Guillotin et la guillotine

par Achille Chéreau, docteur en médecine. 1870

Avant-propos

Au moment où la peine de mort tend, tous les jours, à disparaître du code des nations civilisées; où la guillotine, en France, comme honteuse d’elle-même, fuit le grand jour et glisse vers les ténèbres des prisons, le temps parait venu d’esquisser à grands traits la biographie de la mégère. Les pages qu’on va lire ont été écrites, il y a bien près de dix ans, sur des documents, les uns complètement inédits, les autres peu consultés. Ceci est de « l’histoire vraie, » car jamais nous n’avons avancé un fait qui n’ait sa preuve à l’appui. On assistera, non sans un intérêt réel, à l’enfantement laborieux de cette inconsciente esclave d’une loi inutile, aux pas incertains et vacillants de son enfance, aux actes délirants de son âge mur. La voici arrivée aujourd’hui à l’âge de décrépitude : Dieu veuille qu’elle ne se remette pas des coups qu’elle a reçus !… Il est un homme de bien, un vrai philosophe, dont le nom, qui devrait être un symbole de bonté et de cœur, s’est trouvé fatalement accouplé à un instrument de sang et de vengeance. La mémoire de Guillotin est réhabilitée depuis longtemps; nous ne serons ici qu’un écho des louanges qu’il a si justement méritées.

Guillotin et la guillotine, les six articles de Guillotin.

Dans la séance du 9 octobre 1789, l’Assemblée nationale, après avoir, en matière civile, renversé les anciennes juridictions, ordinaires et extraordinaires, territoriales et extraordinaires, et après avoir érigé en principe que la justice devait être fondée, non pas sur l’histoire, mais sur la théorie, non sur le bon vouloir des seigneurs et de la royauté, mais sur la souveraineté nationale, ouvrit la discussion sur la réforme de la jurisprudence criminelle proposée par son Comité des sept.
Elle décréta alors l’établissement de deux jurys, l’un d’information, l’autre de jugement ; elle voulut que les interrogatoires fussent faits dans les vingt-quatre heures ; elle abolit l’usage de la sellette, la question dans tous les cas ; elle déclara que les condamnations à mort par les juges en dernier ressort ne pourraient être prononcées qu’aux quatre cinquièmes des voix.
Mais, tout en maintenant dans nos codes la peine de mort, l’Assemblée nationale se taisait sur son mode d’exécution, sur le préjugé qui faisait rejaillir sur la famille le crime d’un de ses membres, et sur la nécessité d’une égalité de la peine, quels que fussent le rang et l’état des coupables.
Un député se trouva qui prit en main la défense de ces principes, et qui montra assez de courage, d’énergie et de talent, de zèle et de conviction, pour les faire adopter par les représentants de la France en voie de régénération.
Ce député se nommait Joseph-Ignace Guillotin.
Avant de dire ce qu’il fut, voyons-le à l’œuvre dans l’élaboration de la pensée philanthropique qui le dominait.
Le 10 octobre 1789, Guillotin montait à la tribune, lisait six articles qu’il avait rédigés, et qui étaient comme le complément des profondes et essentielles modifications apportées à la jurisprudence criminelle.

Mais la discussion de ces propositions était ajournée, et leur auteur les renouvelait le 1er décembre suivant, cette fois en les appuyant d’un long et important discours sur la matière. Pourtant un seul de ces six articles, le premier, était ce jour-là adopté, et Guillotin dut attendre jusqu’au 21 janvier 1790 pour soulever de nouveau la discussion au sein de l’Assemblée, et pour faire adopter quatre de ses six articles.

J’ai retrouvé aux Archives la minute même de la rédaction définitive des articles décrétés le 10 octobre 1789 et le 21 janvier 1790. La voici signée de la main du digne député :

L’Assemblée nationale a décrété et décrète ce qui suit :

ARTICLE I. – Les délits du même genre seront punis par le même genre de peine, quels que soient le rang et l’état des coupables.

ART. II. – Les délits et les crimes étant personnels, le supplice d’un coupable et les condamnations infamantes quelconques n’impriment aucune flétrissure à sa famille. L’honneur de ceux qui lui appartiennent n’est nullement entaché, et tous continueront d’être admissibles à toutes sortes de professions, d’emplois, et de dignités.

ART. III. – Les confiscations des biens des condamnés ne pourront jamais être prononcées en aucun cas.

ART. IV. – Le corps du supplicié sera délivré à sa famille si elle le demande. Dans tous les cas, il sera admis à la sépulture ordinaire, et il ne sera fait sur le registre aucune mention du genre de mort.

Arrête, en outre, que les quatre articles ci-dessus seront présentés incessamment à la sanction royale, pour être envoyés aux tribunaux, corps administratifs et municipalités, etc…

Jeudi soir, 21 janvier 1790.

« GUILLOTIN. »

Articles qui n’ont pas été mis en délibération le 21 janvier 1790, et dont la discussion a été ajournée ;

ART. V.- Nul ne pourra reprocher à un citoyen le supplice ni les condamnations infamantes quelconques d’un de ses parents. Celui qui osera le faire sera réprimandé par le juge.
La sentence qui interviendra sera affichée à la porte du délinquant. De plus, elle sera et demeurera affichée au pilori pendant trois mois.

ART. VI.- Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du délit dont il se sera rendu coupable. Le criminel sera décapité ; IL LE SERA PAR L’EFFET D’UN SIMPLE MÉCANISME.

J’entends le lecteur me demander le discours que Guillotin prononça le 1er décembre 1789, discours qui provoqua des applaudissements enthousiastes. Ce discours, disons-le avec un profond regret, semble être perdu pour la postérité. Du moins, les nombreuses recherches auxquelles nous nous sommes livré à cet égard n’ont eu aucun résultat. Ni le Moniteur, ni aucun des autres journaux politiques de l’époque que nous avons consultés, ne l’ont inséré dans leurs colonnes ; et les Archives nationales, qui possèdent pourtant les minutes des délibérations de nos assemblées législatives, n’ont pas mieux répondu à notre appel.
Un seul recueil, le Journal des Etats généraux, rédigé par Lehodey de Saultchevreuil, en a donné une analyse plus ou moins complète, assaisonnée de quelques réflexions, et le lecteur sera bien obligé de se contenter, avec nous, de ce pâle reflet de l’œuvre de Guillotin.

Assemblée nationale ; séance du 1er décembre 1789 :

Deux orateurs se sont emparés de la tribune, M. Guillotin et un autre : celui-ci pour faire part d’un don patriotique très-intéressant ; l’autre pour faire part à l’Assemblée de son travail sur le Code pénal. Après quelques débats et de tumulte dans l’Assemblée, M. Guillotin est resté maître du champ de bataille.
Il a recordé à l’Assemblée ses décrets sur les droits de l’homme ; et, par une transition rapide et heureuse, il est passé sur la nécessité de la réformation du Code pénal. Il a peint les circonstances où se trouvent des familles vertueuses dont les membres attendent dans les prisons leur jugement…
La loi, a-t-il dit, soit qu’elle punisse, soit qu’elle protège, doit être égale pour tous les citoyens, sans aucune exception. Conformément à la vérité de ce principe, il a proposé l’article suivant :

Article constitutionnel du Code pénal.

ART. I. – Les délits du même genre seront punis du même genre de supplice, quels que soient le rang et l’état du coupable.

Faisant ensuite une peinture aussi pittoresque que sensible des supplices effrayants qui se sont perpétués jusque dans le siècle de l’humanité : les gibets, les roues, les échafauds, bûchers, supplices barbares imaginés par la barbare féodalité, il a conclu à ce qu’il n’y eût plus désormais qu’un seul supplice du même genre pour tous les crimes. Quel que soit un coupable, il est assez puni par la mort, et la société est assez vengée en le vomissant de son sein. Il a proposé l’article suivant :

Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du délit dont il se sera rendu coupable (décapitation), et l’exécution se fera par l’effet d’un simple mécanisme.

Ici, M. Guillotin s’est appesanti sur les supplices qui mettent l’humanité au-dessous de la bête féroce : les tenaillements, etc… Je les passe sous silence. Il serait à souhaiter qu’on en oubliât bientôt jusqu’au nom. Il a décrit l’horreur qu’inspirent ces êtres connus sous le nom de bourreaux. Pénétré des mêmes sentiments, j’ai eu peine à comprendre qu’il y ait jamais existé des législateurs assez barbares pour cimenter un Code criminel tel que le nôtre. Il semble, en effet, qu’on veut user de représailles, disons mieux, enchérir sur la cruauté d’un barbare ; mais ce qui a surtout surmonté mon imagination, c’est qu’il y ait eu des êtres capables de déshonorer l’homme jusqu’au point de tremper leurs mains de sang-froid dans le sang de leurs semblables, pour obéir. M. Guillotin a fait la description de la mécanique ; je ne le suivrai pas dans ses détails ; pour en peindre l’effet, il a oublié un instant qu’il était législateur, pour dire en orateur : La mécanique tombe comme la foudre ; la tête vole ; le sang jaillit ; l’homme n’est plus. Ce n’est pas dans un Code pénal que de pareils morceaux sont permis. Les veni, vidi, vici de César, si expressifs, si éloquents, ne plairaient plus s’il les avait prononcés en pareille circonstance.

« Les législateurs du dix-huitième siècle sont tous portés à adoucir le Code pénal ; mais quelques-uns ont paru révoltés qu’il n’y eût aucune nuance ni différence entre le supplice d’un parricide, d’un régicide et d’un homicide. L’abbé Maury, Target et une infinité d’autres « membres ont demandé l’ajournement de ces questions pour pouvoir se décider avec connaissance de cause. On a fait droit sur leurs réclamations, et la séance s’est levée. »

Tel fut l’enthousiasme avec lequel l’Assemblée nationale reçut la communication de Guillotin que, vivement émue, elle demanda à délibérer sur-le-champ, et que, séance tenante, elle décréta à l’unanimité le premier article. Elle y fut encore poussée par un cri du cœur qui échappa à l’illustre Larochefoucauld-Liancourt, lequel fit remarquer qu’un grand nombre de citoyens étaient près de subir des arrêts de mort ; qu’il était dès lors indispensable de ne pas différer d’un jour, puisqu’un instant de retard pouvait les livrer à la barbarie des supplices que l’humanité pressait d’abolir, puisqu’un instant pouvait livrer beaucoup de familles au déshonneur, dont un préjugé absurde flétrissait les parents des coupables, et qu’une loi sage devait flétrir à son tour.
Ainsi donc, au 21 janvier 1790, il restait encore à délibérer sur les deux derniers articles de Guillotin, lesquels se référaient, l’un au genre de mort que subira le condamné, et qui, selon notre député, devait être la décapitation simple, « par l’effet d’un simple mécanisme ; » l’autre à l’abolition du préjugé qui faisait rejaillir sur les parents du condamné la flétrissure de ce dernier.

La Peine de mort est maintenue dans nos Codes.

La discussion de ces deux derniers articles du projet Guillotin fut si bien ajournée, qu’elle n’a jamais eu lieu.
Il fallut seize mois pour que les principes qui y étaient exprimés appelassent de nouveau l’attention des législateurs, absorbés par d’autres questions d’un intérêt encore plus immédiat, et qui avaient à s’occuper des ordres et congrégations religieux, des vœux monastiques, du fameux Livre rouge, des insurrections dans nos colonies, de la vente des biens ecclésiastiques, de l’unité des poids et mesures, de la division territoriale du royaume, de l’organisation de la municipalité de Paris, de la constitution civile du clergé, de l’émission des assignats, de la suppression des corporations de métiers, jurandes, maîtrises, offices de judicature, de la gabelle, de la noblesse, etc., etc…
Et, pendant ce temps-là, l’ancien Code pénal suivait son train ordinaire : on pendait comme par le passé, on continuait la comédie de l’amende honorable devant le parvis de Notre-Dame ! L’infortuné Thomas de Mahi, marquis de Favras, expiait sur la potence, à la lueur des torches, les machinations d’un grand personnage très-voisin du trône ! Quelques mois après, les frères Agasse gravissaient la fatale échelle ! Dans les départements aussi, malgré les protestations de Volney, l’illustre auteur des Ruines, les nouvelles formes dans la jurisprudence criminelle ordonnées par l’Assemblée constituante étaient comme non avenues, et l’ancienne législation était encore en vigueur ! Renvoyés à l’examen des comités de constitution et de législation criminelle, les deux articles de Guillotin se trouvèrent comme noyés dans le célèbre rapport que fit sur cette importante affaire Lepelletier de Saint-Fargeau.
On connaît le magnifique travail de celui qui, deux ans plus tard, devait tomber au Palais-Royal sous le fer d’un assassin. On sait les mémorables discussions qui eurent lieu au sein de l’Assemblée sur le sujet de la peine de mort, peine que le rapporteur voulait faire abolir en partie, pour ne la réserver qu’aux crimes de lèse-nation, réputés tels par un vote préalable des représentants du pays. La philosophie regrette que nos constituants aient été entraînés par les sophismes dont Prugnon et Mougins se sont faits les interprètes ; qu’ils se soient laissés dominer par les craintes exprimées par Brillat-Savarin, le spirituel auteur de la Physiologie du goût, par l’illustre jurisconsulte Merlin, et qu’ils aient décidé, presque à l’unanimité, que la peine de mort ne serait pas abrogée, mais qu’elle serait réduite à la simple privation de la vie ; qu’il y aurait une gradation dans l’appareil des supplices, et que toutes marques de flétrissure seraient proscrites, les condamnés pouvant, à l’expiration de leur peine, être réintégrés.
Ni le plaidoyer de Robespierre, ni les discours prononcés par Pétion, le futur maire de Paris, par Duport, qui devait devenir ministre de la justice, ne purent rien faire contre ce parti pris de consacrer à la société le droit de tuer un de ses membres ; et, nous le répétons, en 1791, en pleine réforme sociale, après que les droits de l’homme avaient été burinés sur des plaques d’airain, et que le vieux monde tombait vermoulu, pièces par pièces, devant le nouveau-né, l’éclair du génie manqua qui eût dû prévoir ce qui, certainement, sera hautement proclamé par toutes les nations civilisées.

Ah ! si Guillotin, en saisissant ses collègues des grandes réformes qu’il avait méditées, eût fait un pas de plus, et si, envisageant les choses encore de plus haut, il eût été éclairé d’un long rayon de lumière, il est certain qu’il eût trouvé un puissant écho dans le sein de l’Assemblée constituante ! Et qui sait si cet écho, faisant droit enfin aux éloquentes protestations de la philosophie, de la morale et de l’humanité, ne se fût pas transformé en un vote en faveur du respect pour la vie humaine. ! Alors, quelles actions de grâces ne devrions-nous pas à cet homme, déjà si célèbre ! et quels sont les hommages publics assez grandioses pour honorer un tel service rendu à la société. ! Assis silencieux sur son banc ? car, chose singulière, il ne prit aucune part à la discussion ? Guillotin, en écoutant le savant rapport de Lepelletier de Saint-Fargeau sur la réforme du Code pénal, et les mémorables débats qui le suivirent, a dû être frappé des paroles éloquentes que le rapporteur, Pétion, Duport et Robespierre ont prononcées contre la peine de mort, et il a pu regretter de ne pas avoir précédé ces orateurs dans la même voie.

Que de regrets et de remords se seraient évités les réformateurs audacieux de 1789, s’ils avaient commencé par briser l’instrument de répression implacable dont les haines de partis devaient si facilement faire un instrument de vengeance quasi-personnelle ! Que de taches sanglantes n’auraient-ils pas épargnées à l’histoire ! Que de représailles ne se seraient pas succédé ! La révolution sans la terreur, les triomphes des vainqueurs sans l’humiliation des vaincus, la polique s’ennoblissant par la justice et par la magnanimité, au lieu de se dégrader par la cruauté et par la peur ! Voilà ce que les législateurs de 1791 pouvaient faire, s’ils avaient mieux compris que tuer son semblable n’a que faire avec la raison, et que la guillotine ne peut jamais se donner les airs d’un argument.
Nous recommandons le discours de Robespierre, de ce futur dictateur, qui, dans son implacable logique, a cru pouvoir établir les fondements de la République sur un monceau de cadavres, et qui, à cette heure, éloquent défenseur de la vie des hommes, en sera sous peu prodigue sans merci et sans frein.