Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

Pétion demande des faits : N’est-ce pas un fait relevé si à propos par
Phélipeaux, que le trésorier du roi de Prusse, en lui rendant compte des
dépenses de l’année dernière, emploie un article de six millions d’écus pour
corruptions en France? N’est-ce pas un fait que ce que Chabot a reproché
publiquement à Guadet, quand il disait: «Je ne sais; mais j’ai entendu le
lendemain Guadet demander le congé pour le ministre Narbonne et faire la même
motion dont on m’avait offert, la veille, vingt-deux mille francs !» Cependant
Guadet assure qu’il mange le pain des pauvres, et Roland, dans son ministère,
affectait de porter des habits râpés et ses plus méchants pourpoints. Cela me
rappelle cette pauvreté d’Octave qui, pour détourner l’envie de Jupiter, disent
les historiens, affectait de tomber dans l’indigence, et parut tous les ans sous
l’habit de mendiant! N’est-ce pas un fait que Pétion, pendant sa mairie,
recevait du ministre des affaires étrangères trente mille francs par mois; que
Dumouriez, qui se disait le plus fidèle serviteur du roi, ne les lui donnait pas
sans doute pour jeter les fondements de la République? Mille francs par jour! je
ne m’étonne plus que Pétion eût tant de complaisance pour notre côté droit, au
conseil général de la Commune ; je ne m’étonne plus qu’il se soit si fort opposé
à l’impression du discours que j’y prononçai quinze jours avant le 10 août; je
ne m’étonne plus qu’il se soit logé au pavillon de Vaudreuil; qu’il n’ait pas
quitté un seul jour, depuis ce temps, l’habit noir, comme en état de
représentation permanente et comme un grand pensionnaire. N’est-ce donc pas un
fait que c’est à ses côtés qu’ont toujours combattu ces royalistes bien
prononcés, et Rouzer, et le réviseur Rabaut, lassé de sa portion de royauté, et
qui voulait remettre sa quote-part à Louis Capet; et ce Biroteau, qui appelait
des croassements de grenouilles de marais, l’opinion de ces républicains qui
condamnaient Louis XVI, par cela seul qu’il fût roi; et ce Salles, qui avait eu
la bassesse d’imprimer qu’il se poignarderait le jour que la France serait sans
roi? Combien il faut que le côté droit ait pris la nation française pour un
peuple de quinze-vingts et de badauds, puisqu’il n’a pas désespéré de nous faire
croire que c’était Salles qui était républicain, et Marat royaliste!

N’est-ce donc pas un fait qui, dès le mois de septembre, sautait aux yeux des
tribunes qu’une grande partie de la Convention était royaliste? Le décret de
l’abolition de la royauté ne prouvait rien. C’était un arrêt de mort rendu
contre un malfaiteur, six semaines après qu’il avait été exécuté. La plupart de
nos constituants et de nos législateurs dissimulaient mal leur dépit que les
républicains de la Convention eussent culbuté leur ouvrage. Leur royalisme
perçait dans leurs imprécations contre Paris. Lasource, un des moins corrompus,
et qui opinait avec le côté gauche, en dinant avec le côté droit, mais dont on
avait mis la bile en mouvement contre Robespierre, s’écriait, dès le 14
septembre, à la tribune : Je crains ces hommes Vils, cette crasse de l’humanité,
vomis, non par Paris, mais par quelque Brunswick. Tout était perdu, tant que les
départements ne verraient pas dans Paris, selon Lasource, l’ancienne Rome, qui
rendait les provinces tributaires, selon Buzot, la tête de Méduse. On ne pouvait
pas, s’écriait encore Buzot, faire la constitution dans une ville souillée de
crimes. Mais c’est sur leurs bancs qu’il fallait les entendre, et que leur
jaserie décelait leurs dispositions, bien mieux encore que leurs harangues à la
tribune. C’étaient les mêmes fureurs que dans Bouillé contre Paris, quand il
jurait de n’y pas laisser pierre sur pierre. Dans ces premiers jours, où ils ne
se connaissaient pas bien entre eux, on n’osait avouer qu’on était royaliste;
mais pour prendre langue, on se déchaînait contre Paris, et les mots agitateurs,
désorganisateurs, étaient comme les termes d’argot auxquels tous les
aristocrates se reconnaissaient, se prenaient la main, s’invitaient à dîner
chez Roland ou chez Venua. Dernièrement encore, étant à la tribune, j’entendais
un de ces aristocrates affecter de dire à mes oreilles : «Mon cher Ducos, ce qui
me console, c’est que j’espère t’acheter une hotte, avec laquelle tu auras le
plaisir de semer du sel sur Paris.» Pour ne point transposer les temps et
revenir aux premiers jours de la Convention, tous nos royalistes, n’osant point
dire : «Guerre à ces scélérats de républicains,» ils disaient: «Guerre à ces
scélérats de désorganisateurs,» qui avaient désorganisé une si belle machine que
la constitution révisée par Rabaut. S’ils avaient été de bonne foi, si c’eut été
une taie qu’ils avaient sur les yeux, et non pas les deux mains qu’ils s’y
mettaient sans cesse pour s’empêcher de voir, ne seraient-ils pas revenus de
leur erreur, dès les premiers jours, quand, indigné de leurs calomnies, un
orateur qui, comme le Nil, n’a rien de meilleur que ses débordements et sa
colère, Danton, concluait un discours énergique, en proposant et faisant
décréter à l’unanimité que toutes les propriétés territoriales et industrielles
seraient inviolablement maintenues; quand le 24 septembre, pour guérir la fièvre
de Lasource et sa frayeur d’un dictateur, Danton proposait et faisait décréter,
à l’unanimité, la peine de mort contre quiconque parlerait de triumvirat, de
tribunat, de dictature. Certes, c’étaient bien là des démonstrations que nous
n’étions ni des ambitieux ni des partisans de la loi agraire. Cette
argumentation était aussi pressante que celle de Marat, l’autre jour, lorsque,
accusé par Salles de vivre dans une intimité étrange avec d’Orléans, il leur
répondit : «Ah ! vous dites que je suis l’intime de Philippe et que ma feuille
est le pivot sur lequel tourne la faction d’Orléans ; eh bien ! je fais la
motion que la tête du général Égalité fils, qui a trahi comme Dumouriez, soit
également mise à prix, et que le père soit traduit au tribunal révolutionnaire
de Marseille.» Comment le côté droit répliqua-t-il à ce défi péremptoire? Avec
la fureur d’hommes désespérés d’une réponse qui mettait si au grand jour leur
mauvaise foi, par des redoublements de rage et un sabbat dans lequel Duperret
tirait une seconde fois le sabre. Et le lendemain Salles distribuait à la
Convention un imprimé de seize pages, où il prouvait en forme que toute la
Montagne, qui mettait à prix la tête d’Égalité fils, qui envoyait le père à
Marseille, qui l’avait réformé dans la dernière revue des Jacobins, était le
siège de la faction d’Orléans; et, ce qui est bien plus fort, que Marat
s’entendait avec Dumouriez. C’est ainsi que la tête de Salles, pour échapper au
panier de cuir, prenait le parti de se constituer en démence. Mais poursuivons
cette partie de l’histoire des séances qu’on ne trouve point dans le Moniteur et
dans le Locotachigraphe. Ne sont-ce pas des faits que, dès les premiers jours de
la Convention, à force de tactique, en nous obligeant, par des attaques
continuelles, à songer à notre propre défense, en nous écartant des comités, en
nous éconduisant de la tribune, on s’était étudié à paralyser les républicains,
et à nous mettre dans l’impuissance de rien faire pour le peuple? N’est- ce pas
un fait que, pendant les quatre premiers mois surtout, les présidents, tous
dévoués à la faction, ne nous accordaient jamais la parole ; et que les hommes
qui, vingt fois, se sont plaints qu’ils n’étaient pas libres, qu’ils étaient
sans cesse interrompus, et ont demandé que le procès-verbal fût envoyé aux
départements, pour faire foi qu’ils étaient dominés par les tribunes, sont les
mêmes qui, plus d’une fois, se sont livrés aux violences les plus indécentes,
jusqu’à lever le bâton, tirer des sabres et venir fondre sur la Montagne, et
qui, toujours assis en triple haie, sur les bancs autour de la tribune, ne nous
permettaient pas d’en approcher, sans y être assaillis de leurs interruptions,
de leurs vociférations, au point qu’il fallait une poitrine de Stentor pour
couvrir seulement leurs injures? N’est-ce pas un fait, pour ne parler ici que de
moi, et laisser aux autres le soin de se louer, dont on s’acquitte toujours
soi-même, que moi qui, doyen des Jacobins, depuis le commencement de la
révolution, attiré dans toutes les intrigues et mêlé dans tous les combats,
n’avais jamais fait un faux mouvement, un à droite pour un à gauche; et qui,
dans les huit volumes révolutionnaires que j’ai publiés, défie qu’on y trouve
une seule erreur politique, pendant ces six mois où la République n’a cessé
d’être travaillée de maux, je me suis fait inscrire inutilement sur les listes
de candidats pour tous les comités où j’aurais pu rendre service, et d’où j’ai
toujours été repoussé, le chevet du malade étant assiégé d’une multitude de
médecins qui se disputaient l’honneur, les uns de le guérir exclusivement, les
autres de l’assassiner habilement? Ce n’est que lorsqu’après nous avoir
embarqués dans une guerre contre toute l’Europe, après avoir au dehors repoussé
les peuples qui voulaient se réunir à nous, et au dedans couvé pendant six mois
la guerre civile et l’embrasement de la Vendée, l’ancien comité de défense
générale a eu donné sa démission, ce n’est qu’alors, que l’extrémité de la
maladie a été jugée telle, que j’ai été appelé enfin à la consultation et nommé
membre du comité des Vingt- cinq, comité si mal composé et organisé, que le seul
service que nous ayons pu y rendre a été d’en provoquer la suppression et le
remplacement par le comité des Neuf, devant lequel encore, il faut l’avouer, il
n’y a pas jusqu’à ce jour de quoi s’incliner d’admiration et de reconnaissance.

Ne niera-t-on que, soit qu’un membre de la Convention eût publié contre les principaux fondateurs
de la république un libelle bien atroce comme Louvet, soit que dans son opinion à la tribune il se fût
dessiné en royaliste parfait comme Salles et Rabaut, soit qu’il se fût fait conspuer généralement par
une apostasie insigne, comme Manuel et Gorsas; soit qu’il se fût signalé en montrant le poing à la
Montagne, comme Kersaint, ou par une signature au bas de la pétition des vingt mille comme Camus
et Lanthenas, ou par un commissariat mémorable, comme celui de Carra auprès du négociateur
Dumouriez; soit que les quarante-huit sections eussent demandé avec plus de
cent mille signatures l’expulsion de quelques membres, comme atteints et convaincus d’avoir parlé
et agi dans le sens de Dumouriez et de Cobourg, tels que Lasource, Pontécoulant, Lehardi,
Champon, en un mot, dès qu’on avait obtenu une note d’infamie et puis des patentes d’aristocrate,
on était sûr d’être le jeudi prochain nommé sans faute président ou secrétaire de la Convention?
Enfin, pour en venir au Socrate, au Phocion du côté droit, à Roland: n’est-ce pas un fait et un fait
prouvé par les lettres trouvées sous les scellés du juste, que le vertueux ministre de la République
était fauteur d’émigration et s’était ligué contre la république avec tous les ci-devant nobles et les
Feuillants?
Qu’on en juge par cette lettre:
«Comment vous remercier, lui écrit-on de Montagnac, de vos offres obligeantes qui me feront
rejoindre mon mari à Berlin. Signé, Noailles Lafayette.»
Et cette autre lettre : «J’avais bien compris dès votre premier ministère, vertueux Roland, que nos
principes étaient communs. Signé, Montesquiou, général de l’armée des Alpes.»
Et celle-ci encore : «Ne comptez pas, mon cher Roland, lui écrit-on de Lyon, sur les ci-devant nobles,
ils n’ont pas assez de résolution. Signé, Vilet, maire de Lyon.»
Ce sont là des faits, je pense, et la chose parle de soi; et tous les diamants du garde-meuble ne
tireraient pas le juste de cette affaire et de dessous le rasoir national.
Jérôme Pétion disait confidemment à Danton, au sujet de cette apposition descellés: «Ce qui attriste
ce pauvre Roland, c’est qu’on y verra ses chagrins domestiques et combien le calice du cocuage
semblait amer au vieillard et altérait la sérénité de cette grande âme.»
Nous n’avons point trouvé ces monuments de sa douleur, mais bien des preuves multipliées qu’il
avait à sa solde un camp volant d’orateurs, pour présenter la bataille sur la terrasse, au café
Beauquesne, au café Procope et partout où ils trouvaient ce qu’ils appelaient les
champions de Robespierre. Nous avons vu combien les comptes de Roland sont infidèles,
puisqu’il ne portait que 1200 livres à l’article dépenses secrètes, ce qui
lui valut alors tant de battements de mains; et la note seule de ce qu’il en a coûté pour
circonvenir Gonchon, pour le rolandiser et lui faire lire une des pétitions du
faubourg Saint-Antoine, cette note seule excède deux mille francs.
Encore le recruteur Gadaul ajoute-t-il qu’il perd ses assignats, qu’il pensait la
veille tenir Gonchon sur la fin du diner, mais que le lendemain à jeun l’homme à la pétition
redevint plus Jacobin que jamais, et qu’il n’y a pas moyen de le défroquer.
Il ne serait pas même sûr de lui présenter de l’argent. La délicatesse de Gonchon se cabre:
il lui avait offert d’être lieutenant-colonel de la garde départementale, afin de l’engager à venir, au
nom du faubourg Saint-Antoine, présenter une pétition pour appuyer la motion Buzot;
mais il a suffi de cette offre pour lui persuader que la motion Buzot ne valait rien,
et il n’est plus possible de lui en reparler.