Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

N’est-ce pas un fait notoire qu’il avait écrit à la Convention une lettre pleine
d’impertinences, pour appuyer le sursis que demandait Gensonné, que cette lettre
fut brissotée sur le bureau par le zèle de ses amis, qui avaient peur que la
lecture ne leur enlevât le bouclier en faisant destituer le «général, et de
perdre ainsi le fruit des savantes combinaisons de la trahison de Maastricht et
d’Aix-la- Chapelle, et de ne pouvoir donner à Cobourg la fête d’une si facile
boucherie de nos volontaires nationaux, et de si grandes pertes en armes et en
magasins pour la république. Si moi, qui n’avais jamais vu Dumouriez, je n’ai
pas laissé, d’après les données qui étaient connues sur son compte, de deviner
toute sa politique, et d’imprimer, il y a un an, dans le n° 4 de la Tribune des
patriotes, un portrait de ce traître, tel que je n’ai rien à y ajouter
aujourd’hui; quels violents soupçons s’élèvent contre ceux qui le voyaient tous
les jours, qui étaient de toutes ses parties de plaisir, et qui se sont
appliqués constamment à étouffer la vérité et la méfiance sortant de toutes
parts contre lui, et des lettres de Talon et de Sainte-Foy, et de la persécution
du bataillon des Lombards, et des dépositions tous les jours plus fortes,
consignées dans la feuille de Marat, et d’un journal de Peltier, qui, émigré à
Londres, et pour y vivre de l’histoire, dans une feuille intitulée : Dernier
tableau de Paris, convainquait toute l’Angleterre des trahisons de Dumouriez,
dans le même temps qu’à Paris Villette lui adressait des hymnes, et que l’encens
fumait pour lui chez Talma à la Convention (1). N’est-ce pas un fait que
Dumouriez les a proclamés ses mentors et ses guides? Et quand ils n’ont pas
déclaré celte complicité, toute la nation n’est-elle pas témoin que les
manifestes et proclamations si criminels de Dumouriez ne sont que de faibles
extraits des placards, discours et journaux brissotins, et une redite de ce que
les Roland, les Buzot, les Guadet, les Louvet, avaient répété jusqu’au dégoût? Y
avait- il rien de plus inconséquent et de plus scandaleux, que de mettre à prix
la tête de Dumouriez, et dans le même temps de nommer pour président Lasource,
qui avait dit la même chose avec bien plus de pathos?

Pitt n’a-t-il pas avoué dans la Chambre des Communes (comme je l’ai montré dans
mon discours sur l’appel au peuple) ses relations avec ce qu’il appelait les
honnêtes gens de la Convention, c’est-à-dire les Brissotins et le côté droit? Et
quand Pitt ne l’aurait pas avoué, est-ce que dans Brissot, Vergniaud et Guadet,
tous défenseurs officieux de la Glacière d’Avignon, cette affectation de faire
tous les jours de nouvelles tragédies des événements du 2 septembre (2); est-ce
que cette contradiction si grossière, surtout dans Gorsas, qui s’était écrié le
3 septembre, dans son journal: Qu ils périssent ! Est-ce que ces redites
éternelles pour diffamer notre révolution et la rendre hideuse aux yeux des
peuples, est-ce que la conformité du langage du côté droit et du ministère
anglais sur le procès de Louis XVI, et l’opiniâtreté perfide de demander à cor
et à cris l’appel au peuple, lorsque les Brissotins étaient instruits, depuis le
mois de septembre, de la conspiration de la Rocrie, quand ils savaient que
l’embrasement de la Vendée n’attendait qu’une étincelle et les paysans de
l’Ouest une convocation pour prendre la cocarde blanche dans les assemblées
primaires; est-ce que la constante opposition des deux comités diplomatique et
de défense générale à toutes les réunions cà la France, et l’insolence des
propos de Roland, pour aliéner les habitants de Carrouge, et le sommeil de
Lebrun, au milieu des agitations si défavorables de l’Irlande et de la Pologne,
cette apoplexie dont le ministère des affaires étrangères a paru frappé, au lieu
d’opérer une si facile diversion, en soutenant les patriotes de Dantzick, de
Cracovie et de Belfast; et l’ impolitique des deux comités, d’ordonner
l’ouverture de l’Escaut, sans entrer en même temps en Hollande, et leur
précipitation à déclarer la guerre à l’Angleterre, à la Hollande, à l’Espagne et
à toute l’Europe, et notre négligence à relever notre marine, protéger nos
corsaires et à prendre de sages mesures qu’on leur suggérait(3)et leur tendresse
pour Dumouriez, la protection éclatante dont ils couvraient ses attentats, et
leur acharnement contre Pache, contre Marat, qui rompaient en visière à
Dumouriez et croisaient ses projets ambitieux; et le versement de tous nos
magasins et de tant de trésors dans la Belgique; les approvisionnements immenses
à Liège et dans des lieux sans défense, exprès pour que Dumouriez livrât nos
ressources à l’ennemi; enfin cette opposition simulée du côté droit à la
nomination de Beurnonville, pour qu’il acquît de la confiance, étant nommé par
la Montagne; puis, quand il se fut démasqué, en faisant cesser les travaux des
manufactures d’armes, quand ils l’eurent reconnu bon compagnon et frère en
contre-révolution, en le voyant s’entourer d’escrocs et de royalistes, la
réélection de ce ministre par les Brissotins, ne sont-ce pas là des faits, et
peut-on désirer des preuves plus fortes de l’existence du comité anglo-prussien
dans la Convention?

1. Voici le passage du journal que j’ai montré, dans la Convention, à qui a
voulu le voir : «Pour Dumouriez, disait Peltier dans son n° 2, je ne puis
résister au désir de peindre ce Protée, sur qui roule aujourd’hui peut-être la
destinée de l’Europe.» Pour cela, Peltier copiait une lettre de Bruxelles, du 5
octobre 1792, qui paraît avoir été écrite par Rivarol, témoin d’autant plus sûr,
qu’il était, par madame Beauvert, le frère in partibus de Dumouriez. «Quant à
Dumouriez, cet homme est inconcevable. Il déclare la guerre; c’était l’objet de
tous nos vœux. On croit voir sous son bonnet rouge percer le bout d’oreille
aristocratique : sa correspondance insultante avec Vienne, l’insolence de son
manifeste contre M. de Kaunitz, semblent indiquer le but de piquer le vieux
ministre qu’il supposait récalcitrant. Un plan de campagne est arrêté par le
conseil et les généraux. Il le bouleverse. Il souffle le commandement de l’armée
au vieux Rochambeau, il le fait passer à Biron et à d’autres Jacobins qu’il
envoie battre par Beaulieu. Il envoie Lafayette mourir de faim et de soif à
Givet, où il n’avait rien à faire. Il empêche Luckner d’houzarder dans les
électorats et de les enjacobiner jusqu’à Coblentz. Clavière, Roland, Servan,
opposés par lui, embrassant trop ouvertement les projets de Brissot… il les
culbute. Il prend le portefeuille de la guerre, accuse Servan à la face de
l’Assemblée ; là il retrouve Lafayette qui, furieux de voir qu’on sauve le roi
sans lui, profite d’un moment de baisse dans les actions de Dumouriez pour le
dénoncer et forcer le roi à le renvoyer. Il part, il va à l’armée de Flandre, il
dit, en prenant congé de MM. de Nivernais et d’Ovarais, «que le roi n’a pas de
meilleur serviteur que lui, qu’il croit lui en avoir donné des preuves en
déclarant la guerre. » Il reste au camp de Maulte en dépit des généraux Luckner
et Lafayette : il épaissit tous les jours son masque, et sert la république
comme la Constitution; ses lettres à l’Assemblée ont l’air d’une mystification
continuelle. Enfin il réunit toutes les armées en un point en face de l’ennemi,
sous sa direction suprême; car je le crois incapable d’être lieutenant de qui
que ce soit: j’entends parler de capitulation proposée par lui. Là je crois
saisir mon homme, je crois voir le point où aboutissent les six derniers mois de
sa vie, de ses pensées, de ses actions: tout à coup il m’échappe ou annonce que
la capitulation est un jeu, qu’il s’est moqué du duc de Brunswick, qu’ayant
gagné du temps et fait arriver des vivres, il défie ceux aux pieds desquels il
avait l’air de ramper; et tout à coup l’heureux rival de Monck, le profond
auteur du plan le plus savamment combiné, le plus longuement amené, se
transforme en un insensé ; car comment avec de l’esprit peut-il vouloir servir
un ordre de choses, qui n’est bon ni pour la France, ni pour lui pendant six
mois. La reconnaissance des Républiques! Ah! le bon billet qu’il aurait là!
J’avais imaginé qu’il avait attiré dans le piège l’armée et les enfants du duc
d’Orléans, pour en faire à leur tour les otages du roi, et qu’occupé comme nous
de la solution du problème qui fatigue toutes les têtes, de la solution de cet
imbroglio, il n’en avait pas trouvé de plus sûr et de plus expéditif. Cependant
les dernières nouvelles ont détruit tous ces calcul? Dumouriez a rompu la
capitulation; et toujours retranché dans les gorges du Clermontois, aux
Islettes, il s’y prépare une défense qui n’aura pas lieu, car les plans du roi
de Prusse sont changés, etc., etc.
(Note de Desmoulins.)

2. N’est-ce pas un fait que J.-P. Brissot, ce Jérémie du 2 septembre, a dit le 3
septembre, au conseil exécutif, en présence de Danton: Ils ont oublié Morande :
ce Morande, qui avait presque mérité de la nation ses lettres de grâce de tant
de libelles, pour avoir dit tant de vérités de Brissot. Chabot m’a assuré que le
2 septembre, Brissot s’était également souvenu de Morande au comité de
surveillance. Ce chagrin de Brissot de voir Morande sauvé, prouve bien que ce
Tartufe d’humanité à l’âme des Tibère, des Médicis et de Charles IX, et que le
cadavre de son ennemi sentait bon pour lui.
(Note de Desmoulins.)

3. Par exemple, je connais un citoyen qui, au mois de septembre, écrivait au
ministre Monge : « C’est par la disette de subsistances qui nous menace, à cause
de la consommation des armées et des pertes de la guerre, que la France sera
troublée dans le mois; je vous offre, pendant que les mers sont libres, de vous
approvisionner immensément en bœufs d’Irlande, etc. » Monge savait bien que
celui qui lui faisait ces offres était en état plus que personne de les tenir;
mais il s’est bien donné de garde de les accepter. Après cet échantillon de sa
conduite ministérielle, il y a beaucoup de bonhomie aux Jacobins de ne taxer
Monge que d’ineptie! Comment ne serions-nous pas affamés? Comment nous
viendrait-il des grains d’Amérique? Qui est-ce qui est consul général de France?
C’est le beau-frère de Brissot, et qui est-ce qui l’a nommé? Cela se
demande-t-il? C’est le ministre Lebrun, le prête-nom de Brissot aux affaires
étrangères.
(Note de Desmoulins).