Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

Amenons la mer à Paris, afin de montrer avant peu aux peuples et rois que le
gouvernement républicain, loin de ruiner les cités est favorable au commerce,
qui ne fleurit jamais que dans les républiques, et en proportion de la liberté
d’une nation et de l’asservissement de ses voisins: témoins Tyr, Carthage,
Athènes, Rhodes, Syracuse, Londres et Amsterdam. Nous avons invité tous les
philosophes de l’Europe à concourir à notre législation par leurs lumières; il
en est un dont nous devrions emprunter la sagesse: c’est Solon, le législateur
d’Athènes, dont une foule d’institutions surtout semblent propres à s’acclimater
parmi nous, et qui semble avoir pris la mesure de ses lois sur des Français.
Montesquieu se récriait d’admiration sur les lois fiscales d’Athènes. Là, celui
qui n’avait que le nécessaire ne payait à l’État que de sa personne, dans les
sections et les armées, mais tout citoyen dont la fortune était de dix talents
devait fournir à l’État une galère; deux s’il avait vingt talents; trois, s’il
en avait trente. Cependant, pour encourager le commerce, eût-on acquis
d’immenses richesses, la loi ne pouvait exiger d’un Beaujon ou d’un Laborde que
trois galères et une chaloupe. En dédommagement, les riches jouissaient d’une
considération proportionnée dans leur tribu, et étaient élevés aux emplois de la
municipalité et comblés d’honneur : celui qui se prétendait surtaxé par le
département avait le droit d’échanger sa fortune contre celui qui était moins
haut en cote d’imposition. Là, il y avait une caisse des théâtres et de
l’extraordinaire des fêtes, qui servait à payer aux comédiens de la nation les
places des citoyens pauvres. C’étaient là leurs écoles primaires, qui ne
valaient pas nos collèges d’arts et métiers, quand la Convention les aura
établis.

Là, il n’y avait d’exempt de la guerre que quiconque équipait un cavalier
d’armes et de cheval et l’entretenait, ce qui délivrait le camp d’une multitude
de boutiquiers et de riches bourgeois qui ne pouvaient que lui nuire, et les
remplaçait par une excellente cavalerie. Là, ceux d’une tribu, d’un canton
étaient enrôlés dans une même compagnie ou le même escadron. Ils marchaient, ils
combattaient à côté de leurs parents, de leurs amis, de leurs voisins, de leurs
rivaux; en sorte que personne n’osait commettre une lâcheté en présence de
témoins aussi dangereux. Là, il y avait pour tous ceux qui avaient bien mérité
de la patrie un prytanée, qu’il nous serait si facile d’imiter et même de
surpasser, en faisant un magnifique prytanée de Versailles et de tous les palais
des despotes, pour les héros de la liberté qui les auront vaincus.

Là, il y avait une institution la plus touchante qui se soit jamais pratiquée
chez aucun peuple. Le dernier jour de la fête de Bacchus, après la dernière
tragédie en présence du sénat, de l’armée et d’une multitude de citoyens, un
héraut suivi des jeunes orphelins les présentait au peuple avec ces mots :
«Voici des jeunes gens dont les pères sont morts à la guerre, après avoir
vaillamment combattu. Le peuple qui les avait adoptés les a fait élever jusqu’à
l’âge de 20 ans; et aujourd’hui qu’ils ont atteint cet âge, il leur donne une
armure complète, les renvoie chez eux, et leur assigne les premières places dans
les spectacles.»

Je conviens que nous n’avons pas encore transporté parmi nous toutes ces belles
institutions; je conviens que l’état des choses, en ce moment, n’est pas encore
exempt de désordre, de pillage et d’anarchie. Mais pouvait-on balayer un si
grand empire qu’il ne se fît un peu de poussière et d’ordures? La nation a
souffert, mais pouvait-on s’empêcher de l’amaigrir en la guérissant? Elle a payé
tout excessivement cher; mais c’est sa rançon qu’elle paye et elle ne sera pas
toujours trahie. Déjà nous avons eu le bonheur de remplir le serment le plus
cher au cœur d’un citoyen, le serment que faisait le jeune homme d’Athènes, dans
la chapelle d’Agraule, lorsqu’il avait atteint l’âge de dix-huit ans : «De
laisser sa ‘patrie plus florissante et plus heureuse qu’il ne l’avait trouvée.»
Nous avions trouvé la France monarchie, nous la laissons république. Laissons
donc dire les sots qui répètent tous les jours ces vieux propos de nos
grands-pères que la république ne convient pas à la France. Les talons rouges et
les robes rouges, les courtisanes de l’OEil-de-Bœuf et les courtisanes du
Palais-Royal, la chicane et le biribi, le maquerellage et la prostitution, les
agioteurs, les financiers, les mouchards, les escrocs, les fripons, les infâmes
de toutes les conditions, et enfin les prêtres qui vous donnaient l’absolution
de tous les crimes, moyennant la dîme et le casuel; voilà les professions, voilà
les hommes à qui il faut la monarchie. Mais, quand même il serait vrai que la
république et la démocratie n’auraient jamais pu prendre racine dans un État
aussi étendu que la France, le dix-huitième siècle est, par ses lumières, hors
de toute comparaison avec les siècles passés; et si un peintre offrait à vos
yeux une femme dont la beauté surpassât toutes vos idées, lui objecteriez-vous,
disait Platon, qu’il n’en a jamais existé de si parfaite? Pour moi, je soutiens
qu’il suffit du simple bon sens pour voir qu’il n’y a que la république qui
puisse tenir à la France la promesse que la monarchie lui avait faite en vain
depuis deux cents ans: la poule au pot pour tout le monde.

POST SCRIPTUM.

Ce fragment ne contient peut-être pas la dixième partie des faits de l’histoire
des membres du côté droit, la plupart de ces faits, ou ayant été enveloppés
d’épaisses ténèbres et couverts d’un secret impénétrable, ou s’étant passés trop
loin de ma lorgnette, et tout à fait hors de sa portée ; c’est au temps et au
hasard qu’il est réservé de nous révéler certaines anecdotes, comme celle, aussi
certaine qu’étrange, que j’ai racontée dans le numéro 4 de la Tribune des
patriotes, sur la mort de Favras. C’est ainsi que le temps nous apprendra
comment le ci-devant prince de Poix s’échappa de la mairie, le lendemain du 10
août, et quel ange endormit ses gardes et le sortit de chez le maire Pétion
aussi miraculeusement que saint Pierre-ès-liens. Son valet de chambre apprendra
sans doute à l’histoire s’il dut ce prodige aux cent mille écus donnés à des
gardiens en écharpe, comme on l’a dit dans le temps, et quelle est la véritable
explication de ce phénomène, de celle-ci ou de telle autre que je me suis laissé
donner et qui n’est pas sans vraisemblance. Non-seulement, comme tout le monde
sait, el comme cela est si bien développé dans la septième lettre de Robespierre
à ses commettants (lettre, quoi qu’on puisse dire, comparable à la meilleure des
Provinciales, pour l’atticisme et la finesse des plaisanteries), Jérôme Pétion
ne voulait point de la journée du 10 août et récalcitrait de toutes sa force;
non-seulement il avait visité les postes du château, ainsi que Rœderer, et donné
la bénédiction municipale aux Suisses et aux chevaliers du poignard; mais au
moment de l’arrestation de Mandat, il fat même accusé, à la maison commune,
lorsque ce commandant général trouvait sur le perron le châtiment de son crime,
de lui avoir signé l’ordre de faire feu sur le peuple, le cas de l’insurrection
échéant, et je tiens de bon lieu, que c’est à cet ordre, signé Pétion, que
Noailles a dû son salut. On prétend que, soit que cet ordre leur eût été remis
par Mandat ou qu’elles se fussent fait livrer, n’importe comment, cet écrit
précieux, des personnes qui touchaient de fort près le ci-devant prince de Poix,
avaient cet ordre dans leurs mains, lorsqu’elles vinrent solliciter Pétion de le
mettre en liberté ; et comme le maire faisait difficulté de prendre sur lui
l’élargissement périlleux du capitaine des gardes, elles le déterminèrent, par
un péril plus grand, à sauter le fossé et, lui montrant ce papier, le
menacèrent, s’il ne sauvait son prisonnier de la guillotine, de le conduire
lui-même sous le fatal rasoir, par le moyen de cet écrit; et on a prétendu
qu’alors Jérôme Pétion ne se le fit pas dire deux fois, et trouva une porte de
derrière par laquelle il fit sortir le capitaine des gardes, qui court encore.

J’ai même omis des faits de notoriété, tels que celui que Meaulle a articulé à
la tribune, qu’il savait de science certaine, que les meneurs du côté droit
avaient voulu faire égorger la Montagne, dans le temps que l’un d’eux,
Barbaroux, osa donner l’ordre au second bataillon de Marseille de sortir de ses
casernes et le requérir d’investir la Convention nationale, la veille du
jugement du roi. Mais il suffit de ce que j’ai raconté, pour que le procès du
côté droit soit regardé comme fait et parfait; et il est évident, par exemple,
que sur les pièces authentiques que j’ai citées, concernant Roland, il aurait dû
être traduit au tribunal révolutionnaire, à l’instant même où le scellé a eu
livré au comité de sûreté générale ces pièces, d’après lesquelles sa
condamnation ne peut pas être douteuse. N’est-ce pas une chose indigne, que ses
complices de contre-révolution, responsables avec lui de tout le sang qui coule
dans la Vendée, Clavière et Lebrun soient encore dans le ministère; et ai-je
tort, d’après une négligence si impardonnable, d’accuser la mollesse du comité
de salut public?

La Société, dans sa séance du 19 mai 1793, l’an II de la République une et
indivisible, a arrêté l’impression, la distribution, et l’envoi de cet ouvrage
aux Sociétés affiliées.

Signé : BENTABOLE, président;
CHAMPERTOIS, vice-président;
COUPE de l’Oise;
DUQUESNOY, SAMBAT, COINDRE, députés;
PRIEUR, secrétaire.