Fragments sur les Institutions Républicaines, Saint-Just (1793-1794).

Louis Antoine Léon de Saint-Just

PREMIER FRAGMENT
PRÉAMBULE

Les institutions sont la garantie du gouvernement d’un peuple libre contre la corruption des mœurs, et la garantie du peuple et du citoyen contre la corruption du gouvernement.

Les institutions ont pour objet de mettre dans le citoyen, et dans les enfants même, une résistance légale et facile à l’injustice ; de forcer les magistrats et la jeunesse à la vertu ; de donner le courage et la frugalité aux hommes ; de les rendre justes et sensibles ; de les lier par des rapports généreux ; de mettre ces rapports en harmonie, en soumettant le moins possible aux lois de l’autorité les rapports domestiques et la vie privée du peuple ; de mettre l’union dans les familles, l’amitié parmi les citoyens ; de mettre l’intérêt public à la place de tous les autres intérêts ; d’étouffer les passions criminelles ; de rendre la nature et l’innocence la passion de tous les cœurs, et de former une patrie.

Les institutions sont la garantie de la liberté publique ; elles moralisent le gouvernement et l’état civil ; elles répriment les jalousies, qui produisent les factions ; elles établissent la distinction délicate de la vérité et de l’hypocrisie, de l’innocence et du crime ; elles assoient le règne de la justice.

Sans institutions, la force d’une république repose ou sur le mérite des fragiles mortels, ou sur des moyens précaires.

C’est pourquoi, de tout temps, la politique des voisins d’un peuple libre, s’ils étaient jaloux de sa prospérité, s’est efforcée de corrompre ou de faire proscrire les hommes dont les talents ou les vertus pouvaient être utiles à leur pays.

Scipion fut accusé ; il se disculpa, en opposant sa vie entière à ses accusateurs : il fut assassiné bientôt après. Ainsi les Gracques moururent ; ainsi Démosthène expira aux pieds de la statue des dieux ; ainsi l’on immola Sidney, Barneveldt ; ainsi finirent tous ceux qui se sont rendus redoutables par un courage incorruptible. Les grands hommes ne meurent point dans leur lit.

C’est pourquoi l’homme qui a sincèrement réfléchi sur les causes de la décadence des empires s’est convaincu que leur solidité n’est point dans leurs défenseurs, toujours enviés, toujours perdus, mais dans les institutions immortelles, qui sont impassibles et à l’abri de la témérité des factions.

Tous les hommes que j’ai cités plus haut avaient eu le malheur de naître dans des pays sans institutions. En vain ils se sont étayés de toutes les forces de l’héroïsme : les factions, triomphantes un seul jour, les ont jetés dans la nuit éternelle, malgré des années de vertus.

Parmi tous les cœurs qui m’entendent, il n’en est point, sans doute, qui ne soit saisi d’une horreur secrète à l’aspect de ces vérités tristes.

Ce furent elles qui m’inspirèrent le dessein généreux d’effectuer la garantie pratique du gouvernement, par l’amour du bien, devenu la passion de tous les citoyens. Ce furent ces vérités tristes qui, me conduisant au-devant des orages et des jalousies que j’entrevoyais, me firent concevoir l’idée d’enchaîner le crime par des institutions, et de faire pratiquer à tous la justice et la probité dont j’avais proféré les noms sacrés…

J’avais aussi l’idée touchante que la mémoire d’un ami de l’humanité doit être chère un jour. Car enfin, l’homme obligé de s’isoler du monde et de lui-même jette son ancre dans l’avenir, et presse sur son cœur la postérité, innocente des maux présents…

Dieu protecteur de l’innocence et de la vérité, puisque tu m’as conduit parmi quelques pervers c’était sans doute pour les démasquer !…

La politique avait compté beaucoup sur cette idée, que personne n’oserait attaquer des hommes célèbres, environnés d’une grande illusion… J’ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses ; je n’ai vu que la vérité dans l’univers, et je l’ai dite…

Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau. Je l’implore, le tombeau, comme un bienfait de la Providence, pour n’être plus témoin de l’impunité des forfaits ourdis contre ma patrie et l’humanité.

Certes, c’est quitter peu de chose qu’une vie malheureuse, dans laquelle on est condamné à végéter le complice ou le témoin impuissant du crime…

Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! Mais je défie qu’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux…

Il est essentiel, dans les révolutions, où la perversité et la vertu jouent de si grands rôles, de prononcer très nettement tous les principes, toutes les définitions. Il arrive un moment où ceux qui ont le plus d’esprit et de politique l’emportent sur ceux qui ont le plus de patriotisme et de probité. Malheur à ceux qui vivent dans un temps où la vertu baisse les yeux, la rougeur sur le front, et passe pour le vice auprès du crime adroit ! Malheur à ceux qui vivent dans un temps où l’on persuade par la finesse de l’esprit, et où l’homme ingénu au milieu des factions est trouvé criminel, parce qu’il ne peut comprendre le crime ! Alors toute délibération cesse, parce que, dans son résultat, on ne trouve plus, et celui qui avait raison, et celui qui était dans l’erreur ; mais celui qui était le plus insolent et celui qui était le plus timide. Toute délibération cessant sur l’intérêt public, les volontés sont substituées au droit : voilà la tyrannie.

Je n’aime point les mots nouveaux ; je ne connais que le juste et l’injuste ; ces mots sont entendus par toutes les consciences. Il faut ramener toutes les définitions à la conscience : l’esprit est un sophiste qui conduit les vertus à l’échafaud.

Il est des imputations faites par l’esprit hypocrite, auxquelles l’homme sincère et innocent ne peut répondre. Il est tels hommes traités de dictateurs et d’ambitieux, qui dévorent en silence les outrages. Quel est le puissant, de celui qui traite impunément un homme de dictateur, ou de celui qui est traité ainsi ?…

Il faut substituer, par les institutions, la force et la justice inflexible des lois à l’influence personnelle. Alors la révolution est affermie ; il n’y a plus de jalousies, ni de factions ; il n’y a plus de prétentions, ni de calomnies.
Les institutions ont pour objet d’établir de fait toutes les garanties sociales et individuelles, pour éviter les dissensions et les violences ; de substituer l’ascendant des mœurs à l’ascendant des hommes.

DEUXIÈME FRAGMENT

DE LA SOCIÉTÉ

La Société n’est point l’ouvrage de l’homme, elle n’a rien de commun avec l’institution des peuples. Cette institution fut une seconde association qui donna aux hommes un génie nouveau, de nouveaux intérêts. Obligés de se soutenir par la violence et par les armes, ils attribuèrent à la nature les besoins qui ne leur étaient venus que de l’oubli de la nature. Il fallut donner à ces grands corps politiques des proportions et des lois relatives, afin de les affermir… L’on s’accoutuma à croire que la vie naturelle était la vie sauvage. Les nations corrompues prirent la vie brutale des nations barbares pour la nature ; tandis que les unes et les autres étaient sauvages à leur manière, et ne différaient que de grossièreté.

La société politique n’a point, comme on l’a prétendu, fait cesser l’état de guerre ; mais au contraire elle l’a fait naître, en établissant entre les hommes des rapports de dépendance qu’ils ne connaissaient pas auparavant.

Tout ce qui respire sous la loi naturelle est indépendant de son espèce, et vit en société dans son espèce.

Tout ce qui respire sous une loi politique, ou une loi de force, est en guerre contre ce qui n’est point sa société, ou ce qui n’est point son espèce.

L’indépendance des êtres de même espèce entre eux est fondée sur les rapports ou sur les lois qui les unissent. Unis par ces rapports ou ces lois, ils se trouvent en état de force contre une autre espèce que la leur.

Les animaux de même espèce n’ont point formé de sociétés particulières, armées les unes contre les autres.

Les peuples cependant se sont armés contre les peuples.

Tous les êtres sont nés pour l’indépendance ; cette indépendance a ses lois, sans lesquelles ils languiraient isolés, et qui, en les rapprochant, forment la société. Ces lois dérivent des rapports naturels ; ces rapports sont les besoins et les affections. Ces besoins et ces affections ne donnent à aucun le droit de conquête sur les autres ; car cette conséquence détruirait son principe. Ils produisent ce qu’on appelle le commerce, ou l’échange libre de la possession.

Selon la mesure de leurs besoins ou de leurs affections, les animaux s’associent plus ou moins. On les voit presque toujours par troupeaux, si ce n’est que l’avarice de l’homme les effraie. Ils se rencontrent, sans se maltraiter ni se fuir. Le plus sensible, le plus intelligent de tous, l’homme, naît pour une société plus parfaite, pour des rapports plus étendus, pour des plaisirs plus vifs, et pour les délices de l’indépendance.

Les hommes forment donc une société naturelle qui repose sur leur indépendance. Mais un peuple en corps (puisqu’il existe des peuples) forme une force politique contre la conquête. L’état social est le rapport des hommes entre eux ; l’état politique est le rapport des peuples.

On voit que les hommes, se traitant eux-mêmes en ennemis, ont tourné contre leur indépendance sociale la force qui n’était propre qu’à leur indépendance extérieure et collective ; que cette force, par le contrat social, est devenue une arme à une portion du peuple pour opprimer le peuple entier, sous prétexte de le défendre contre ses membres et contre des ennemis étrangers.

Si tel fut l’objet du contrat social de conserver l’association, les hommes dans ce sens sont considérés comme des bêtes sauvages qu’il a fallu dompter. En effet, par le contrat, tous vivent armés contre chacun, comme une troupe d’animaux de diverses espèces inconnues l’une à l’autre et tout près de se dévorer. La sûreté de tous est dans l’anéantissement de chacun, au lieu qu’on la trouve si simplement dans leur indépendance.

Je crois pouvoir dire que la plupart des erreurs politiques sont venues de ce qu’on a regardé la législation comme une science difficile. De là, l’incertitude et la diversité des gouvernements. De pareilles idées devaient perpétuer les peuples dans l’esclavage ; car, en supposant l’homme farouche et meurtrier dans la nature, on n’imaginait plus d’autre ressort que la force pour le gouverner.

Néanmoins, comme dans la république l’intérêt d’un seul est protégé par la force de tous, et que tous et chacun sont, non point unis, mais liés par la pression, la république, par la nature de la convention, a fait un contrat politique, ou de force, entre chacun et tous, et ce contrat politique forme un pacte social. Mais quelle violence, quelle faiblesse dans ce corps dénué de liaisons, dont le mécanisme stérile est comme un arbre dont les racines et les branches suspendues ne toucheraient pas le tronc ! Ces sociétés ressemblent à des traités de pirates qui n’ont d’autre garantie que le sabre. Ces brigands ont aussi un pacte social sur leurs navires.

On a mal appliqué le principe politique : il n’appartenait qu’au droit des gens, c’est-à-dire qu’il était de peuple à peuple. Cela même est une loi de nos institutions : ce ne sont point les hommes, mais les États qui se font la guerre.

Il n’y a guère lieu de concevoir maintenant que les peuples, renonçant à leur orgueil politique, tant qu’ils seront régis par le pouvoir, se remettent sous la loi de la nature et de la justice ; que, venant à s’envisager comme les membres d’une même famille, ils retranchent de leur cité l’esprit particulier qui les rend ennemis, et l’amour des richesses qui les ruine. Les âmes bienfaisantes qui se livrent à ces illusions connaissent peu toute l’étendue du chemin que nous avons fait hors de la vérité. Ce rêve, s’il est possible, n’est que dans un avenir qui n’est point fait pour nous.

Il faut donc, sans chercher inutilement à mettre des rapports de société entre les peuples, se borner à les rétablir entre les hommes. Ces peuples, plus ou moins éclairés, plus ou moins opprimés, ne peuvent en même temps recevoir les mêmes lois. Il en est autrement d’une république où toutes choses ont une progression commune.

Cependant, un peuple qui se réforme et se donne des lois véritablement humaines, entouré de peuples inhumains, doit, pour la durée de sa propre harmonie, ôter de sa politique extérieure tout ce qu’il peut sagement en ôter sans compromettre l’État. Car un peuple qui se gouvernerait naturellement et renoncerait aux armes serait bientôt la proie de ses voisins ; et, si ce peuple renonçait au luxe et au commerce pour une vie simple, ses voisins s’enrichiraient de ses privations, et deviendraient si puissants qu’ils l’accableraient bientôt. Les maîtres qui les dominent de l’exemple et de la population de cette société indépendante.

L’ordre social, dit très bien Rousseau, est la première de toutes les lois. Un peuple, quelle que soit son administration, doit vivre avec les peuples qui l’entourent, comme ils vivent avec lui. À proprement parler, il n’existe point de rapports entre les nations ; elles n’ont que des intérêts respectifs, et la force fait le droit entre elles.

Ce n’est pas qu’en prenant en elles-mêmes les idées de justice, on ne trouve entre les peuples des principes de morale et de raison qu’ils doivent respecter ; mais ces idées-là n’ont point de sanction. Un peuple ne peut pas déclarer la guerre à ses voisins, s’il n’a quelque sujet de s’en plaindre ; mais, s’il leur fait une guerre inique, qui peut l’en empêcher ?

Une considération qui, selon quelques-uns, légitime la guerre et le droit de conquête, c’est de savoir ce que doit devenir l’excès de population d’un peuple, lorsque le sol ne suffit plus à ses besoins. Faut-il qu’un peuple égorge sa jeunesse, pour ne point troubler la paix étrangère ? Ou faut-il que, par des institutions criminelles, comme à Lacédémone, il prévienne son accroissement ? Il suit de là qu’il existe au moins une loi morale entre les peuples : c’est l’inutilité de conquérir, tant que le sol leur suffit.

De cette idée, que la guerre est légitime par cette nécessité de conquérir, semble découler le principe de la dissolution des premières sociétés, et la preuve que les hommes sont naturellement dans un état de guerre. Car on en peut induire que, les familles s’étant accrues, l’homme au sein d’une petite société s’arma contre l’homme pour étendre son champ, et qu’il fallut une loi politique pour comprimer cette violence intérieure.

Mais si l’on examine que la férocité de peuple à peuple tient à leur isolement, et que d’homme à homme tout est identité ; si l’on examine que le mouvement qu’occasionnerait entre les hommes leur trop grand nombre se porterait comme un tourbillon aux extrémités et ne réagirait point contre son centre : on voit que l’excès de population ne peut troubler que les anxiétés voisines. Tout au plus, je dirai donc que la conquête est l’origine de l’institution des peuples, et que. la terre étant couverte d’habitants, il se fit des agrégations pour s’attaquer et se repousser. Les émigrations du Nord, il y a mille ans, l’attestent : ces hommes, cruels envers les autres peuples, étaient sans doute paisibles dans leur patrie, ou ils l’auraient détruite et s’y seraient fait place. On a découvert dans l’Amérique des îles peuplées : là, il semble que, l’émigration étant impossible, la force devait refluer sur elle-même : mais, ou la terre leur suffisait, ou ils formaient divers peuples qui s’exterminaient.

Je me suis fait à moi-même ces difficultés pour les prévenir. Il est clair, d’après cela, que les peuples, à cause de l’accroissement de la population, sont dans l’état de guerre, ce qui nécessite une loi politique entre eux. Mais il est clair aussi que le même état de guerre n’existe plus d’homme à homme, et que conséquemment la force ne doit point rentrer dans la cité.

Maintenant, je vais examiner l’excès de la population, s’il est véritablement un excès en lui-même, ou s’il est simplement relatif. Les émigrations du Nord n’arrivèrent point parce que le territoire ne suffisait point à ses habitants, mais à cause de certaines mœurs qui privaient ces peuples d’industrie. L’esprit de conquête n’est point né de la misère, mais de l’avarice et de la paresse. Les colonies de Carthage ne prouvent point un excès de population, mais un dessein particulier d’étendre son commerce et sa domination. Les colonies grecques avaient un autre principe : la Grèce n’était point trop peuplée, mais elle était guerrière et n’était point commerçante ; et, loin que l’on puisse citer l’exemple d’une seule guerre et d’une seule colonie produites par la fécondité d’un pays, l’une et l’autre ne furent jamais qu’une marque d’altération.

L’insuffisance du territoire ne prouve point un excès de population, mais la stérilité de l’administration.

En vain me dit-on que l’homme naît sauvage ; on dit aussi qu’il naît pour la société. Si l’homme était né purement sauvage, il ne serait point né pour la société, mais pour se détruire…

Je laisserais la question comme je l’ai trouvée, si la nature même de cet ouvrage ne m’obligeait de la résoudre. Car, enfin, si je prétends que les hommes ne sont point faits pour un état de guerre, et que leur fécondité nécessite la guerre, je me trouve en contradiction avec le principe de la société que j’établis.

Je ne connais pas encore un seul exemple d’une guerre entreprise à raison d’une fécondité positive.

Le monde, tel que nous le voyons, est presque dépeuplé ; il l’a toujours été. La population fait le tour de la terre et ne la couvre jamais tout entière. Je n’ose dire quel nombre prodigieux d’habitants elle pourrait nourrir ; et ce nombre ne serait pas encore rempli, quand le fer n’aurait pas immolé la moitié du genre humain. Il me semble que la population a ses vicissitudes et ses bornes en tout pays, et que la nature n’eut jamais plus d’enfants qu’elle n’a de mamelles.

Je dis donc que les hommes sont naturellement en société et naturellement en paix, et que la force ne doit jamais avoir de prétexte pour les unir ou les diviser.

TROISIÈME FRAGMENT

IDÉES GÉNÉRALES

1. Institutions

S’il y avait des mœurs, tout irait bien ; il faut des institutions pour les épurer. II faut tendre là : voilà tout ce qu’il faut faire ; tout le reste s’ensuivra.

La terreur peut nous débarrasser de la monarchie et de l’aristocratie ; mais qui nous délivrera de la corruption ?… Des institutions. On ne s’en doute pas ; on croit avoir tout fait quand on a une machine à gouvernement…

J’entends dire à beaucoup de gens qu’ils ont fait la révolution. Ils se trompent, elle est l’ouvrage du peuple. Mais savez-vous ce qu’il faut dire aujourd’hui, et ce qui n’appartient qu’au législateur même ?… C’est la république…

Démosthène contribua à perdre la Grèce. Son influence détermina l’opinion en sens contraire de ce qu’il fallait pour sauver la patrie. Il se contenta de donner des conseils qu’on ne suivit point. La Grèce était corrompue ; il y fallait une révolution et d’autres lois. Les anciennes n’avaient plus assez de force contre la force du génie de Philippe…

Il y a trop de lois, trop peu d’institutions civiles. Nous n’en avons que deux ou trois. À Athènes et à Rome il y avait beaucoup d’institutions. Je crois que plus il y a d’institutions, plus le peuple est libre. Il y en a peu dans les monarchies, encore moins dans le despotisme absolu. Le despotisme se trouve dans le pouvoir unique, et ne diminue que plus il y a d’institutions.

Une institution composée de beaucoup de membres, et une institution composée d’un membre unique, sont despotiques. La volonté particulière triomphe dans l’une et dans l’autre, et c’est moins la loi que l’arbitraire qui s’y glisse. Nos institutions sont composées de beaucoup de membres, et les institutions sont en petit nombre. Il faudrait que nos institutions fussent en grand nombre et composées de peu de personnes… Il faut diminuer le nombre des autorités constituées.

Il faut examiner le système des magistratures collectives, telles que les municipalités, administrations, comités de surveillance, etc., et voir si distribuer les fonctions de ces corps à un magistrat unique dans chacun ne serait pas le secret de l’établissement solide de la révolution…

Une loi contraire aux institutions est tyrannique.

2. Lois

Les longues lois sont des calamités publiques.

La monarchie était noyée dans les lois ; et, comme toutes les passions et les volontés des maîtres étaient devenues des lois, on ne s’entendait plus.

Il faut peu de lois. Là où il y en a tant, le peuple est esclave. L’esclavage est l’abnégation de sa volonté. Là où l’homme obéit, sans qu’on le suppose bon, il n’y a ni liberté ni patrie. Celui qui donne à un peuple trop de lois est un tyran. Le nom de loi ne peut sanctionner le despotisme ; le despotisme est l’exercice sur le peuple d’une volonté étrangère à la sienne.

Obéir aux lois, cela n’est pas clair ; car la loi n’est souvent autre chose que la volonté de celui qui l’impose. On a le droit de résister aux lois oppressives…

Lorsque la politique humaine attache la chaîne aux pieds d’un homme libre, qu’elle fait esclave, au mépris de la nature et du droit de cité, la justice éternelle rive l’autre bout au cou du tyran…

La force des lois générales est extrême. L’autorité suprême gouverne aisément le peuple et ne peut gouverner le gouvernement.

La France est plus puissante pour mouvoir le peuple français, le porter à des sacrifices et lui faire prendre les armes, qu’elle n’est puissante contre chacun et contre un abus particulier.

3. Mœurs

La destinée d’un peuple se compose de ceux qui visent à la gloire et de ceux qui visent à la fortune.

Chacun, votant et parlant dans les délibérations publiques, parle et vote selon ses idées. S’il y a plus de gens qui visent à la gloire, l’État est heureux et prospère ; s’il y a plus de gens qui visent à la fortune, l’État dépérit.

Il n’est, dans tout État, qu’un fort petit nombre d’hommes qui s’occupent d’autre chose que de leur intérêt et de leur maison. Il en est peu qui prennent part dans les affaires et dans la nature du gouvernement. En France, la dénomination de patriote exige un sentiment vif, qui contrarie ceux qui sont accoutumés et prennent un lâche plaisir à ne se mêler de rien…

Il y a deux sortes de fédéralisme : le fédéralisme politique, qui consiste dans le gouvernement ; le fédéralisme civil, qui naît des rapports entre les citoyens.

Il y a un fédéralisme de droit : ce serait celui où la forme avouée du gouvernement l’aurait établi. Il y a un fédéralisme de fait, dans le cas où, quoique le gouvernement fût un, chaque ville, chaque commune s’isoleraient d’intérêt.

C’est ce qui arrive en ce moment ; chacun retient ses denrées dans son territoire, toutes les productions se consomment sur le sol.

Le but d’un gouvernement opposé au fédéralisme n’est pas que l’unité soit au profit du gouvernement, mais au profit du peuple : il faut donc empêcher que personne s’isole de fait…

La patrie n’est point le sol, elle est la communauté des affections, qui fait que, chacun combattant pour le salut ou la liberté de ce qui lui est cher, la patrie se trouve défendue. Si chacun sort de sa chaumière son fusil à la main, la patrie est bientôt sauvée. Chacun combat pour ce qu’il aime : voilà ce qui s’appelle parler de bonne foi. Combattre pour tous n’est que la conséquence.

Là où l’on censure les ridicules, on est corrompu. Là où l’on censure les vices, on est vertueux. Le premier tient de la monarchie ; l’autre de la république… Celui qui plaisante à la tête du gouvernement tend à la tyrannie…

Le bien même est souvent un moyen d’intrigue. Soyons ingrats, si nous voulons sauver la patrie.

La grossièreté est une sorte de résistance à l’oppression. La douceur est compagne de la fierté de l’homme libre.

Le stoïcisme, qui est la vertu de l’esprit et de l’âme, peut seul empêcher la corruption d’une république marchande, ou qui manque de mœurs.

Le jour où je me serai convaincu qu’il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, et inexorables pour la tyrannie et l’injustice, je me poignarderai.

4. République et Gouvernement

De même qu’une nation peut être gouvernée dans le plus grand degré de faiblesse d’opinion, de même elle peut l’être dans le plus haut degré d’énergie. Sur quelque ton qu’on se monte, on peut marcher, pourvu qu’on y soit en harmonie. Je pense donc que nous devons être exaltés ; cela n’exclut point le sens commun, ni la sagesse.

On peut mettre l’ordre, même dans une cité ardente, comme la nature le met dans un coursier et dans un volcan. Établissons notre doctrine, donnons la vie à notre liberté : elle nous condamne à la vertu, au courage, à la modestie ; ne seraient-ce que de vains mots ? Elle nous condamne à la haine de la tyrannie ; l’épargnerions-nous ? Formons la cité : il est étonnant que cette idée n’ait pas encore été à l’ordre du jour.

Une république est difficile à gouverner, lorsque chacun envie ou méprise l’autorité qu’il n’exerce pas ; lorsque le soldat envie le cheval de son général, ou le général l’honneur que la patrie rend aux soldats ; lorsque chacun s’imagine servir celui qui le commande et non la patrie ; lorsque celui qui commande s’imagine qu’il est puissant, et non pas qu’il exerce la justice du peuple ; lorsque chacun, sans apprécier les fonctions qu’il exerce et celles qui sont exercées par d’autres, veut être l’égal du pouvoir au-dessus du sien, et le maître de ceux qui exercent un pouvoir au-dessous de lui ; lorsque chacun de ceux qui exercent l’autorité se croit au-dessus d’un citoyen, tandis qu’il n’a de rapports qu’avec les abus ou les crimes.

En effet, le citoyen n’a d’abord de rapports qu’avec sa conscience et la morale ; s’il les oublie, il a ce rapport avec la loi ; s’il méprise la loi, il n’est plus citoyen ; là commence son rapport avec le pouvoir.

En un mot, on ne peut point gouverner un État lorsque tout le monde a de l’orgueil, au lieu que tout le monde ait de la modestie.

Il y a eu, dans les gouvernements, plus d’habiles gens que de gens vertueux en place. – La modestie d’un héros ne m’en impose pas. Si vous louez la modestie d’un homme, que ferait-il de plus dangereux pour la liberté, s’il montrait de l’orgueil ?

On dit ordinairement : Le citoyen est celui qui participe aux honneurs, aux dignités ; on se trompe. Le voici, le citoyen : c’est celui qui ne possède pas plus de biens que les lois ne permettent d’en posséder ; celui qui n’exerce point de magistrature et est indépendant de la responsabilité de ceux qui gouvernent.

Quiconque est magistrat n’est plus du peuple. Il ne peut entrer dans le peuple aucun pouvoir individuel. Si les autorités faisaient partie du peuple, elles seraient plus puissantes que lui. Les autorités ne peuvent affecter aucun rang dans le peuple. Elles n’ont de rang que par rapport aux coupables et aux lois. Un citoyen vertueux doit être plus considéré qu’un magistrat…

Lorsqu’on parle à un fonctionnaire, on ne doit pas dire citoyen ; ce titre est au-dessus de lui.

Un gouvernement républicain a la vertu pour principe ; sinon, la terreur. Que veulent ceux qui ne veulent ni vertu ni terreur ?…

La force ne fait ni raison ni droit ; mais il est peut-être impossible de s’en passer, pour faire respecter le droit et la raison…

Un gouvernement faible est très pesant sur le peuple. Les membres du gouvernement sont libres, le peuple ne l’est pas…

On dit qu’un gouvernement vigoureux est oppressif ; on se trompe : la question est mal posée. II faut, dans le gouvernement, justice. Le gouvernement qui l’exerce n’est point vigoureux et oppressif pour cela, parce qu’il n’y a que le mal qui soit opprimé…

On a objecté qu’on ne trouverait point assez d’hommes pour exercer la censure ; mais il faut plus de lumières et de vertus, pour exercer une magistrature dans un gouvernement faible, que pour l’exercer dans un gouvernement robuste. Dans le premier, tout le gouvernement repose sur le mérite personnel ; dans le second, sur la force et l’harmonie des institutions. Pour le premier, il faut des sages, afin qu’ils n’abusent point. Pour le second, il ne faut que des hommes ; car l’allure générale les entraîne. Dans le premier, il n’y a plus de contrat ; dans le second, il y en a un qui règle tous les mouvements et fait partout la loi. Dans le premier, il y a une action et une réaction continuelle de forces particulières ; dans le second, il y a une force commune, dont chacun fait partie, et qui concourt au même but et au même bien.

La liberté du peuple est dans sa vie privée ; ne la troublez point. Ne troublez que les ingrats et que les méchants. Que le gouvernement ne soit pas une puissance pour le citoyen, qu’il soit pour lui un ressort d’harmonie ; qu’il ne soit une force que pour protéger cet état de simplicité contre la force même…

Il s’agit moins de rendre un peuple heureux que de l’empêcher d’être malheureux. N’opprimez pas, voilà tout. Chacun saura bien trouver sa félicité. Un peuple, chez lequel serait établi le préjugé qu’il doit son bonheur à ceux qui gouvernent, ne le conserverait pas longtemps…

Savez-vous bien que l’homme n’est point né méchant ; c’est l’oppression qui est méchante : c’est son exemple contagieux qui, de degré en degré, depuis le plus fort jusqu’au plus faible, établit la dépendance. Cette hiérarchie ne devrait être que dans le gouvernement, afin que, pesant sur lui-même, sa force expirât là où commence la cité.

Tant que vous verrez quelqu’un dans l’antichambre des magistrats et des tribunaux, le gouvernement ne vaut rien. C’est une horreur qu’on soit obligé de demander justice.

On veut bien être rigoriste en principes, lorsqu’on détruit un mauvais gouvernement ; mais il est rare que, si l’on vient à gouverner soi-même, on ne rejette bientôt ces mêmes principes pour y substituer sa volonté.

Ce n’est guère que par les moyens et l’argent que fournira l’étranger qu’on pourra troubler notre repos dans la république. Les États ne sont guère agités que par les gouvernements voisins. Il faudrait, pour être heureux, s’isoler le plus possible.

5. Révolution

La Révolution est glacée ; tous les principes sont affaiblis ; il ne reste que des bonnets rouges portés par l’intrigue.

L’exercice de la terreur a blasé le crime, comme les liqueurs fortes blasent le palais.

Sans doute, il n’est pas encore temps de faire le bien. Le bien particulier que l’on fait est un palliatif. Il faut attendre un mal général assez grand pour que l’opinion générale éprouve le besoin de mesures propres à faire le bien. Ce qui produit le bien général est toujours terrible, ou paraît bizarre lorsqu’on commence trop tôt.

La Révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur et de la liberté publique par les lois. Ses élancements n’ont point d’autre objet, et doivent renverser tout ce qui s’y oppose ; et chaque période, chaque victoire sur le monarchisme doit amener et consacrer une institution républicaine.

On parle de la hauteur de la Révolution : qui la fixera, cette hauteur ? Elle est mobile. Il fut des peuples libres qui tombèrent de plus haut.