Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

Il ne peut plus être douteux pour personne de quel côté il faut chercher la
faction d’Orléans dans la Convention. Les complices de d’Orléans ne pouvaient
pas être ceux qui, comme Marat, dans vingt de ses numéros, parlaient de Philippe
d’Orléans avec le plus grand mépris; ceux qui, comme Robespierre et Marat,
diffamaient sans cesse Sillery; ceux qui, comme Merlin et Robespierre,
s’opposaient de toutes leurs forces à la nomination de Philippe dans le corps
électoral; ceux qui, comme les Jacobins, rayaient Laclos, Sillery et Philippe de
la liste des membres de la Société; ceux qui, comme toute la Montagne,
demandaient à grands cris la République une et indivisible, et la peine de mort
contre quiconque proposerait un roi. Enfin, les complices de d’Orléans ne
pouvaient être ceux qui, comme toute la Montagne, demandaient en vain, par un
mouvement unanime et simultané, que la tête du général Égalité fût mise à prix,
comme celle de Dumouriez, et que Philippe fut traduit au Tribunal
révolutionnaire de Marseille. Mais les complices présumés, et bien véhémentement
présumés, de d’Orléans, ne sont-ils pas ce Bris- sot, ci-devant secrétaire à la
chancellerie d’Orléans, et rédacteur, avec Laclos, de la pétition du Champ de
Mars, pétition visiblement concertée avec Lafayette? Les complices de d’Orléans
ne sauraient être que tous ces royalistes qui, comme Sillery et Roland, Louvet
et Gorsas, poursuivaient avec acharnement et Pache, et la Commune du 10 août, et
la députation de Paris, pour les punir d’avoir travaillé si efficacement à
établir la république. Les complices de d’Orléans ne sauraient être que ceux
qui, comme Pétion, allaient faire un voyage à Londres, avec madame Sillery et
mademoiselle d’Orléans ; ceux qui, comme Pétion, étaient les confidents les plus
intimes et le mentor du général Égalité; qui, comme Pétion, lui écrivaient par
tous les courriers, en recevaient des lettres par tous les courriers, et à
l’heure même de sa trahison et de son émigration (voyez l’affiche accablante de
Bas- sal contre Pétion) ; ceux qui, comme Carra, proposaient le duc d’York pour
roi ; ceux qui, comme le président Pétion, et les secrétaires Brissot, Rabaut,
Vergniaud et Lasource, envoyaient, à la fin de sep- tembre, Carra et Sillery au
camp de la Lune. Oh! les bons surveillants qu’on donnait là aux généraux
Dumouriez et Kellermann, pour presser la déconfiture des Prussiens, pour
empêcher qu’on ne ménageât Frédéric-Guillaume, et prendre garde qu’il ne fût
rien stipulé contre la République au profit de l’Angleterre et de la Prusse,
dans les conférences qu’on a avouées, avec Mansfeld, et probablement dans des
entrevues dont on n’est pas convenu, avec le roi de Prusse (1). Les complices de
d’Orléans, ce sont ceux qui, comme Servan, ministre seulement de nom, laissaient
la réalité et les opérations du ministère à Laclos; ce sont visiblement les
Brissotins qui, s’étant emparés de tous les comités de la Convention, et ayant
rempli depuis longtemps le ministère de leurs créatures, avaient insensiblement
mis h la tête des affaires tous les amis, naguère proscrits, de Philippe, si
bien qu’un beau jour, à la fin de février, la nation se trouva avoir toutes ses
armées commandées par des chefs bien connus par des relations plus ou moins
intimes avec cette maison, par leur attachement à ses intérêts, ou pour en être
les commensaux, Chartres, Valence, Perrière, Kellermann, Servan, Lalouche,
Biron, Miranda, Dumouriez, Lécuyer, etc.; et il n’y a pas quinze jours encore,
après que la trahison de Dumouriez avait éclaté, Latouche, avant d’aller à son
commandement, étant venu prendre congé du Comité des 25, où se trouvaient tous
les hommes d’État, Brissotins et

Girondins, qui accusent la Montagne d’être la faction d’Orléans, je fus le seul
qui, dans le silence de tous les membres, prit la parole pour répondre à
Latouche: «Je crois volontiers que vous êtes un homme de bien et un patriote,
comme vous le dites; mais lorsque vos anciennes liaisons avec la maison
d’Orléans sont connues; lorsque Dumouriez semble ne conspirer que pour cette
maison; lorsque j’ai vu dans les mains d’un collègue, avant la trahison de
Dumouriez, des lettres de l’armée, où on racontait que les domestiques, voyant
Dumouriez s’échauffer prodigieusement, à la fin du repas, à côté de mademoiselle
d’Orléans, gémissaient dans l’antichambre où ils disaient tout haut que c’était
une chose indigne que la République fût trahie et tant de milliers d’hommes
sacrifiés, tant de magasins livrés à l’ennemi, à cause des complaisances de
madame Sillery pour un vieux paillard; dans ces circonstances, je m’étonne que
le ministre de l’intérieur ait pris sur lui de vous confier un commandement, et
je n’y donnerai jamais la main tant que je serai au comité.» Il me semble que
voilà des faits qui donnent à penser au lecteur. Ne serait-ce pas le comble de
l’art des Brissotins, si, tandis qu’ils travaillaient si efficacement pour la
faction d’Orléans, c’étaient eux qui nous avaient envoyé à la Montagne le buste
inanimé de Philippe, et un automate dont le côté droit tirait les fils pour le
faire mouvoir avec nous, par assis el levé, et montrer aux yeux, que s’il y
avait une faction d’Orléans, elle était parmi nous? Ce fut du moins un coup de
politique du côté droit, de demander le bannissement de Philippe prématurément,
et lorsque la trahison de ses enfants n’avait point encore éclaté (comme s’ils
étaient dans le secret de sa trahison prochaine); ce fut un coup de leur
politique, de revenir sans cesse à la charge pour obtenir cette expulsion.
Par-là, ils nous mettaient dans l’alternative, ou d’accréditer le bruit qu’ils
répandaient que nous étions les partisans secrets de d’Orléans, ou de commettre
une injustice en envoyant à l’échafaud de Coblentz un citoyen qui n’avait pas
encore fait oublier les services immenses qu’il avait rendus à la liberté. Pour
glisser entre ces deux écueils, en même temps que je m’opposais à son
bannissement dans le discours que la Société a fait imprimer et a envoyé aux
sociétés affiliées il y a trois mois, je ne dissimulais pas dès lors le soupçon
que nous donnait la conduite tortueuse et équivoque de Philippe, son espèce de
neutralité, particulièrement ses fautes d’omission, pour me servir d’une
expression théologique, et sur- tout l’intimité de son confident Sillery avec
les plus mauvais sujets de la Convention, son compérage avec Pétion et avec tout
le corps brissotin. Sur quoi il est bon de dire, en passant, que quelques jours
après, Égalité étant venu se placer auprès de moi à l’Assemblée, et me
remerciant d’avoir pris sa défense dans ce discours, ajouta, en présence de
plusieurs de nos col- lègues, « qu’à l’égard des reproches que je lui adressais,
de ses liaisons avec les intrigants du côté droit, il est vrai qu’il les avait
hantés, lorsqu’il les avait crus patriotes, mais qu’il avait cessé de les voir,
a ayant reconnu que c’étaient des coquins. » Il ne se servit pas de termes plus
ménagés, tant il jouait bien son personnage. Aussi se divertissait-on
quelquefois à la Montagne, à dire exprès à ses oreilles les plus grandes injures
contre Sillery, afin de voir jusqu’où Philippe saurait être Cordelier, et alors
il ne manquait jamais d’enchérir sur les propos, au point que je me suis dit
quelquefois: Il serait fort singulier que Philippe d’Orléans ne fût pas de la
faction d’Orléans ; mais la chose n’est pas impossible. Non-seulement rien n’est
plus fort que son vote dans le jugement de Louis XVI, par lequel il a condamné à
l’échafaud tous les rois et quiconque aspirerait au pouvoir royal, mais depuis
quatre années, dans l’Assemblée constituante et dans la Convention, où je l’ai
bien suivi, je ne crois pas qu’il lui soit arrivé une seule fois d’opiner
autrement qu’avec le sommet; en sorte que je l’appelais un Robespierre par assis
et levé. Aimable en société, nul en politique, aussi libertin, mais plus
paresseux que le régent, et incapable de la tenue qu’aurait exigée cette
continuité de conspiration pendant quatre années, il aura pu être embarqué un
moment par Sillery, son cardinal Dubois, dans une intrigue d’ambition, comme il
s’était embarqué dans un aérostat; il me semble voir Philippe, à peine ayant
perdu la terre et au sein des orages, tourner le bouton pour se faire descendre
bien vite, et rapporter du voisinage de la lune le bon sens de préférer madame
Buffon. Je sais ce qu’il y aurait à objecter, et voilà pourquoi ma remarque
subsiste, c’est-à-dire toute cette partie de mon discours. Mais comme la
différence de la conduite de Pétion avec le père, qu’il bannissait à Marseille
et en Amérique, parce qu’il siégeait à la Montagne; et avec le fils, à qui il
écrivait tous les jours jusqu’au moment môme de son émigration, parce qu’il
conspirait avec Dumouriez et madame Sillery; comme le conseil de Pétion à
Philippe de fuir par-delà les colonnes d Alcide, lui était donné en même temps
par Rabaut, Guadet, Barbaroux, Buzot et Louvet, qui se croyaient encore trop
voisins d’un perfide, je suspends mon jugement sur ce perfide et je lui devais
le témoignage que je viens de lui rendre, dans un moment où il est accusé,
traduit dans les prisons de Marseille, et si loin du maitre-autel de Reims. Au
demeurant, que Philippe fût, oui ou non, membre de la faction d’Orléans; qu’il
ait trempé, oui ou non, dans la trahison de ses enfants et dans les intrigues
des deux Sillery, mari et femme; toujours demeurera-t-il prouvé que ce couple
tripotait avec les Brissotins, qu’il existait une faction d’Orléans, et que le
siège de cette faction était dans le côté droit et le Marais.

1. A la vérité, on avait adjoint à Sillery et Carra, ce Prieur de la Marne, qui
est bien la loyauté et la candeur personnifiées; mais la Convention l’avait
envoyé là, comme le corps constituant avait envoyé Pétion avec Barnave et
Latour-Maubourg, commissaire au retour de Varennes, pour être l’homme de bien de
la légation, pour jeter de la poudre aux yeux du vulgaire, et à condition que
ses collègues lui conteraient tout.
(Note de Desmoulins.)