Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

Combien d’autres découvertes sérieuses on eût faites dans la levée de ces
scellés, si, lorsque nous avons arrêté leur apposition, au comité des
Vingt-Cinq, on n’eût pas vu s’écouler l’instant d’après une foule de députés qui
ont couru mettre l’alarme au logis, rue de la Harpe, de manière que M. et madame
Roland ont eu plus de six heures d’avance pour évacuer le secrétaire. Mais
était-il besoin de preuves écrites pour constater la ligue de Roland avec la
ci-devant noblesse ! On demande des faits ; mais n’en existe-t-il pas un qui
seul sera une tache éternelle à la majorité de la Convention et la preuve de sa
complicité, ou du moins combien elle était loin des idées républicaines et du
sentiment de sa dignité? Quoi! Roland seul, car il ne faut pas compter ses deux
acolytes brissotins, osait s’emparer du secret de l’État et des archives de
toute la conspiration depuis quatre ans. Il osait fouiller seul, en vizir,
l’armoire de fer, et cela, lorsque la saine partie de la Convention soupçonnait
qu’il devait sortir du fond de cette armoire une accusation terrible contre
Roland; lorsqu’il était notoire que ses amis Guadet, Vergniaud, Gensonné,
avaient transigé avec le roi, le 9 août; lorsque cette transaction ne se
trouvait point parmi les pièces; lorsque, dans cette histoire des intrigues
contre-révolutionnaires, on remarquait des lacunes, précisément aux époques où
on avait accusé les Brissotins de trafiquer de nos droits avec la cour. Et la
majorité de la Convention, qui s’effrayait sans cesse d’une dictature
chimérique, ne s’est pas levée indignée, pour punir, par un décret d’accusation,
l’acte le plus dictatorial qu’on puisse imaginer. Et lorsque, ayant couru à la
tribune avec des poumons trop inférieurs à mon zèle pour me récrier contre le
vizirat de Roland, et que n’ayant pu obtenir la parole, j’étais obligé de me
contenter de lui dire, à son banc de ministre: Quelle confiance pouvons-nous
avoir en un tel dépôt? le vizir me répondait avec hauteur: Que N’importe votre
confiance? Quelle arrogance à l’égard d’un représentant du peuple, dans un homme
qu’on ne pouvait excuser d’avoir violé le greffe des trahisons de la cour, qu’en
disant, comme on fit, que ce vieillard n’en avait pas senti la conséquence et en
le faisant ivre ou imbécile, pour ne pas l’avouer traître. Mais l’excuse d’une
si grande démence, valable pour un citoyen, n’était pas recevable pour un
ministre. Aussi la loi de Solon égalait au crime l’ivresse ou l’étourderie de
l’Archonte. Mais, quand on se souvient que, dès le lendemain du 10 août, tous
les bons esprits s’aperçurent que l’auteur du placard, intitulé Les dangers de
la victoire, battait le rappel autour de lui de tous les royalistes, de tous les
Feuillants et que cet auteur, c’était Roland, l’épreuve en ayant été vue sur son
bureau, corrigée en entier de la main de sa femme ; quand on se souvient de la
Sentinelle, espèce de chant du coq contresigné; de ses Avis aux Athéniens; de
ses placards couleur de rose, et de la Lettre d’un Anglais aux Parisiens, dans
laquelle le ministre de l’intérieur, comme cela a été prouvé juridiquement, sous
le nom d’un Anglais, tenait le même langage qu’aurait tenu Pitt, appelait les
proscriptions et les fureurs du peuple contre les fondateurs de la République,
qu’il désignait sous le nom de tyrans populaires, et osait exhorter le peuple
français à reprendre son caractère léger et à retourner a ses vaudevilles; quand
on se souvient que c’est lui qui, le 23 septembre, terminait ainsi son compte
rendu à la Convention: Il faut de la force; je crois que la Convention doit
s’environner d’une force armée et imposante, qu’une troupe soldée et fournie par
les départements peut seule atteindre ce but, et, ouvrait ainsi la discussion
sur une garde prétorienne; quand on se souvient qu’il n’a cessé de souffler dans
les départements le fédéralisme et la haine contre Paris, par des placards
séditieux qu’il écrivait à Dumouriez, comme il est prouvé par la déclaration des
deux députés Lacroix et Danton qui ont lu la lettre : «Il faut nous liguer
contre Paris;» quand une foule de députés attestent qu’ils ont été révoltés des
propos tenus à la table de Roland, où on ne les avait conviés que pour les faire
entrer dans la coalition contre cette ville, et ses tribunes, ses sociétés
populaires, ses pouvoirs constitués, sa députation, trop républicaine; quand on
se souvient qu’il subornait deux faux témoins contre Robespierre, Barbaroux et
Rebecqui, qui affirmaient, celui-ci en se frappant les deux mains contre la
poitrine, que Panis lui avait proposé de faire Robespierre dictateur; quand on
se souvient de son étude constante à perfectionner l’art de renverser les
républiques et à suivre la politique d’Auguste(1); quand on se souvient qu’à
l’aide des millions dont il était bourré par le Corps législatif, Roland avait
commencé, dès le lendemain du 10 août, à monter sa grande machine de la
formation de l’esprit public, et s’était ménagé, à sa nomination dans les corps
électoraux, des médailles de députés, comme les rois avaient à Rome des chapeaux
de cardinal; c’est ainsi qu’il avait fait nommer J.-P. Louvet à Orléans, Sillery
à Amiens, Rabaut de Saint-Étienne à Troyes (2); en un mot, quand il y a preuve
écrite qu’il était ligué avec les ci-devant nobles, et que le patriarche, comme
l’appelaient les amants de sa Pénélope, enivré de leurs flagorneries, et enhardi
par sa vieillesse, a osé de ses mains sexagénaires prendre les rênes abandonnées
par Montmorin et Lessart, et se faire le cocher de la contre-révolution, aidé de
ses deux laquais Clavière et Lebrun, l’un le plus hardi violateur du secret des
postes et le Brissot de la finance; l’autre plat valet, comme il est prouvé par
ses lettres à Joseph II, et depuis chargé d’entretenir, au frais de la nation,
les journalistes détailleurs de l’opium brissotin, tel que Carrier de Lyon, le
Gorsas du midi; qui ne voit, en joignant tous ces ressouvenirs, que la descente
si audacieuse de Roland seul, dans l’armoire de fer, n’était pas une étourderie
du ministre à barbe grise, mais bien un coup de maître, et un magnifique
brissotement de toutes les pièces qui étaient à la charge de ses commensaux,
brissotement qui n’est surpassé peut-être que parle coup d’essai que le vertueux
avait fait, à la mi-septembre, sur le garde-meuble!

1. Octave, pour devenir empereur, n’eut besoin que de renoncer au nom de
Triumvir. Il s’assura de l’armée, en divisant par l’intérêt et le numéraire les
soldais d’avec les citoyens; du peuple, en faisant hausser, sous la république,
le pain qu’il fit baisser sous la monarchie ; de tout le monde, en criant contre
les anarchistes et les factieux, et en faisant jouer l’Ami des Lois par le
comédien Pylade, ce que Tacite, avec sa précision admirable, dit en trois mots :
posito Triumviri nomine, militem donis, populum annona, cunctos dulcedine otii
pellexit.
(Note de Desmoulins.)

2. il faut convenir que ce Rabaut n’a point payé Roland d’ingratitude et n’a
point volé sa médaille. Chargé d’empoisonner l’opinion publique, il s’est livré
à ce métier avec une ardeur infatigable, et avec d’autant plus de succès, qu’il
préparait très-bien un certain vernis de modération, dont il plaquait son
vert-de-gris. C’est lui qui a tenu la principale boutique de calomnie contre les
républicains. Rédacteur à la fois du Moniteur, du Mercure et de la Chronique,
ces trois journaux étaient comme les trois gueules avec lesquelles ce Cerbère
des Brissotins aboyait tous les jours la Montagne, et jamais royaliste sournois
n’a mieux mérité que lui que le côté droit l’élevât à la présidence et d’être le
porte-bonnet de la coalition. Il y a un trait de lui qui le peint mieux que ne
ferait un gros livre. Robespierre était à la tribune, suant sang et eau depuis
une demi-heure, et depuis une demi-heure, tapi dans un coin du marais, Rabaut
fixant l’orateur, mordait sa distribution et ses doigts avec des grimaces. «Que
voulez-vous donc, lui dit son voisin, avec votre pantomime et quel est votre
but?» Le prêtre, qui croyait répondre à un des siens, lui dit : «Ne vois-tu-pas
que, comme il n’y a pas moyen d’interrompre à cause du décret qui défend tout
signe d’improbation ou d’approbation, si un regard de Robespierre pouvait tomber
sur ma grimace, cela troublerait ses idées et le ferait peut-être descendre de
la tribune.» Ce fait, peu important en apparence, montre à nu l’âme de ce
Rabaut, qui est si reptile, si esclave, si intrigant, si traître, si tartuffe,
si Brissotin en un mot, car c’est la définition du mot Brissotin que je viens de
donner, que, lorsqu’à force de purger l’Assemblée nationale de cette espèce
d’hommes on se demandera un jour ce que c’était qu’un Brissotin, je fais la
motion que, pour en conserver la parfaite image, celui-ci soit empaillé, et je
m’oppose à ce qu’on le guillotine, si le cas y échait, afin de conserver
l’original entier au cabinet d’Histoire naturelle.
(Note de Desmoulins.)