Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

Il me reste à ajouter aux preuves que tout ce côté regorge de royalistes, de
traîtres, complices de Dumouriez et Beurnonville, de calomniateurs, de
désorganisateurs, que là existe un comité anglo-prussien et un foyer de
contre-révolution. Nous ne demandions pas mieux que de nous former une meilleure
idée de la Convention. Nous arrivions à cette assemblée, pleins d’espoir.
Comment se persuader, en effet, qu’une convocation d’assemblées primaires, faite
après le 10 août, et en présence des Autrichiens et des Prussiens entrés en
Champagne, faite dans un moment de révolution et au moment même de la naissance
de la république, eût pu amener d’aussi mauvais choix et des députations
entières composées de royalistes? Lorsque, le 21 septembre, à l’ouverture de la
Convention, l’Assemblée se levant en entier sur la motion de Collot d’Herbois,
eut proclamé la république française, l’eut proclamée une et indivisible, quel
député pouvions-nous croire assez esclave, assez autrichien, assez aveugle même
sur son intérêt, pour ne pas poser les armes devant la nation victorieuse, pour
ne pas regarder comme rompus tous ses pactes avec la cour, avec Lafayette et
Pitt, avec toutes les factions du dedans, pour ne pas chercher à se faire
pardonner toutes ses tergiversations des années précédentes? Comment croire
qu’il y aurait dans l’Assemblée d’autres débats que d’émulation; d’autre
opposition que d’individus, à qui mériterait le mieux de la république? Aussi
nous, qui depuis nous sommes retirés à la Montagne, nous étions-nous, dans les
premiers temps, répandus indifféremment dans toutes les parties de la salle;
mais là, quoiqu’il nous en coûtât de renoncer à de si chères espérances, il a
bien fallu en reconnaître l’illusion, s’avouer la perfidie et la scélératesse
d’une grande partie de la Convention. Je ne partage point l’opinion de ceux qui
croient que la plupart des membres du côté droit n’étaient qu’égarés. Lorsqu’il
était impossible à l’artisan, qui a le tact le moins exercé, de venir deux fois
aux tribunes de la Convention, sans voir de quel côté sont les patriotes et les
aristocrates, comment croire qu’un député, qui n’est pas arrivé à la Convention
sans s’être fait connaître dans son département par quelque sagacité et quelques
lumières, fût si profondément inepte que de ne pas distinguer si Salles, si
Rabaut étaient royalistes; si Roland pris trois fois en flagrant mensonge était
un hypocrite; et si Beurnonville ne s’ environnant que de ce qu’il y avait de
plus vil et de plus aristocrate, suivant les errements des
contrerévolutionnaires qui l’avaient précédé, divisant tous les régiments en
trois parties dont il envoyait l’une au midi et les autres au couchant ou au
nord, faisant mille promotions scandaleuses d’officiers et de généraux, et
tirant vingt bataillons de l’armée de Custines en présence de l’ennemi, pour les
envoyer à cent cinquante lieues au fond de la Bretagne, était un désorganisateur
et un traître. Je crois peu à un tel excès de janotisme, et je regarde cette
grande partie de L’Assemblée comme contrefaisant les niais en sens inverse de
Brutus, pour ramener la royauté sans être taxés de royalisme et couvrant du
masque de dupe un visage de fripon. Peut-on en porter un autre jugement d’après
la série des faits que je vais continuer, pour compléter l’interrogatoire sur
faits et articles que demande Pétion? Anacharsis Cloots, que Brissot et Guadet
avaient appelé au droit de cité et à la Convention, parce qu’on pensait avoir
bon marché d’un Prussien et le faire entrer facilement dans une conspiration
anglo-prussienne, n’a-t-il pas le premier donné l’alarme dans le mois d’octobre,
en nous révélant que, depuis quatre jours, il bataillait chez Roland, pour
l’unité de la république, et contre la république fédérative et le démembrement
de la France pour lequel on conspirait ouvertement; qu’il était impossible à un
Français de tenir aux propos qu’on débitait à sa table; en publiant que, dans le
comité diplomatique, on parlait de notre révolution sur le ton de Cazalès et de
Lafayette; que Guadet cachait si peu ses dispositions favorables pour la Prusse,
qu’un jour il disait dans le comité : « Que nous importe que des Hollandais, des
marchands de fromage soient libres ou esclaves? » Ce même M. Guadet, qui, six
mois auparavant, voulait absolument la guerre, pour municipaliser l’Europe.

N’ai-je pas entendu Brissot, qui voulait aussi la guerre pour municipaliser
l’Europe, se féliciter publiquement du désastre de nos armées dans la Belgique,
en disant naguère, dans l’ancien comité de défense générale : Que l’évacuation
de la Hollande et de la Belgique était heureuse, en ce qu’elle était un
acheminement de paix.

Quel est l’homme tant soit peu clairvoyant qui, remarquant les fréquentes
conférences de Dumouriez avec l’aide de camp Mansfeld, dans le voisinage et sous
les auspices de Carra et Sillery, ne se soit rappelé que, de toute éternité,
Carra nous avait recommandé l’alliance de la Prusse? Qui ne s’est pas rappelé la
tabatière d’or de Carra avec le portrait du roi de Prusse?

N’était-ce pas une chose inconcevable pour tout le monde, et inouïe dans
l’histoire, comme je l’ai dit à Dumouriez lui-même au milieu de son triomphe,
quand il parut à la Convention, qu’un général qui, avec dix-sept mille hommes,
avait tenu en échec une armée de quatre-vingt-douze mille hommes, après que
Dumouriez, Ajax Beurnonville et Kellermann, avaient annoncé que les plaines de
la Champagne allaient être le tombeau de l’armée du roi de Prusse, comme celle
d’Attila, sans qu’il en échappât un seul, n’ait pu couper la retraite à cette
armée, lorsqu’elle se trouvait réduite de près de moitié par la dysenterie,
lorsque sa marche était embarrassée de vingt mille malades, et qu’au contraire
l’armée victorieuse s’était élevée de dix-sept mille à plus de cent mille
hommes! Tous les soldats de l’avant-garde de notre armée vous disent que,
lorsque l’arrière-garde des Prussiens faisait halte, nous faisions halte; quand
ils allaient à droite, nous allions à gauche ; en un mot, que Dumouriez
reconduisait plutôt le roi de Prusse qu’il ne le poursuivait, et il n’y avait
pas un soldat dans l’armée qui ne fût convaincu qu’il y avait eu un arrangement
entre les Prussiens et la Convention par l’entremise de Dumouriez. Mais celui-ci
n’avait pas traité avec le roi de Prusse sans l’aveu au moins du comité
diplomatique et des meneurs anglo-prussiens, qui, charmés de l’évasion de
Frédéric-Guillaume, au lieu de demander au général compte de sa conduite, ne
s’occupaient qu’à donner à Fabius, à Métellus Dumouriez les honneurs du petit
triomphe chez Talma. N’est-ce pas un fait, et un fait notoire que l’intimité de
Dumouriez et ses conciliabules avec les meneurs du côté droit? Guadet a dit
qu’il avait vu Dumouriez à l’Opéra avec Danton. Il était naturel qu’il affectât
de s’y montrer à côté de Danton; mais ce n’est point à l’Opéra qu’on conspire,
c’est au sortir de l’Opéra. C’est là que tout le public pouvait voir Millin, le
chroniqueur, tenant officieusement la portière, tandis que mademoiselle Audinot
montait en voiture avec Kellermann et Brissot (1) Qui ignore que Durnouriez n’a
pas envoyé un seul courrier qui n’ait été porteur d’une lettre pour son
confident Gensonné; qu’il n’a vu que les Brissotins dans son second séjour à
Paris, lors du jugement du roi; qu’il y avait entre eux une communauté de
sentiments et dépassions; que, tandis que Brissot et la Gironde épuisaient leur
rhétorique à la Convention pour sauver le tyran, Dumouriez faisait des
extravagances dans sa rue de Clichy, se démenant comme un forcené, s’emportant
contre la Convention au milieu de ses aides de camp, s’écriant sans ménagement,
en pleine antichambre, que c’était une horreur de condamner Louis XVI; qu’après
une telle atrocité il ne restait plus aux régicides qu’à le guillotiner, lui,
Dumouriez?

1. Brissot, dans sa dernière apologie, distribuée le 23 avril à la Convention,
nie ses liaisons avec les généraux. Il proteste n’avoir vu Dumouriez qu’une
seule fois depuis son numéro du mois de juillet, où il disait: « Dumouriez est
le plus vil des intrigants. » Mais, voici un fait qui prouve la mesure de la
confiance qui est due à tous les dires de Brissot dans cette justification. Il y
est dit, page 2 : «Je défie qu’on cite six personnes à qui ma prétendue faveur
ait fait obtenir des places.» Or, voici la réponse à ce fait justificatif:
Lettre de P. -P. Brissot, trouvée sous les scellés de Roland et déposée au
comité de sûreté générale, «Mon cher Roland, je vous envoie une liste de ceux
que vous devez placer. Vous et Lanthenas devez l’avoir sans cesse devant les
yeux, pour ne nommer à un emploi quelconque que les sujets qui vous sont
recommandés par celte liste. — Signé J.-P. Brissot.»
(Note de Desmoulins.)