Georges Jacques Danton (26 octobre 1759 – 5 avril 1794)

Mairie D’arcis-sur-aube.
Du registre des actes de l’état-civil de la ville d’Arcis pour l’année 1759, a été extrait ce qui suit:
Le vingt-six octobre mil sept cent cinquante-neuf, George-Jacques, fils de Jacques Danton, procureur en cette justice, et de Marie-Madeleine Camut, son épouse de cette paroisse, né et baptisé cejourd’huy, par moy vicaire soussigné a eu pour parain George Camut, charpentier, et pour mareine Marie, fille de Charles Papillion, chirurgien juré, lesquelles ont signé avec nous:
Signé : Camut, Mari Papillion et Leflon, vic.
Pour extrait conforme, à Arcis, le 6 août 1860.
Le maire,
Ludot

Dans les journaux de 1789 et 1790 on trouve quelquefois le nom de famille écrit ainsi : d’Anton, notamment dans le Moniteur et dans les Révolutions de Camille Desmoulins. Aucun autographe n’a pu nous prouver que Danton adhérât à petite prétention nobiliaire; nous devons ajouter aussi que nous n’avons trouvé aucune réclamation de sa part. Aussi le girondin Brissot, devenu l’ennemi du montagnard, écrivait-il plus tard: « Il sera plaisant de nous voir mis en jugement par le républicain Danton qui, il n’y a pas deux ans, se faisait appeler M. d’Anton. » Le républicain ne daigna pas répondre. (T. 1, chap. III, des Mémoires de Brissot.)
L’acte que nous avons cité ne laisse plus de doute à ce sujet.
Des détails précis sur la famille nous manquaient. M. Ludot a bien voulu nous mettre en rapport avec M. Menuel-Seurat, propriétaire à Arcis-sur-Aube, neveu du conventionnel. Celui-ci ne possédait aucune note spéciale, mais il nous assura que M. Michelet avait eu en main, lorsqu’il faisait son Histoire de la Révolution, des papiers de famille. Enfin M. Michelet nous adressa à M. Danton inspecteur-général de l’université, et celui-ci voulut bien nous confier le précieux dépôt. Les détails qui vont suivre en sont extraits:
Jacques Danton, procureur au bailliage d’Arcis-sur-Aube, avait épousé Marie-Madeleine Camut en 1754, et mourut le 24 février 1762, âgé d’environ 40 ans, laissant sa femme enceinte et quatre enfants en bas âge. Cette circonstance de la grossesse et le nombre de quatre enfants sont attestés par M. Béon, camarade d’école du conventionnel, dans une notice inédite ; mais ils ne sont pas confirmés par les deux fils du montagnard dans le Mémoire inédit qu’ils ont laissé sur leur père, mémoire dont nous parlerons plus tard. Selon toutes les probabilités, Georges Danton avait deux sœurs et un frère. La sœur aînée fut mariée à M. Menuel, l’autre mourut religieuse à Troyes, il y a quelques années; et le frère est sans doute le père de M. Danton aujourd’hui inspecteur de l’université. Nous ne savons quelles furent les suites de la grossesse de Marie-Madeleine Camut femme de Jacques Danton.
Marie-Madeleine Camut (les petits-fils l’appelle Jeanne-Madeleine) épousa en secondes noces, en 1770, Jean Récordain; elle mourut à Arcis au mois d’octobre 1813.
Georges-Jacques Danton, le conventionnel, se maria deux fois. En juin 1787, il épousa Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le 10 février 1793. Vers le mois de juin de cette même année, il épousa en secondes noces mademoiselle Sophie Gély. Celle-ci, après la mort de Danton, se remaria avec M. Dupin, conseiller à la cour des comptes; elle vivait encore en 1844 ; elle n’osait avouer, dit-on, son premier mariage.
Danton ne laissa que deux fils issus de sa première femme ; l’aîné naquit le 18 juin 1790 ; l’autre, le 2 février 1792. Nous lisons dans la correspondance de Camille Desmoulins (tome II): « J’ai nommé mon fils Horace-Camille Desmoulins. Il est allé aussitôt en nourrice à l’Ile-Adam (Seine et Oise) avec le petit Danton. » Sa seconde femme était enceinte au moment de sa mort.
Après la catastrophe du 5 avril 1794, les pauvres orphelins déshérités de la fortune de leur père, furent recueillis par M. François-Jérôme Charpentier leur grand-père maternel et leur tuteur. Celui-ci mourut en 1804, son fils François-Victor Charpentier n’abandonna pas les deux enfants. Mais il mourut aussi en 1810, ce fut alors la bonne grand’mère, madame Récordain, qui prit avec elle ses petits-fils et les aima, comme autrefois elle avait aimé son Georges.
Les deux fils de Danton avaient été ramenés à Arcis en 1805 par leur tuteur Victor Charpentier. Ils ne devaient plus quitter cette ville. Ils s’y sont fait estimer comme industriels ; en 1832, ils étaient à la tête d’une filature de coton qu’ils avaient fondée. L’un d’eux est mort il a douze ans, l’autre en 1858.
Si nous avions à nous occuper d’une de ces nullités hors ligne qui n’ont jamais eu d’esprit que celui que leur ont prêté ou vendu les Proyarts de l’histoire, nous pourrions, comme tant d’autres, deviser fort agréablement sur l’enfance du fameux Danton. La notice de M. Béon aidant, nous montrerions le poupard en jaquette, barbotant dans l’Aube; nous raconterions la fluxion de poitrine qu’il y gagna à 12 ans. Puis on verrait le mutin dans sa pension de Troyes, suivant à regret les cours des Oratoriens, et déjà surnommé l’antisupérieur. Nous nous garderions bien de manquer le récit de son escapade de 177S, lors du sacre de Louis XVI. Il veut savoir comment on fait les rois. En conséquence, il emprunte à ses camarades l’argent du voyage, saute par-dessus les murs de la pension, fait ses 28 lieues à pied, et le voilà dans la cathédrale. Il paraît qu’à seize ans il réfléchissait déjà, car, dit la chronique, la grandeur du spectacle ne l’éblouit point du tout; à son retour à l’école il en a même beaucoup ri. L’espiègle avait regardé dans les coulisses.
Peut-être, en cherchant bien, trouverions-nous des anas délicieusement affilés; on devinerait le montagnard dans le collégien; et, brodant sur le texte, Plutarque arriverait fort à propos avec ses apophtegmes, et la nourrice de Danton s’écrierait, en fondant en larmes, comme autrefois Philippe : mon fils, Troyes ne peut te contenir ! Mais nous n’avons pas l’art des amplifications argentifères, et nous croyons pouvoir assurer que les cinq dernières années de la vie du républicain fourniront assez de faits intéressants pour compenser largement cette lacune.
Un moraliste a dit : l’éducation civilise les vices de nature, mais ne les corrige pas. D’où il suit que, si nous voulons connaître les goûts et l’affectionnivité de Danton (pour nous servir de l’expression des phrénologistes), peu importe que nous anticipions sur le temps : ce qu’il était à trente ans, il l’avait été à quinze : le cœur ne change pas.
Or, voici ce que M. Menuel-Seurat neveu de Danton, nous écrivait à ce propos:
« Ce serait, monsieur, un grand bonheur pour moi de pouvoir vous donner les renseignements que vous désirez sur mon oncle Danton; mais je ne sais rien de bien positif sur ce grand homme que ce que j’ai conservé de mes souvenirs d’enfance. J’avais huit ans lorsqu’il me fit venir chez lui ; il me plaça dans un collège d’où il m’envoyait souvent chercher et particulièrement lorsqu’il recevait ses amis à dîner. Ce qui ne s’effacera jamais de ma mémoire, ce sont les bontés qu’il avait pour moi, sa tendresse pour sa mère et la mienne ; j’ai vu des larmes de félicité tomber de ses yeux lorsqu’il les pressait sur son cœur ! Telle était pourtant la sensibilité de cette âme que l’on dit avoir été celle d’un tigre ! Les impressions du jeune âge sont tellement fortes, que je vois encore dans ma pensée toutes les grandes figures de l’illustre époque de 89 ; j’assiste à leurs discussions animées, à cet abandon de franche amitié qu’avaient entre eux ces héros ! Assez longtemps ces banquets furent composés de Camille Desmoulins, Lacroix, Panis, Laignelot, Robespierre et quelques autres. Camille était le plus enjoué de la société, aussi l’ai-je bien plus remarqué que ses collègues, parce qu’il avait beaucoup de bienveillance pour moi, et que nous folâtrions ensemble des heures entières. »
Voilà donc en quoi consistaient ces prétendues orgies tant de fois reprochées à Danton; voilà ce qu’atteste aujourd’hui, à soixante-dix ans de date, le dernier témoin oculaire. Fait-on venir un enfant, quand on se dispose à faire débauche? Et remarquez qu’il ne s’agit pas ici de simples repas de famille ou d’amis, mais de banquets.
Ainsi Danton était affectueux, c’est sa qualité dominante. Nous aurons lieu de le constater plus positivement encore. Les esprits vulgaires ont peine à comprendre qu’on puisse concilier tant de haine avec tant d’amour. Nous ne nous chargeons pas de les convaincre: à l’impossible nul n’est tenu. Mais qu’ils méditent ces paroles de lord Chatham : ce que j’aime le mieux dans l’amour, c’est la haine; qu’ils s’appliquent celles du roi de Sparte Charillus, qui disait de je ne sais quel homme réputé bon : « Il ne saurait être bon, puisqu’il n’est pas mauvais aux méchants. »
Nous devons avouer à notre honte que nous n’avons pas un crayon assez habile, une palette assez riche pour esquisser à la manière moderne le portrait de Danton, pour deviner dans ses traits bouleversés toute son épopée. Nous croyons qu’à cet égard, le plus mauvais portrait à deux sous en apprendra plus que toutes les amplifications que nous pourrions ajuster. Mais pour ne point priver les amateurs des fidèles peintures qu’en ont faites de plus exercés que nous à ce genre d’escrime, nous leur recommandons l’ouvrage du plus grand des historiens modernes; ils verront dans son livre que Danton ressemblait tour à tour à un dogue, à un lion, à un taureau, voir même à un sanglier. On n’a que l’embarras du choix.
Bien que Danton échappe à tous les biographes de 1775 à 1789, il est incontesté qu’à cette dernière époque, l’histoire le trouve exerçant la profession d’avocat. Voici les détails.
Un de ses parents, curé de Barberey, près de Troyes, désirait qu’il embrassât l’état ecclésiastique, pour lui succéder. Mais le neveu préféra la carrière judiciaire, et il partit pour Paris où l’attendait un procureur au Parlement, chez lequel il commença une cléricature laborieuse. (Notice de M. Béon.)
En admettant qu’on ne put guère alors être reçu avocat avant vingt ans comme aujourd’hui, ce n’est pas trop s’avancer que de dire qu’il commença l’exercice de sa profession au Parlement vers 1779 ou 1780.
La famille, sans être pauvre puisqu’elle avait pourvu aux frais d’études de l’enfant, puis aux frais de stages de l’étudiant, la famille ne jouissait que d’une aisance assez médiocre, nous le prouverons plus tard. Mais le jeune orateur avait du talent, de la verve, de la passion; il était d’un caractère hardi, entreprenant; et puis il était si bon enfant avec tout cela qu’il ne tarda pas à se faire aimer, disons mieux à aimer mademoiselle Antoinette-Gabrielle Charpentier. M. Charpentier possédait une petite fortune ; sa fille fut dotée, mariée en juin 1787, et, à quelques temps de là, le jeune avocat au Parlement achetait une charge aux conseils du roi. (D’après le mémoire des deux fils.)
Il résulte de ces faits reconnus par tous les historiens, que le fils du procureur en la justice d’Arcis était bien réellement avocat au moment où allait se plaider la cause d’un peuple qu’il s’agissait de faire rentrer en possession de droits réputés imprescriptibles. C’était une heureuse coïncidence. Le futur défenseur avait-il du talent au moment où nous en sommes de sa vie? Personne n’en doutera, quand on aura lu ses discours à la Convention.
C’est pourtant en parlant de cette époque que madame Roland a écrit: « Si j’avais pu m’astreindre à une marche suivie, au lieu d’abandonner ma plume à l’allure vagabonde d’un esprit qui se promène sur les événements, j’aurais pris Danton au commencement de 1789, misérable avocat, chargé de dettes plus que de causes, et dont la femme disait que, sans le secours d’un louis par semaine qu’elle recevait de son père, elle ne pourrait soutenir son ménage. » (Appel à l’impartiale postérité par la citoyenne Roland, Impartie, page 59.)

Source: Danton: documents authentiques pour servir à l’histoire de la révolution par Alfred Bougeart