Fragment de l’Histoire Secrète de la Révolution

SUR LA FACTION D’ORLÉANS, LE COMITÉ ANGLO-PRUSSIEN

ET LES SIX PREMIERS MOIS DE LA RÉPUBLIQUE

PAR CAMILLE DESMOULINS

DÉPUTÉ DE PARIS A LA CONVENTION

Est-ce que des fripons la race est éternelle?

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On dut porter envie à ceux qui venaient d’être nommés députés à la Convention.
Y eut-il jamais une plus belle mission? une plus favorable occasion de gloire?
L’héritier de soixante-cinq despotes, le Jupiter des rois, Louis XVI, prisonnier
de la nation et amené devant le glaive vengeur de la justice;
les ruines de tant de palais et de châteaux et les décombres de la monarchie tout entière,
matériaux immenses devant nous pour bâtir la constitution; 90 mille Prussiens ou
Autrichiens arrêtés par 17 mille Français; la nation tout entière debout pour
les exterminer ; le ciel s’alliant à nos armes et auxiliaire de nos canonniers
par la dysenterie ; le roi de Prusse réduit à moins de 40 mille hommes
effectifs, poursuivi et enveloppé par une armée victorieuse de 110,000 hommes;
la Belgique, la Hollande, la Savoie, l’Angleterre, l’Irlande, une grande partie
de l’Allemagne, s’avançant au-devant de la liberté, et faisant publiquement des
vœux pour nos succès: tel était l’état des choses à l’ouverture de la
Convention. La République française à créer, l’Europe à désorganiser, peut-être
à purger de ses tyrans par l’éruption des principes volcaniques de l’égalité;
Paris moins un département que la ville hospitalière et commune de tous les
citoyens des départements, dont elle est mêlée et dont se compose sa population,
Paris qui ne subsistait que par la monarchie et qui avait fait la République, à
soutenir, en le plaçant entre les Bouches-du-Rhin et les Bouches-du-Rhône, en y
appelant le commerce maritime par un canal et un port; la liberté, la démocratie
à venger de ses calomniateurs, par la prospérité de la France, par ses lois, ses
arts, son commerce, son industrie affranchie de toutes les entraves et prenant
un essor qui étonnait l’Angleterre, en un mot, par l’exemple du bonheur public;
enfin, le peuple, qui jusqu’à nos jours n’avait été compté pour rien, le peuple
que Platon lui-même, dans sa République, tout imaginaire qu’elle fût, avait
dévoué à la servitude, à rétablir dans ses droits primitifs, et à rappeler à
l’égalité: telle était la vocation sublime des députés à la Convention.
Quelle âme froide et rétrécie pouvait ne pas s’échauffer et s’agrandir, en
contemplant ces hautes destinées? Qui nous a empêchés de remplir cette carrière
de gloire?
de quel côté sont les ennemis de la République, les factieux, les véritables
anarchistes, les conspirateurs, les complices de Dumouriez, de Pittet de la
Prusse? Il est temps enfin de les signaler et d’en faire justice. Et dans la
masse des faits que je vais recueillir, ce sera, pour les départements, leur
acte d’accusation que j’aurai rédigé: et, pour l’histoire, le jugement uniforme
de la postérité, que j’aurai prononcé d’avance. Il y a quelques jours, Pélion
gémissait en ces termes à la Convention: «De quoi nous sert-il de réfuter une
calomnie? On la coule à fond aujourd’hui, elle surnage le lendemain. On la
réfute à la tribune, on l’y chasse de tous les esprits; elle y rentre le
lendemain par tous les journaux, et on en est assailli dans la rue.
Quand est-ce donc qu’on posera sur le papier, et non en l’air, une série de
griefs, à laquelle nous puissions répondre article pour article?» Vous allez être
content, Pétion, vous et les vôtres. Je vais vous présenter celle série de
griefs, et je suis curieux de voir comment vous pouvez répondre à mon
interrogatoire sur faits et articles. D’abord une observation préliminaire,
indispensable, c’est qu’il y a peu de bonne foi de nous demander des faits
démonstratifs de la conspiration. Le seul souvenir qui reste du fameux discours
de Brissot et de Gensonné, pour démontrer l’existence du comité autrichien,
c’est qu’ils soutenaient, avec grande raison, qu’en matière de conspiration, il
est absurde de demander des faits démonstratifs et des preuves judiciaires qu’on
n’a jamais eues, pas même dans la conjuration de Catilina, les conspirateurs
n’ayant pas coutume de se mettre si à découvert, il suffit d’indices violents.
Or, je vais établir comme Brissot et Gensonné l’existence d’un comité
autrichien. Je mets en fait que le côté droit de la Convention, et
principalement les meneurs, sont presque tous partisans de la royauté, complices
des trahisons de Dumouriez et Beurnonville, dirigés par les agents de Pitt, de
d’Orléans et de la Prusse, et ayant voulu diviser la France en vingt ou trente
républiques fédératives, ou plutôt la bouleverser pour qu’il n’y eût point de
république. Je soutiens qu’il n’y eut jamais dans l’histoire une conjuration
mieux prouvée, et par une multitude de présomptions plus violentes, que cette
conspiration de ce que j’appelle les Brissotins, parce que Brissot en était
l’âme, contre la République française. Pour remonter aux éléments de la
conjuration, on ne peut nier aujourd’hui que Pitt, dans notre révolution de
1789, n’ait voulu acquitter sur Louis XVI la lettre de change tirée en 1641 par
Richelieu sur Charles Ier. On sait la part qu’eut ce cardinal aux troubles du
Long Parlement, où il pensionnait les plus zélés républicains, et bien des
événements depuis m’ont fait ressouvenir de la colère que montra Brissot, il y a
trois ans, quand un journaliste aristocrate, ayant déterré le livre rouge de
Richelieu et de Mazarin, y trouva, à livres, sous et deniers, les sommes que ces
ministres avaient comptées à Fiennes et Hampden, pour leur zèle à demander la
république. Ceux qui lisaient le Patriote français peuvent se souvenir avec
quelle chaleur Brissot, craignant l’application, se fit le champion du
désintéressement des républicains anglais. Pitt avait encore à prendre sa
revanche des secours donnés par Vergennes aux insurgés anglo-américains.
Mais, depuis le 10 août, il s’est trouvé qu’au grand déplaisir de Pitt et de Brissot,
ils avaient mené la liberté plus loin qu’il ne convenait à l’Angleterre; et Pitt
et Brissot se sont efforcés d’enrayer. Quand le général Dillon affirmait, il y a
quatre ans, à la tribune du corps constituant, qu’il savait de science certaine
que Brissot était l’émissaire de Pitt, et sonnait du cor pour le compte du
ministère anglais, on n’y fit pas beaucoup d’attention, parce que Dillon était
du côté droit. Mais ceux qui ont suivi les marches et contremarches de Brissot,
depuis ses écrits sur la traite des noirs et les colonies, jusqu’à l’évacuation
de la Hollande et de la Belgique, peuvent-ils nier qu’on ne trouverait pas
peut-être une seule page dans cette masse de volumes, qui ne soit dirigée au
profit de l’Angleterre et de son commerce, et à la ruine de la France? Est-ce
qu’on peut me nier ce que j’ai prouvé dans un discours dont la Société se
souvient encore? Celui que je prononçai sur la situation politique de la nation,
à l’ouverture de l’Assemblée législative, que notre révolution de 1789 avait été
une affaire arrangée entre le ministère britannique et une partie de la minorité
de la noblesse, préparée par les uns, pour amener un déménagement de
l’aristocratie de Versailles dans quelques châteaux, quelques hôtels, quelques
comptoirs; par les autres, pour amener un changement de maître; par tous, pour
nous donner les deux chambres et une constitution à l’instar de la constitution
anglaise. Lorsque je prononçai ce discours à la Société, le 21 octobre 1791, ou
je montrais que les racines de la révolution étaient aristocratiques, je vois
encore la colère et les soubresauts de Sillery et de Voidel, quand je parlais
des machinistes de la révolution. Je glissai légèrement là-dessus, parce qu’il
n’était pas temps encore et qu’il fallait achever la révolution avant d’en
donner l’histoire. Je voulais seulement laisser entrevoir à Sillery que ses
pensées les plus secrètes ne nous échappaient pas, que nous le tenions en arrêt,
et qu’il ne s’imaginât pas que chez lui et à Bellechasse, la harpe de madame
Sillery et les séductions plus fortes de ses sirènes, avaient amené toute mon
attention sur le bord de mes yeux et de mes oreilles pour admirer, et n’avaient
point laissé le temps à mon esprit observateur de pour- suivre ses opérations et
de lever ses plans de république. Me fera-t-on croire que lorsque je montais sur
une table le 12 juillet, et que j’appelais le peuple à la liberté, ce fut mon
éloquence qui produisit ce grand mouvement une demi-heure après, et qui fit
sortir de dessous terre les deux bustes d’Orléans et de Necker? Croit-on que
dans les quinze jours que j’ai habité à Versailles chez Mirabeau, immédiatement
avant le 6 octobre où je le quittai, je n’aie rien vu des mouvements précurseurs
de la journée du 5 au 6? Croit-on que, lorsque j’allai chez Mirabeau, au moment
où il m’apprit que d’Orléans venait de partir pour Londres, sa colère de se voir
abandonné, et ses imprécations, dignes de Philoctète, et celles de son
secrétaire, et la figure pétrifiée de Servan, et dans ce temps-là les liaisons
de l’Anglais Dumont et du Genevois Dusoveray, leurs allées et venues de Paris à
Londres ne m’aient rien fait conjecturer? N’est-ce pas un fait que Brissot a été
secrétaire de madame Sillery, ou de son frère Ducrest? N’est-ce pas un fait que
ce fut Brissot et Laclos (car Danton n’y concourut point) qui furent les
rédacteurs impunis de la pétition concertée avec Lafayette, et si funeste, du
Champ de Mars? Brissot et Laclos, n’est-ce pas dire Lafayette et Orléans? Le
lecteur, qui n’est pas au courant, s’étonne de trouver ces deux noms à côté l’un
de l’autre. Patience, que j’aie débrouillé l’intrigue, et la surprise cessera
tout à l’heure. N’est-ce pas un fait que Pétion a fait le voyage de Londres dans
une dormeuse avec madame Sillery et mesdemoiselles d’Orléans, Paméla, Sercey,
qu’on pouvait appeler les Trois Grâces, et qui pressaient son genou vertueux et
heureusement incorruptible; et que c’est à ce retour qu’il a été nommé maire de
Paris? Pourquoi ce voyage si suspect? Quelle négociation si importante avait
exigé qu’un si grand personnage que Jérôme Pétion passât la mer et s’abouchât
avec Pitt? Pétion croit-il que je ne me souvienne pas, il y a trois ans, dans le
temps où on m’avait cru bon à quelque chose, de mes dîners chez Sillery, dans le
salon d’Apollon, où venaient dîner aussi, lui Pétion, Voidel, Volney, Mirabeau,
Barrère, tuteur de Paméla, et autres républicains de cette étoffe, mais où on
n’invitait jamais Robespierre. Vous étiez donc aussi vous-même de la faction
d’Or- léans, me répète ici Barbaroux, au sujet de ces diners; mais je lui
observe que dans ces premiers temps de la révolution, cette coalition se
confondait tellement avec celle des amis de la liberté et de la république,
qu’il y aurait eu de la stupidité de nous joindre à Maury et à Boucher d’Argis
pour tirer sur nos troupes. Nous n’étions peut-être pas à Paris dix républicains
le 12 juillet 1789 (1) et voilà ce qui couvre de gloire les vieux Cordeliers,
d’avoir commencé l’entreprise de la république avec si peu de fonds!

1. Ces républicains étaient, la plupart, des jeunes
gens, qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s’y étaient
passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les écoles de Rome et
d’Athènes, et dans la fierté de la république, pour vivre dans l’abjection de la
monarchie et sous le règne des Claude et des Vitellius. Gouvernement insensé qui
croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les pères de la patrie, du
Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d’hommes de Versailles, et
admirer le passé, sans comdamner le présent, ulteriora mirari, praesentia
secutura.
(Note de Desmoulins.)