Guillotin et la guillotine

Construction de la machine a décapiter. – Expériences faites à Bicêtre. – Première application sur l’homme.

Ce n’était pas tout que d’avoir décrété que l’article 3 du titre 1er du Code pénal serait exécuté suivant la manière indiquée et le mode adopté par la consultation de Louis. Il s’agissait maintenant de faire construire une machine sur ces indications de la science.
Il parait que la chose ne fut pas facile ; car, malgré l’urgence, malgré des réclamations incessantes, il se passa encore trente-cinq jours avant qu’on se soit décidé à confier au bourreau la machine à décapiter.
C’est ici que devient surtout intéressante la correspondance administrative dont nous avons parlé, et dans laquelle on voit en scène les personnages suivants:
Étienne Clavière, fraîchement nommé ministre des contributions publiques, et qui devait tomber sous les accusations farouches de Robespierre, et se suicider pour éviter l’échafaud ;
Louis Roederer, alors procureur général syndic du département de Paris, plus tard sénateur, conseiller d’Etat, pair de France, etc., etc… ;
Moreau, juge au deuxième tribunal criminel provisoire de Paris ;
Jouesne, greffier au même tribunal; Verrier, commissaire du roi ;
Lafayette, commandant général des gardes nationales ;
Louis, secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie ;
Michel Cullerier, célèbre chirurgien de l’hôpital de Bicêtre ;
Guillotin;
Guédon, charpentier, fournisseur habituel des bois de justice (lisez : potences) ;
Un menuisier du nom de Clairin ;
Enfin, Charles-Henri Sanson, exécuteur à Paris des jugements criminels.

Lettre de Roederer à Guillotin.

10 mars 1792.

« Je vous serais très-obligé, Monsieur et cher ex-collègue, de vouloir bien passer au département, place Vendôme, 4, à votre premier moment de liberté. Le Directoire va être malheureusement dans le cas de déterminer le mode de décapitation qui sera désormais employé pour l’exécution de l’article 3 du Code pénal.
Je suis chargé de vous demander communication des notions importantes que vous avez recueillies et comparées pour adoucir une peine dont l’intention de la loi n’a pas été de faire un supplice cruel. »

« Le procureur général syndic, Roederer. »

23 mars 1792.

Roederer à Clavière, ministre des contributions publiques.

Il le prie de prendre des mesures pour faire construire la machine, ou de charger de ce soin le Directoire. « Dans le cas où vous préféreriez ce dernier parti, il serait intéressant que le Directoire en eût promptement connaissance, afin qu’il pût engager M. Louis à présider à la construction. »

26 mars 1792.

Réponse de Clavière.

Il décline le soin de faire construire la machine, et en charge le Directoire ; mais il désire auparavant connaître la dépense que cela occasionnera. M. le ministre est bien vite satisfait ; on lui envoie le devis suivant :

Devis estimatif d’une machine décrétée par l’Assemblée nationale pour servir à trancher la tête aux criminels condamnés à la peine de mort.

SAVOIR :

Ladite machine sera composée de deux poteaux-montants, en bois neuf, de la première qualité, lesquels auront dix-huit pieds de hauteur, et seront garnis de traverses emmanchées à tenons et mortaises ; et, pour chevilles d’assemblage, il y sera substitué des boulons à tête d’un bout et des écrous à l’autre, avec leurs rondelles.
Idem. Des contrefiches emmanchées à tenons et mortaises avec embreuvement haut et bas, les chevilles en fer, c’est-à-dire chevilles d’assemblage.
Lesdits poteaux-montants faits de manière à recevoir des rainures, lesquelles seront garnies en cuivre pour empêcher le gonflement du bois et donner de la célérité au mouton destiné à les parcourir, lesquels seront aussi de la meilleure qualité.
Plus, huit poteaux de huit pieds de long, de huitième de la meilleure qualité en bois de chêne neuf, garnis de leurs traverses nécessaires au pourtour haut et bas, et au milieu suivant le besoin; le tout emmanché à tenons et mortaises, et, pour chevilles, des boulons à tête et à écrou.
Plus, le plancher dudit échafaud en bois de chêne neuf de 3 pouces de grosseur.
Plus, la fermeture au pourtour dudit échafaud en bois de chêne pour éviter que le peuple ne se mette dessous.
On adaptera à cet échafaud un escalier composé de deux limons en bois de chêne de 10 pieds de long, avec douze marches aussi en bois de chêne première qualité, de l’épaisseur de 2 pouces. Le tout d’assemblage.
Ledit escalier de 3 pieds de largeur retenu par les deux extrémités et au milieu avec des boulons à tête et à écrou.
Plus, deux crochets en fer à la partie supérieure, qui seront reçus dans deux crampons à écrou et à queues posés en conséquence.
Ledit escalier garni de chaque côté d’une rampe, retenue avec brides en fer mises à boulons à vis.

Récapitulation des dépenses que produira la machine ci-dessus.

SAVOIR :

Premièrement, la charpente de la machine, très-soignée, et celle de l’échafaud sur lequel elle sera posée 1,500 liv.
Pour l’escalier du dit échafaud et ses dépendances 200
Pour la ferrure du tout 600
Pour trois tranchoirs. 300
Pour les poulies et les rainures en cuivre de fonte 300
Pour le mouton en fer forgé 300
Façon du tout, expériences réitérées, temps, vacations et conférences y relative 1,200
Plus, le modèle en petit, servant à la démonstration, afin d’éviter, autant qu’il sera possible, les événements, les prévenir pour la grande machine, et prouver l’évidence 1,200
Pour les cordages 60
Total général. 5,660 liv.

OBSERVATIONS.

Si les dépenses paraissaient un peu fortes, on observe que celles qui pourraient être construites sur cette première reviendraient à beaucoup moins cher, toutes difficultés étant levées tant pour l’incertitude des dépenses que pour les événements à rectifier s’il y a lieu.

Guédon.

Roederer à Clavière.

5 avril 1792.

« M. Louis, Monsieur, vient de me faire passer un devis dressé par le sieur Guédon, charpentier, chargé de la fourniture des bois de justice, pour la construction de la machine des tinée à l’exécution du supplice de la décapitation ; j’ai l’honneur de vous en envoyer copie, ainsi que la lettre du secrétaire de l’Académie de chirurgie, qui en approuve les idées, mais sans dissimuler que le prix lui en a paru exorbitant. Je ne saurais m’empêcher, Monsieur, de vous faire la même observation. Un des motifs sur lesquels le sieur Guédon fonde ses demandes est la difficulté de trouver des ouvriers pour des travaux dont le préjugé les choque. Ce préjugé existe, en effet ; mais il s’est présenté des ouvriers qui ont offert d’exécuter la machine à un prix bien inférieur au sien, en demandant seulement de n’être pas connus du public. Je crois que, dans le cas où vous n’accueilleriez pas le devis que je vous adresse, il serait convenable que vous voulussiez bien autoriser le Directoire à traiter lui-même avec quelque autre artiste; il en obtiendrait certainement des conditions plus modestes. »

9 avril 1792.

Réponse de Clavière.

« Il trouve, en effet, que le devis présenté par le charpentier Guédon, pour chaque machine, est exorbitant. En conséquence, il autorise le Directoire à traiter avec tout autre artiste. »

11 avril 1792.

Moreau, juge au deuxième tribunal criminel de Paris, écrit à Roederer.

Il se plaint que la machine, « quoique fort simple, » ne soit pas encore commencée. Il y a dans les prisons un malheureux condamné à mort qui connait son sort, et pour lequel chaque instant qui prolonge son existence doit être une mort pour lui. Au nom de la justice et de la loi, au nom de l’humanité, au nom des services que nos tribunaux s’empressent de rendre, daignez donner des ordres pour faire cesser l’effet des causes de ce retard, qui nuit à la loi, à la morale publique, aux juges et aux coupables eux-mêmes. »

11 avril 1792.

Roederer répond à Moreau.

Il lui annonce que, depuis hier, un « particulier » travaille à la machine de concert avec M. Louis ; qu’il la promet pour samedi ; qu’on pourra en faire l’essai le même jour ou dimanche sur quelque cadavre, et que lundi ou mardi les jugements pourront être exécutés.

Enfin, la machine est prête ; on peut l’expérimenter. Ce fut en dehors de Paris, en cachette, dans une petite cour ou dans l’amphithéâtre de Bicêtre, que l’on procéda, sur cinq cadavres, à ces sombres essais, le mardi 15 avril, à dix heures du matin.

Que se passa-t-il dans cette séance extraordinaire ? On ne sait ; car les procès-verbaux qu’on a rédigés, ou sont perdus, ou gisent sous la poussière de nos archives ; mais ce dont on peut être assuré, c’est que l’assemblée ne fut pas nombreuse.

Il y eut : Le mécanicien, « l’artiste, » le « particulier, » qui devait faire manœuvrer lui-même son œuvre, et qui dut recevoir de chaleureuses félicitations pour son habileté ; Le docteur Louis, impatient de voir fonctionner un mécanisme pour la confection duquel il avait apporté l’œil vigilant de la science ; Le docteur Michel Cullerier, qui avait prêté de bonne grâce l’hôpital auquel il était attaché et les cinq cadavres ; Le docteur Guillotin, le premier promoteur de toute cette affaire ; Enfin le bourreau, personnage indispensable ici ; car, destiné à jouer plus tard son rôle dans un drame à deux acteurs, il était bien désireux d’assister à la répétition générale pour ne pas être sifflé, bafoué ou maltraité par les spectateurs.

M. Taschereau a publié l’invitation qui fut faite en cette occasion au bourreau ; j’ai vu, tenu dans mes mains celle, originale et signée, que Louis adressa à son confrère Michel Cullerier.

Voici ces deux pièces :

A Monsieur Sanson, exécuteur des jugements criminels.

Ce 14 avril 1792.

« M. Louis, Monsieur, vient de m’informer que tout est disposé pour faire demain, à dix heures du matin, à Bicêtre, une expérience de la machine destinée à la décapitation. »

« Le procureur général syndic, Roederer. »

Lettre de Louis à Michel Gullerier.

Samedi, 12 avril 1792.

« Le mécanicien, Monsieur, chargé de la construction de la machine à décapiter, ne sera prêt à en faire l’expérience que mardi. Je viens d’écrire à M. le procureur général syndic, afin qu’il enjoigne à la personne qui doit opérer en public et en réalité de se rendre mardi à dix heures, au lieu désigné pour l’essai. J’ai fait connaitre au Directoire du département avec quel zèle vous avez saisi le vœu général sur cette triste affaire. Ainsi donc, à mardi.
Pour l’efficacité de la chute du couperet ou tranchoir, la machine doit avoir 14 pieds d’élévation. D’après cette notion, vous verrez si l’expérience peut être faite dans l’amphithéâtre ou dans la petite cour adjacente. »

Je suis de tout mon cœur, Monsieur, le plus dévoué de vos obéissants serviteurs.
« Louis. »

Et au dos : « A Monsieur, Monsieur Cullerier, chirurgien principal de L’Hôpital général, au château de Bicêtre. »

Disons-le bien vite : la machine fonctionna admirablement bien à Bicêtre sur les cinq cadavres, et l’on put prédire que, appliquée à l’homme vivant, elle ne ferait pas démentir les paroles colorées de Guillotin : « La tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus. »

La prédiction se trouva être vraie.

La machine à décapiter débuta avec succès sur le cou du nommé Nicolas-Jacques Pelletier, condamné à mort et exécuté le mercredi 25 avril 1792, pour avoir frappé un particulier de plusieurs coups de couteau et pour lui avoir volé un portefeuille contenant 800 livres en assignats. La nouveauté du supplice avait attiré, comme on le pense bien, une foule immense.

Le cas avait été prévu, et Roederer avait eu le soin d’écrire d’abord à Fortin, capitaine de la gendarmerie nationale, puis à La Fayette. Il mandait à ce dernier :
« Le nouveau mode d’exécution, Monsieur, du supplice de la tête tranchée, attirera certainement une foule considérable à la Grève, et il est intéressant de prendre des mesures pour qu’il ne se commette aucune dégradation à la machine. Je crois, en conséquence, nécessaire que vous ordonniez aux gendarmes qui seront présents à l’exécution de rester après qu’elle aura eu lieu en nombre suffisant sur la place et dans ses issues, pour faciliter l’enlèvement de la machine et de l’échafaud. »
Le journaliste Duplan rend ainsi compte de ses sensations, le 27 avril 1792 :
« On fit, hier, l’essai de la petite Louison, et on coupa une tête ; le nommé Lepelletier, qui n’est pas celui du Journal des actes des Apôtres, en fit la triste expérience.

Je n’ai de ma vie pu approcher un pendu ; mais j’avoue que j’ai encore plus de répugnance pour ce genre d’exécution ; les préparatifs font frissonner et aggravent le supplice moral ; quant au supplice physique, j’ai fait assister quelqu’un qui m’a rapporté que c’était l’affaire d’un clin d’œil ; le peuple semblait invoquer le retour de M. Sanson à l’ancien régime, et lui dire :

« Rends-moi ma potence en bois,
Rends-moi ma potence. »

Puis vinrent successivement essayer le fil du tranchoir ;
Trois soldats : Devître, Cachard et Desbrosses, qui avaient sabré une limonadière du Palais-Royal.
Deux fabricants de faux assignats, Lamievette et Dunan, qui furent décapités à Paris, le 4 juin 1792 ; L’abbé Geoffroy, condamné pour le même crime.
Et. Oh… depuis ce temps-là, la machine à décapiter a fait son chemin… un chemin inondé de sang et de larmes.

Louis n’eut pas le temps d’assister à ses exploits, car il mourut le 20 mai 1792.