Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

Quand Barrington apprit à Botany-Bay le vol du garde-meuble, il dut s’écrier
qu’il était vaincu par le vertueux ministre de la république. Quoique j’aie
en-tendu dire à Brissot dans le comité de défense générale, que Roland mangeait
aussi le pain des pauvres, et qu’au sortir de son second ministère il ne lui
serait pas resté de quoi vivre, si lui, Brissot, n’avait fait donner par le
conseil exécutif une pension de mille écus à l’ex-ministre, comme la retraite de
ses services dans les manufactures, il n’en est pas moins clair à mes yeux, et
il sera prouvé à la postérité, que c’est le vertueux qui a volé le garde-meuble.
Les voleurs ont été arrêtés et ont découvert leurs complices. On a retrouvé
presque tout ce qu’ils avaient emporté, et ce recouvrement n’est pas monté à
plus de 4 millions, et on n’a point retrouvé les gros diamants; en sorte qu’il
était facile de deviner qu’on avait introduit ces voleurs dans le garde-meuble,
pour pouvoir en supposer le pillage, leur faire emporter les restes, et par là
couvrir le démeublement officiel qui en avait été fait, et une grande opération
de finance. Vous avez entendu Fabre d’Églantine qui a suivi la trace de cette
expédition avec la sagacité qu’on lui connaît, nous faire une démonstration qui
suffirait presque au jury, que tout avait été arrangé d’avance pour une émission
de filous dans le garde-meuble, qui n’étaient que l’arrière-garde des grands
voleurs. Toujours est- il constant qu’on n’a retrouvé ni le Pitt, ni le Régent,
ni le Sancy, ce qui supposait un vol extérieur, dont le soupçon ne pouvait
appartenir qu’au ministre Roland, chargé de la surveillance du garde-meuble. Et
l’observateur qui rassemble ces diverses présomptions elles indices matériels
que fournit D’Eglantine, et les efforts de Roland pour soulever la France contre
les députés républicains, en employant tant de presses, pendant trois mois, à
apitoyer sur le sort de Louis XVI, et son second ministère en entier, où on voit
que dès le lendemain du 10 août, il s’était appliqué à rallier autour de lui les
constitutionnels et les débris de l’armée royale; la méditation, dis-je, qui
fait tous ces rapprochements, ne doute pas plus que ne fera l’histoire qui aura
retrouvé le Pitt et le Sancy, et suivi leurs traces; elle ne doute pas que dans
la déconfiture des royalistes, le 10 août, et dans leur désespoir d’une
contre-révolution à la Calonne et autrichienne, Roland ne leur ait présenté
l’amorce d’une contre-révolution anglo-prussienne et à la Brissot, qu’il ne les
ait engagés à prendre sa contre-révolution au rabais, et, de concert avec Louis
XVI captif, n’ait déménagé le garde-meuble, comme un riche supplément de la
liste civile, pour corrompre la Convention, payer les 60,000 livres de dettes de
Duprat, les 80,000 livres de Barbaroux (1) et pour venir au secours de la
royauté agonisante, et étouffer la république au berceau. Je supprime une
multitude de faits. Qu’ajouteraient- ils à l’impression d’horreur que font
naitre ces deux derniers contre l’hypocrisie des vertueux et des sages, car
c’est ainsi qu’ils se nommaient entre eux, pour en imposer, comme des prêtres au
vulgaire, avec leurs encensoirs, et en se prosternant ainsi les uns devant les
autres? Pour nous, ils nous appelaient des royalistes, tandis qu’ils étaient
ligués avec les ci-devant nobles; des agitateurs, tandis qu’ils n’ont cessé de
prêcher une croisade contre Paris, et de souffler pour ranimer la cendre tiède
de la royauté; des désorganisateurs tandis que leurs créatures, Dumouriez et
Beurnonville, désorganisaient l’armée, et qu’eux-mêmes conspiraient la
désorganisation de la république, en s’obstinant à convoquer les assemblées
primaires dans la Bretagne et la Vendée; des partisans secrets d’Orléans, tandis
qu’eux-mêmes étaient la faction déclarée de Dumouriez et d’Orléans; des
assassins, tandis qu’ils avaient fait l’apologie de la Glacière d’Avignon,
qu’ils ont fait périr des milliers de citoyens aux frontières, dans cette guerre
qu’ils ont décrétée malgré nos cris; enfin, des brigands, dans le même temps
qu’ils dévalisaient le garde-meuble. Non, il n’y a pas d’exemple dans l’histoire
d’une faction plus impudemment hypocrite. Mais, en dépit de leurs calomnies et
des clameurs de cette autre espèce de mauvais citoyens, de ces royalistes, de
ces faux patriotes, qui disent que la Convention a beaucoup promis et rien tenu;
qui nous reprochent nos querelles, et se demandent, le soir, si les deux partis
se sont pris aux cheveux le matin, comme si les chiens devaient vivre en paix
avec les loups; de ces royalistes déguisés, je le répète, qui, ne pouvant
s’empêcher de condamner le côté droit, cherchent à faire tomber le blâme sur les
deux partis de la Convention, afin de nous donner un Louis XYII à la place de
l’Assemblée nationale; en dépit de toutes ces clameurs, je vois s’élever la
colonne où la postérité plus reconnaissante, gravera le nom de ces hommes
courageux qui ont entraîné la majorité, et scellé avec le sang du tyran le
décret qui déclare la France république. Quelque mêlée que soit la Convention de
traîtres et de scélérats, plus odieux que Desrues, je ne crains pas de soutenir
qu’il n’y eut jamais d’assemblée dans l’univers, qui dut donner à une nation
d’aussi grandes espérances. Qu’on considère de quel degré de corruption nous
sommes partis. Qu’on considère, pour répéter ce que je citais encore
dernièrement, qu’un homme qui n’avait fait que voyager toute sa vie répondait,
il n’y a pas bien des années, «qu’il aurait bien voulu se fixer dans quelque
ville; mais qu’il n’en avait trouvé aucune où la puissance et le crédit fussent
entre les mains des gens de bien.» Partout l’homme était réduit à être enclume
ou marteau, vel praeda, vel praedo. Ce qui faisait dire à un ancien : «Je ne
vois point de ville, que je ne croie entrer dans une campagne infectée de la
peste, où on n’aperçoit autre chose que des cadavres qui sont dévorés ou des
corbeaux qui dévorent. » Malgré les proclamations de Cobourg et les calomnies
des Zoïles de la révolution, il faut avouer pourtant que Pétrone, s’il écrivait
de nos jours, ne pourrait tenir le même langage. La représentation nationale
s’épure chaque année. De douze cents, bien peu sont sortis purs de l’Assemblée
constituante, et leur nombre, tamisé dans la Convention, est devenu plus petit
encore. L’Assemblée législative, moins nombreuse, a fourni plus de députés
fidèles au peuple. La Convention en montre un bien plus grand nombre encore.
Sans doute le quatrième scrutin épuratoire donnera dans l’Assemblée une majorité
permanente et invariable aux amis de la liberté et de l’égalité, surtout
lorsqu’il n’y aura plus un garde meuble à piller et un Clavière pour gardien du
trésor public. Les talents si nécessaires aux fondateurs de la république
française ne manqueront pas à l’Assemblée des représentants de la nation. Il est
impossible que les têtes fermentent pendant quatre années de révolutions et de
discordes civiles, dans un pays tel que la France, sans qu’il ne s’y forme un
peuple de citoyens, de politiques et de héros. Il est dans la Convention une
foule de citoyens, dont on n’a remarqué encore que le caractère, mais dont on
reconnaîtrait bientôt le mérite, si l’organisation de nos assemblées nationales
n’était plus favorable au développement du babil que du talent, et si la
méditation avec la faiblesse de l’entendement humain pouvait se faire à cette
continuité de séances, sans aucune solution, et à celle législature en poste et
sans relais (2). Ces talents ont déjà percé dans les grandes questions, qu’on
n’a pas fait décréter, sans désemparer, telle que celle de l’appel au peuple, du
jugement de Louis XVI, etc.. etc. Il suffirait de la seule discussion dans le
procès du tyran, pour venger la Convention de ses détracteurs. Ceux qui ont
détruit le prestige de la royauté et envoyé à l’échafaud un roi de France, parce
qu’il fut roi, ne sauraient être avilis dans l’opinion des peuples. Nous avons
tenté une expérience sublime, et dans laquelle il nous serait glorieux à jamais,
même d’avoir succombé, celle de rendre le genre humain heureux et libre. Mais
nous ne succomberons point, et cette nouvelle tempête qui menace la république
française n’aura d’autre effet que, comme les vents sur un arbre vigoureux, d’en
affermir les racines, lorsqu’il en est battu avec le plus de violence. Le vice
était dans le sang. L’éruption du venin au dehors, par l’émigration de Dumouriez
et de ses lieutenants, a déjà sauvé plus qu’à demi le corps politique; et les
amputations du Tribunal révolutionnaire, non pas celle de la tête d’une servante
qu’il fallait envoyer à l’hôpital, mais celle des généraux et des ministres; le
vomissement des Brissotins hors du sein de la Convention, achèveront de lui
donner une saine constitution. Déjà 365 membres ont effigié tous les rois dans
la personne de Louis XVI, et plus de 250 membres s’honorent d’être de la
Montagne. Qu’on me cite une nation au monde, qui ait jamais eu autant de
représentants dévoués. Depuis près de six cents ans que les Anglais ont leur
parlement, il ne leur est arrivé qu’une seule fois d’avoir, dans le Long
Parlement, une masse de véritables patriotes et une Montagne; et cette masse,
qui fit de si grandes choses, ne s’élevait pas à plus de cent membres. Et à
Rome, Caton; en Hollande, Barnevelt et les deux de Witt, luttèrent presque seuls
contre le génie et les victoires du Dictateur et du Stathouder. Hâtons-nous
d’ouvrir des écoles primaires; c’est un des crimes de la Convention qu’elles ne
soient pas encore établies. S’il y avait eu, dans les campagnes, sur le fauteuil
du curé, un instituteur national qui commentât le droit de l’homme et l’almanach
du père Gérard, déjà serait tombée des têtes des Bas-Bretons la première croûte
de la superstition, cette gale de l’esprit humain; et nous n’aurions pas, au mi-
lieu des lumières du siècle et de la nation, ce phénomène de ténèbres dans la
Vendée, le Quimper-Corentin et le pays de Lanjuinais, où des paysans disent à
vos commissaires : «Faites-moi donc bien vite guillotiner, afin que je
ressuscite dans trois jours.» De tels hommes déshonorent la guillotine, comme
autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu’on avait pris en
contrebande et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne conçois pas comment
on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine, on ne peut que
leur courir sus, non pas comme dans une guerre, mais comme dans une chasse; et
quant à ceux qui sont faits prisonniers, dans la disette de vivres dont nous
souffrons, ce qu’il y aurait de mieux à faire, serait de les échanger contre
leurs bœufs du Poitou. A la place de collèges de grec et de latin, qu’il y ait
dans tous les cantons des collèges gratuits d’arts et métiers.

1. «Barbaroux, dit le numéro 177 du journal de Marseille, qui n’avait pour tout
patrimoine qu’un poignard, quand il est parti pour la Convention, a répondu aux
Marseillais, qui s’étonnaient de ses deux secrétaires et des gardes de la
Manche, qu’il était assez riche pour les entretenir ; que, par le bienfait de la
loi qui abolit les substitutions, il avait hérité de 80,000 livres, tandis qu’il
est de notoriété publique qu’il n’a jamais eu dans les deux mondes de parents
possesseurs d’une telle fortune. Il est vrai que, pour dépayser les curieux, il
a dit que celle succession lui venait d’Amérique.»
(Note de Desmoulins.)

2. L’Assemblée nationale de la République française ne sera jamais à sa hauteur,
que lorsqu’elle séjournera ou prolongera ses séances, selon la difficulté des
temps; lorsqu’elle n’aura, par exemple, que trois ou quatre séances par semaine,
et que les autres jours seront consacrés au travail des comités. On n’a jamais
vu aucun peuple condamner les législateurs à faire des lois, comme un cheval
aveugle à tourner la meule, jour et nuit. Qu’on se souvienne qu’une seule loi,
chez les Romains, était discutée pendant 27 jours, et pendant 19 à Athènes, et
qu’il y a telle séance où nous rendons 20 ou 30 décrets ; et on sera surpris de
la facilité de tant de d’improvisateurs de législation, qui se précipitent tous
les jours à la tribune, où on ne devrait venir qu’avec des idées dignes de la
révolution et de la majesté du peuple français: pendant que J.-J. Rousseau avoue
qu’il y a telle phrase qui lui a coûté un jour à rendre digne de lui. Dans cet
état de choses, on sent qu’on ne peut rien conclure du silence d’un député
contre son mérite; car le député pénétré de ses devoirs n’a pas trop de tout son
recueillement pour remplir sa tâche, je ne dis pas avec éclat et en orateur,
mais obscurément, par assis ou levé. Cette permanence des séances tous les jours
est un des moyens les plus infaillibles pour déconsidérer l’Assemblée nationale.
On a compris que, quel que profonde que fut la superstition et même en
Basse-Bretagne, les prêtres auraient bientôt déconsidéré leur religion, s’ils
carillonnaient et messaient solennellement tous les jours.
(Note de Desmoulins.)