui du frère de l’exécuteur. D’ailleurs, si c’était aux coulisses qu’on doit l’attribuer, parce qu’elles se seraient renflées, il est probable que la seconde exécution qui s’est faite immédiatement aurait eu le même accident que la première. Il est donc démontré que c’est faute de précaution de relever la corde.
A l’égard des coulisses que M. le procureur général syndic prétend que j’avais dans l’origine proposé de faire en cuivre, parce que, dit-il, je prévoyais l’événement qui a eu lieu, je crois M. le procureur général dans l’erreur sur ce fait, car je ne me rappelle nullement de la proposition dont il s’agit ; mais, en supposant que je l’aye faite et que j’eusse exécuté les coulisses en cuivre, cela n’empêcherait pas le bois de travailler ni les languettes du mouton de se renfler…
L’on m’objecte encore qu’il faudrait un tranchoir de rechange pour obvier à l’inconvénient des brèches qui pourraient être faites à celui qui aurait servi à cette exécution. Je réponds à cela que, dans l’exécution, il est impossible que ce tranchoir reçoive la moindre atteinte ; il ne rencontre pas des os ; il ne rencontre pas même les vertèbres du col. Qu’est-ce qui fait ébrécher un tranchant ? C’est lorsque le moteur est variable, et que le tranchant tombe verticalement. Par mon invention, il coupe obliquement, ou, pour mieux dire, en sciant ; il ne peut s’ébrécher, surtout quand il ne rencontre que la chair. Cependant, on dit que la lame de Versailles est ébréchée ; ce n’est pas ma faute. Il y a environ quinze jours que l’on a fait des exécutions à Saint-Germain ; je m’y suis transporté ; je suis arrivé à l’instant précis où la garde-nationale venait de former le cercle. J’ai demandé à voir la machine qui devait servir à ce terrible châtiment. J’ai remarqué qu’elle était mal montée. J’ai fait appeler le charpentier pour la faire remonter dans son vrai sens. J’ai fait descendre le mouton pour accrocher la corde comme elle devait l’être, et l’exécution des deux criminels n’a pas duré plus de trois minutes. Après l’exécution, je suis remonté sur l’échafaud avec plusieurs spectateurs ; je vis la lame sans le moindre défaut. Donc, si cette lame s’est ébréchée hors des exécutions, je n’en dois pas être responsable ; mais, dans l’exécution, il est impossible, comme je l’ai dit, qu’elle reçoive la moindre atteinte. Les brèches dont il s’agit peuvent avoir été faites, soit en montant, soit en démontant la machine, par la chute du mouton, et ce n’est pas ma faute si on a manqué de précaution. Au reste, c’est à l’exécuteur, avant l’exécution, à voir si la machine est en état, à prendre toutes ses précautions pour s’assurer de tous ses mouvements ; s’il voit qu’il y a des craintes, il doit y remédier. Alors, jamais il ne peut survenir le moindre accident.
Je le répète, cette machine répondra toujours au but que l’on en doit attendre, en ne négligeant pas les précautions requises. »

Fait à Paris, le 3 août 1792, l’an IV de la liberté.
« Schmidt. »

Et jusqu’à ce pauvre diable de bourreau qui est mis en cause dans cette curieuse correspondance ! Lui, naguère questionnaire, appelé par sa noble charge à prélever de beaux bénéfices, particulièrement sur la fourniture des écriteaux de justice, le voilà réduit à couper de temps en temps quelques têtes. Le métier ne va plus ; il est dans la misère, et il implore un secours.

Au citoyen procureur général syndic du département de Paris.

« Citoyen,
Nicolas-Charles-Gabriel Sanson , ci-devant questionnaire, se trouvant absolument dénué de tout secours nécessaire pour sa subsistance, les bons soutiens que vous avez bien voulu prendre auprès du ministre de la justice, n’ayant encore eut aucun effet, il a recours à votre humanité pour qu’il vous plaise lui accorder un secours provisoir, son état présent le réduisant au plus déplorable, daigné le protéger, et le citoyen suppliant sera toute sa vie le plus heureux et le plus reconnaissant de tous les hommes. »
Sanson.
Les « bons soutiens » de Roederer pour l’ex-questionnaire s’étaient, en effet, exprimés dans une lettre écrite à Garat, ministre de la justice, lequel répondit ainsi :

Aux administrateurs du département de Paris.

Paris, le 17 novembre 1792, l’an Ier de la République française.

« Il n’est pas douteux, citoyens, que, d’après nos nouvelles lois criminelles, l’office de questionnaire dont était pourvu le citoyen Sanson ne soit aboli comme parfaitement inutile.
Quant à la fourniture des écriteaux dont ce même fonctionnaire était chargé, je ne pense pas que ce soit un objet assez important en lui-même pour exiger la conservation d’un traitement public.
Il me paraît juste, néanmoins, que la Nation subvienne aux besoins d’un malheureux citoyen qui se trouverait privé de tous moyens de subsistance par le préjugé attaché à la nature des fonctions qu’il remplissait. Le citoyen Sanson peut, à cet égard, adresser sa pétition à la Convention nationale, et je ne doute pas qu’elle n’y soit accueillie avec toute la faveur qu’elle peut inspirer à des législateurs justes et bienfaisants. »

Le ministre de la justice,
« Garat. »