Fragments sur les Institutions Républicaines, Saint-Just (1793-1794).

QUATRIÈME FRAGMENT

QUESTION DU BIEN GÉNÉRAL.

MONNAIES. ÉCONOMIE

Comme tout le monde délibère sans cesse, dans un État libre, et sur les personnes et sur les choses, et que l’opinion publique y est frappée de beaucoup de vicissitudes et remuée par les caprices et les passions diverses, les législateurs doivent faire en sorte que la question du bien général soit toujours clairement posée, afin que tout le monde délibérant pense, agisse et parle dans le sens et dans le cercle de l’ordre établi.

La question du bien général doit être posée sous tous .es rapports, afin que tout agisse et réagisse avec harmonie.

C’est vraiment alors que la république est une et indivisible, et que le souverain se compose de tous les cœurs portés à la vertu.

Aussitôt que la question du bien général cesse d’être posée, on n’a plus de mesure pour juger sainement la situation politique de l’État. Chacun prend le parti qui lui convient pour arriver à la fortune et s’assouvir lui-même. L’hypocrisie devient impénétrable, parce qu’on peut difficilement la mettre en contradiction avec l’intérêt public, dont on ne connaît pas bien précisément la mesure.

Alors, la jalousie s’éveille contre ceux qui gouvernent ; alors l’opinion, qui s’attache aux réputations, n’est point appliquée au bien général ; alors on voit sur le front des pervers, occupés à ourdir l’esclavage ; des rides sombres et criminelles ; alors, tout étant mû par l’intérêt personnel, qui ne connaît plus de limites, l’autorité s’échappe des mains légitimes par les considérations individuelles.

Alors, enfin, l’influence étrangère forme des traîtres, ou fait mourir les Gracques, fait honorer le crime et fait proscrire la vertu.

L’État est-il victorieux ? chacun accroît son importance personnelle : la liberté n’est déjà plus ; la jalousie et l’esclavage sont dans tous les cœurs, et la dissimulation sur toutes les lèvres.

C’est donc à vous, législateurs, de poser sans cesse la question du bien public, d’en rapprocher tout, d’y soumettre tout ce qui se dit et se fait. Par là, vous conserverez votre influence ; par là, vous jugerez les passions qui vous sont contraires ; par là, vous substituerez dans l’État le génie commun de la patrie à la jalousie et aux cris des factions.

La question du bien général aujourd’hui peut être ainsi posée

Il faut que tout le monde travaille et se respecte.

Si tout le monde travaille, l’abondance reprendra son cours ; il faudra moins de monnaie ; il n’y aura plus de vices publics. – Si tout le monde se respecte, il n’y aura plus de factions : les mœurs privées seront douces, et les mœurs publiques fortes. Alors, le citoyen jugeant de tout avec un sens droit, l’étranger n’aura plus l’initiative des jugements sur les choses et sur les personnes, et son influence passera au milieu de nous sans nous corrompre, et sera sentie d’abord.

J’ai dit que le travail et le respect civil étaient pour nous des vertus nécessaires. En effet, si nous continuons d’émettre autant de signes que nous l’avons fait par le passé, chacun à la fin se sentant assez opulent pour se dispenser du travail, vous verrez dépérir les cultures et les manufactures.

Quand Rome perdit le goût du travail et vécut des tributs du monde, elle perdit sa liberté.

On commence à voir aujourd’hui des citoyens qui ne travaillent que trois jours l’un. Autrefois, la noblesse, la cour remplissaient les spectacles : celle-ci est bannie, l’autre est peu nombreuse ; et cependant les spectacles présentent le même luxe. Quels sont donc ceux qui l’étalent, si ce ne sont ceux qui travaillaient autrefois ?

La république ne doit-elle donc exister que dans la tribune aux harangues et dans la charte de nos lois ? La monarchie restera-t-elle dans l’état civil ?

Quant au respect, celui-là seul y peut manquer qui ne peut s’estimer lui-même. L’étranger l’a fait disparaître pour altérer la piété républicaine. Il a voulu qu’on n’eût la force ni de se haïr ni de s’aimer, mais que l’on se méprisât et que l’on se craignît. Par là, l’étranger établit un principe de jalousie entre les citoyens ; par là, il ruina la garantie de la vertu même, en brisant l’obstacle qui eût empêché de la flétrir.

Le jour où le respect civil sera banni, et l’illusion de la vertu flétrie, la liberté ne sera plus.

L’Europe n’a plus aujourd’hui qu’un moyen de nous perdre, c’est de nous ôter le travail et le respect des gens de bien.

Malheur aux peuples chez lesquels la législation et l’autorité s’affaibliraient à ce point, que le travail et le respect civil s’y perdissent !

Ceci posé, je passe à l’examen, et de notre économie, et de nos mœurs. Ces deux choses sont pleines d’analogie : on ne peut guère les traiter séparément.

Il n’est guère de gouvernement qui puisse résister aux vices de son système économique. Les monnaies ont, dans tout État, une souveraine influence : le peu d’attention que nous y avons fait doit avoir nourri, chez les ennemis de la Révolution française, l’espérance de la voir un jour s’absorber. Nos victoires ont moins porté d’effroi dans l’Europe que n’y en porteraient soudain un sage plan d’économie et un système monétaire d’une exécution simple.

Je n’entends point, par un système monétaire, des coins nouveaux, de nouvelles dénominations de valeurs. Ces choses ont leur prix, mais n’appartiennent point à ce sujet.

Il s’agit de rendre à l’avenir impossible ou très difficile la falsification des monnaies et de découvrir sur-le-champ les fausses monnaies qui circulent. Il s’agit de simplifier le système et la perception des tributs, en les proportionnant aux profits des citoyens. Il s’agit d’ôter de la perception la dureté du fisc. Un gouvernement libre doit s’expliquer sincèrement et généreusement avec le peuple.

Jamais on n’a plus senti qu’aujourd’hui la nécessité des finitions nettes, surtout en finances : car, depuis la Révolution, toutes les idées d’économie ont été vues au travers d’un prisme.

Je vais donc essayer de marquer la progression des erreurs d’économie qui nous sont venues, soit des périls pressants, soit des insinuations étrangères, et quelle a été leur influence sur les mœurs.

En 1789, le numéraire se trouva resserré, soit par la cour qui conspirait, soit par la faute des riches particuliers qui projetaient leur émigration. Les banques transportèrent au-dehors et le commerce et les valeurs du crédit français.

Il se fit dans l’économie une révolution non moins étonnante que celle qui survint dans le gouvernement : on y fit moins d’attention. Les monnaies étaient resserrées, les denrées le furent aussi : chacun voulut mettre à l’abri ce qu’il possédait. Cette défiance et cette avarice ayant détruit tous les rapports civils, il n’exista plus, un moment, de société ; on ne vit plus de monnaie.

L’avarice et la défiance, qui avaient produit cet isolement de chacun, rapprochèrent ensuite tout le monde, par une bizarrerie de l’esprit humain. Je veux parler de cette époque où le papier-monnaie remplaça les métaux qui avaient disparu.

Chacun craignant de garder les monnaies nouvelles et d’être surpris par un événement qui les eût annulées se pressa de les jeter en circulation. Le commerce prit tout à coup une activité prodigieuse, qui s’accrut encore par l’empressement de tous ceux qui avaient été remboursés à convertir leurs fonds en magasins.

Comme le commerce n’avait pris vigueur que par la défiance et la perte du crédit ; comme on cessa de tirer de l’étranger, et que le change fut tourné contre nous, l’immense quantité de signes qu’on avait émis, et qui augmenta tous les jours, ne se mesura plus que contre les denrées qui se trouvaient sur le territoire. On accapara les denrées, on en exporta chez l’étranger pour des valeurs immenses ; on les consomma, elles devinrent rares, et les monnaies s’accumulèrent et perdirent de plus en plus.

Chacun, possédant beaucoup de papier, travailla d’autant moins, et les mœurs s’énervèrent par l’oisiveté. La main-d’œuvre augmenta avec la perte du travail. Il y eut en circulation d’autant plus de besoins et d’autant moins de choses, qu’on était riche et qu’on travaillait peu. Les tributs n’augmentèrent point ; et la république, entraînée dans une guerre universelle, fut obligée de multiplier les monnaies pour subvenir à d’énormes dépenses.

La vente des domaines nationaux et les tributs étaient le seul écoulement des monnaies ; mais il rentrait trente millions par mois, et l’on en émettait trois ou quatre cents. Ainsi, le signe perdant de son prix de mois en mois, les annuités n’étaient point acquittées par des capitaux, ni l’économie soulagée par leur extinction ; mais les annuités étaient acquittées par la seule redevance du bien. Alors, l’État, qui vendait les fonds, ne se trouva plus assez riche pour en acheter les produits. Celui qui avait acheté à l’État un arpent de terre six cents livres lui vendit trois cents livres son produit, au lieu de trente livres, au pied de cinq pour cent. Cette ingratitude envers la patrie, qui avait amené l’État à acheter les produits plus cher qu’il n’avait vendu les fonds, contraignit d’user de lois pénales.

L’étranger, de vicissitudes en vicissitudes, nous avait conduits à ces extrémités : lui-même il en suggéra le remède. La première idée des taxes est venue du dehors, apportée par le baron de Batz : c’était un projet de famine. Il est très généralement reconnu aujourd’hui dans l’Europe que l’on comptait sur la famine pour exciter le courroux populaire, sur le courroux populaire pour détruire la Convention, et sur la dissolution de la Convention pour déchirer et démembrer la France.

Ouvrez l’histoire, et voyez quel fut partout l’effet des taxes. Julien l’empereur, ayant taxé les denrées à Antioche, y excita une affreuse famine. Pourquoi ? Non parce que la loi des taxes était mauvaise, mais parce que les hommes étaient avares. Et ce qui fait que tout le monde achète sans frein, lorsque tout est taxé, et ce qui fait que personne ne veut vendre, et ce qui fait que l’on vend cher, tout cela dérive de la même avarice et corruption.

La circulation des denrées est nécessaire, là où tout le monde n’a pas de propriété et de matières premières. Les denrées ne circulent point là où l’on taxe. Si vous taxez, sans que les mœurs soient réformées, l’avarice s’ensuit. Pour réformer les mœurs, il faut commencer par contenter le besoin et l’intérêt ; il faut donner quelques terres à tout le monde.

Il faut, par la même raison, un domaine et des revenus publics en nature.

Je défie que la liberté s’établisse, s’il est possible qu’on puisse soulever les malheureux contre le nouvel ordre de choses ; je défie qu’il n’y ait plus de malheureux, si l’on fait en sorte que chacun ait des terres.

Là où il y a de très gros propriétaires, on ne voit que des pauvres : rien ne se consomme dans les pays de grande culture.

Un homme n’est fait ni pour les métiers, ni pour l’hôpital, ni pour des hospices ; tout cela est affreux. Il faut que l’homme vive indépendant, que tout homme ait une femme propre et des enfants sains et robustes ; il ne faut ni riches ni pauvres.

Un malheureux est au-dessus du gouvernement et des puissances de la terre ; il doit leur parler en maître… Il faut une doctrine qui mette en pratique ces principes, et assure l’aisance au peuple tout entier.

L’opulence est une infamie ; elle consiste à nourrir moins d’enfants naturels ou adoptifs qu’on n’a de mille livres de revenu.

Il faut tirer les assignats de la circulation, en mettant une imposition sur tous ceux qui ont régi les affaires et ont travaillé à la solde du Trésor public.

Il faut détruire la mendicité par la distribution des biens nationaux aux pauvres.

Le XVIIIe siècle doit être mis au Panthéon.

On eût présenté la ciguë à celui qui eût dit ces choses, il y a huit mois : c’est beaucoup d’être devenu sage par l’expérience du malheur. Que cet exemple nous apprenne à ne point maltraiter les hommes sévères qui nous disent la vérité.

Il ne faut pas que les gens de bien en soient réduits à se justifier du bien public devant les sophismes du crime. On a beau dire qu’ils mourront pour la patrie : il ne faut point qu’ils meurent, mais qu’ils vivent, et que les lois les soutiennent. Il faut qu’on les mette à l’abri des vengeances de l’étranger. Je conseille donc à tous ceux qui voudront le bien d’attendre le moment propice pour le faire, afin d’éviter la célébrité, qu’on obtient en le brusquant.

Je désirerais que, lorsqu’une idée aurait saisi tous les esprits jusqu’à la fureur, il y eût sur la tribune aux harangues une couronne civique pour celui qui, même en se trompant, la combattrait avec décence et générosité.

Non, la raison n’est point un esprit de conquête ; mais l’influence étrangère était, il y a huit mois, si intolérante et si terrible qu’elle eût fait lapider l’auteur d’une idée saine en économie.

Aujourd’hui que la nature et la sagesse ont repris leurs droits, et que la vérité a retrouvé des oreilles sensibles, c’est à l’amour de la patrie de faire entendre sa voix austère. L’état où nous sommes est précaire ; nous dépensons comme le prodigue insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor public n’y rentrent plus, et vont détruire l’amour du travail et du désintéressement sacré qui constitue la république.

Combien ne doit-il pas exister de riches, puisqu’il y a en circulation quatre fois plus de signes qu’autrefois ? Combien trois ou quatre cents millions émis par mois ne jettent-ils point de corruption dans la société ?

Ce système de finances pourrait faire fleurir une monarchie ; mais il doit perdre toute république.

Aussi bien, quelque respect que le peuple m’inspire, je ne puis m’empêcher de censurer de nouvelles mœurs qui s’établissent. Chaque jour, un grand nombre de citoyens quittent le métier de leurs pères et se livrent à la mollesse, qui rend la mémoire de la monarchie exécrable.

Quoi ! lorsque la patrie soutient une guerre terrible, lorsque douze cent mille citoyens versent leur sang, le Trésor public, par une masse énorme de monnaies nouvelles, nourrirait des dérèglements et des passions sans que personne retranchât rien de son avarice et de sa cruauté !

La liberté de ce discours attestera un jour la probité de ceux devant lesquels on pouvait s’exprimer ainsi. Mais on a trop longtemps fermé les yeux sur le désordre des finances, qui entraîne celui des mœurs.

Il ne vous reste qu’un pas à faire, pour vous montrer avec tout l’ascendant qui doit maîtriser les ennemis de la république : c’est de rendre votre commerce et votre économie indépendants de l’influence d’inertie de ces mêmes ennemis.

Voici donc le but qu’il nous semble qu’on pourrait se proposer d’atteindre :

l° Rendre impossible la contrefaçon des monnaies ;

2° Asseoir équitablement les tributs sur tous les grains, sur tous les produits, par un moyen facile, sans fisc, sans agents nombreux ;

3° Lever tous les tributs, en un seul jour, sur toute la France ;

4° Proportionner les dépenses de l’État à la quantité de signes en circulation nécessaire aux affaires particulières ;

5° Empêcher tout le monde de resserrer les monnaies, de thésauriser et de négliger l’industrie, pour vivre dans l’oisiveté ;

6° Rendre le signe inaliénable à l’étranger ;

7° Connaître invariablement la somme des profits faits dans une année ;

8° Donner à tous les Français les moyens d’obtenir les premières nécessités de la vie, sans dépendre d’autre chose que des lois, et sans dépendance mutuelle dans l’état civil.