Discours de Mirabeau

Discours sur la constitution civile du clergé (26 novembre 1790.)

Messieurs, tandis que de toutes parts les ennemis de la liberté publique vous accusent d’avoir juré la perte de la religion, je me lève en ce moment pour vous conjurer, au nom de la patrie, de soutenir de toute la force dont la nation vous a revêtus cette religion menacée par ses propres ministres, et qui ne chancela jamais que sous les coups dont l’orgueil et le fanatisme des prêtres l’ont trop souvent outragée !
Quelle est, en effet, cette exposition qui vient, à la suite de protestations et de déclarations turbulentes, susciter de nouvelles interruptions à vos travaux et de nouvelles inquiétudes aux bons citoyens ? Ne balançons pas à le dire, messieurs ; c’est encore ici la ruse d’une hypocrisie qui cache, sous le masque de la piété et de la bonne foi, le punissable dessein de tromper la religion publique et d’égarer le jugement du peuple. C’est l’artifice d’une cabale formée dans votre propre sein, qui continue à méditer des mesures pour le renversement de la Constitution, en affectant le ton de la paix, et qui met en mouvement tous les ressorts du trouble et de la sédition, lorsqu’elle se donne pour ne vouloir plaider que la cause de Dieu et revendiquer les droits de la puissance spirituelle.
Non, messieurs, ce qu’on veut, n’est pas que vous apportiez des tempéraments et des modifications à ce que vous avez statué sur la constitution civile du clergé ; mais que vous cessiez d’être sages, que vous renonciez à toute justice ; qu’après avoir réglé le dehors de la religion, vous en attaquiez le fond ; que vous fouliez aux pieds la foi de vos pères, que vous anéantissiez un culte dont vous avez lié la destinée à celle de l’empire, afin que votre chute dans l’impiété vous imprime un caractère odieux, et semble intéresser la piété des peuples à la dispersion des législateurs de qui la France attendait sa régénération.
Mais s’il était vrai que le sacerdoce français dût à la religion et à sa propre conscience d’opposer des réclamations à vos décrets, ces réclamations devraient-elles être conçues, rédigées, publiées par les évêques députés à l’Assemblée nationale ? Si cette exposition est un devoir indispensable pour le corps des pasteurs, pourquoi nos collègues dans la représentation nationale se rendent-ils les organes d’une résistance qui, fût-elle nécessaire aurait toujours ses inconvénients et ses dangers ? Pourquoi faut-il que ce soit du fond de ce sanctuaire même de la loi qu’il s’élève des voix pour la ruine de la loi ? N’était-ce pas là une commission délicate et terrible dont la prudence voulait qu’on choisît les instruments au-dehors du corps législatif et dans une classe d’hommes libres des ménagements et des bienséances que la nation impose aux dépositaires de sa confiance et de son autorité ? Ce ténébreux phénomène ne s’explique, Messieurs, que par la détermination prise depuis longtemps de faire haïr des persécuteurs du christianisme dans les fondateurs de la liberté, et de réveiller contre vous l’ancien et infernal génie des fureurs sacrées. Un tel dessein demande des agents suscités du milieu de vous. Leur caractère public donne du poids à leurs calomnies. On a voulu, pour imprimer au ressort contre-révolutionnaire une teinte constitutionnelle et nationale, que les moteurs en fussent pris parmi les spectateurs et les compagnons de vos travaux. Il résulte de là un signal de scission qui ranime toutes les espérances, et qui, sans les vertus personnelles du prince que vous avez appelé le restaurateur de la liberté française, promettrait au despotisme abattu des forces pour briser son tombeau et pour redresser son trône sur les cadavres des hommes échappés à ses fers.
Pour démêler, messieurs, ce caractère faux et perfide qu’on s’est vainement efforcé de couvrir de tous les voiles d’une raison modérée et d’une religion sage et tranquille, il vous suffira de remarquer les paroles qui terminent cette étrange exposition :
« Nous pensons que notre premier devoir est d’attendre avec confiance la réponse du successeur de saint Pierre, qui, placé dans le centre de l’unité catholique, et de la communion, doit être l’interprète et l’organe du cœur de l’Eglise universelle. »
Concevez-vous, messieurs, comment des pasteurs, qui sont dans l’attente d’une décision suprême et très prochaine de la part d’un tribunal dont ils veulent à tout prix reconnaître la souveraineté, tombent dans l’inconséquence de prévenir ce jugement et de s’établir les précurseurs du conseil de Rome, qui doit apparemment armer la France catholique contre la France libre ? N’est- ce pas là publier que l’on sait à l’avance, parce qu’on l’a dictée, une réponse à laquelle on veut attacher les destins de cet empire ? N’est-ce pas laisser transpirer la connivence établie entre le clergé français et le clergé romain, pour combiner des manœuvres de contre-révolution, et déconcerter, par la perspective sinistre d’un schisme, la force qui nous a soutenus jusqu’ici contre tant d’orages ? Ou plutôt, messieurs, on vous prévient sans détour que vous êtes destinés à subir ce dernier joug, si vous ne vous hâtez de recommencer la constitution du clergé sur les principes exposés par les évêques députés à l’Assemblée nationale.
« Nous voulons, disent-ils, employer tous les moyens de sagesse et charité pour prévenir les troubles dont une déplorable scission peut devenir l’ouvrage. Nous ne pouvons pas transporter le schisme dans nos principes, quand nous cherchons les moyens d’en préserver la nation. »
Et ce sont des représentants des Français qui tiennent à leurs commettants ce langage menaçant et séditieux. Et ce sont les ministres du Dieu de paix, les pasteurs des hommes qui soufflent l’esprit de discorde et de révolte parmi leurs troupeaux !

Jamais l’incrédulité systématique n’ourdit de manœuvres ni si dangereuses ni si profondément destructives de tous les principes du christianisme. Aucun impie n’en a tenté la ruine en lui incorporant les intérêts et les passions les plus incompatibles avec la durée de son règne, et en semant dans son sein tous les germes d’une inquiétude et d’une fermentation si incurable, que, pour la voir s’évanouir et se perdre dans les gouffres du temps, il n’y ait plus qu’à l’abandonner à sa propre destinée. Voilà, Messieurs, ce que font les évêques députés à l’Assemblée nationale ; ils veulent charger la religion du soin de vous punir, et de les venger. Ils savent à quels dangers ils l’exposent ; mais ils en ont fait le sacrifice. Ils ont résolu à lui faire courir tous les hasards de ce choc terrible, et à la voir s’écrouler sur ses antiques et augustes fondements, pourvu qu’en tombant, elle enveloppe dans ses ruines vos lois et la liberté.
Certes, Messieurs, quand on vous reproche de rétrécir l’ancienne juridiction de l’Eglise, et de méconnaître la nécessité et l’étendue d’un pouvoir qu’elle exerçait sous les empereurs païens, et dans les temps des persécutions, n’est-ce pas vous inviter à soumettre à une révision sévère le système d’organisation sacerdotale que vous avez adopté ? A ramener la religion à l’existence qu’elle avait sous le gouvernement des anciens Césars, et à la dépouiller de toute correspondance et de toute relation avec le régime de l’empire ? Quelle merveille que des empereurs païens, pour qui la religion n’était rien, et dans un temps où l’institution chrétienne n’était ni reçue dans l’Etat, ni reconnue par l’Etat, ni entretenue sur les fonds de l’Etat, aient laissé cette institution se régir dans son indivisibilité, suivant des maximes qui ne pouvaient avoir d’effet publics, et qui ne touchaient par aucun point l’administration civile ! Le sacerdoce entièrement détaché du régime social, et dans son état de nullité politique, pouvait, du sein des cavernes où il avait construit ses sanctuaires, dilater et rétrécir, au gré de ses opinions religieuses, le cercle de ses droits spirituels et de ses dépendances hiérarchiques. Il pouvait régler, sans exciter nulle sensation, ces limites et ces démarcations diocésaines qui ne signifiaient alors que le partage des soins apostoliques, et qui n’obscurcissaient et n’embarrassaient en rien la distribution des provinces romaines.
Alors, messieurs, la religion n’était que soufferte. Alors les prêtres ne demandaient pour elle, aux maîtres du monde, que de la laisser épancher dans le sein de l’homme ses bienfaits inestimables. Alors ses pontifes bénissaient les puissances de laisser reposer le glaive qui avait immolé tant de pasteurs vénérables, et de regarder les modestes organes de l’Evangile avec bienveillance, ou même sans colère. Alors ces ouvriers austères et infatigables, ne connaissaient d’autre source de leur frugale subsistance que les aumônes de ceux qui recevaient l’Evangile et qui employaient leur ministère.
Concevez-vous, messieurs, quels eussent été les transports de ces hommes si dignes de la tendre et religieuse vénération qu’ils inspirent, si la puissance romaine eût ménagé de leur temps, à la religion, le triomphe que lui assurent aujourd’hui les législateurs de la France ? Et c’est ce moment où vous rendez sa destinée inséparable de celle de la nation, où vous l’incorporez à l’existence de ce grand empire, où vous consacrez à la perpétuité de son règne et de son culte la plus solide portion de la substance de l’Etat ; c’est ce moment où vous la faites si glorieusement intervenir dans cette sublime division du plus beau royaume de l’univers, et où, plantant le signe auguste du christianisme sur la cime de tous les départements de la France, vous confessez, à la face de toutes les nations et de tous les siècles, que Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français ; c’est ce moment que nos évêques ont choisi pour vous dénoncer comme violateurs des droits de la religion, pour vous prêter le caractère des anciens persécuteurs du christianisme, pour vous imputer, par conséquent, le crime d’avoir voulu tarir la dernière ressource de l’ordre public et d’éteindre le dernier espoir de la vertu malheureuse.
Et nous ne pouvons pas douter, messieurs, que ce ne soit dans une intention aussi malveillante qu’on cherche à insinuer que la religion est perdue, si c’est le choix du peuple qui décerne les places ecclésiastiques. Car nos évêques savent, comme toute la France, à quel odieux brigandage la plupart d’entre eux sont redevables du caractère qu’ils déploient maintenant avec tant de hardiesse contre la sagesse de vos lois. Certes, il en est plusieurs qui auraient trop à rougir de voir se dévoiler au grand jour les obscures et indécentes intrigues qui ont déterminé leur vocation à l’épiscopat ; et le clergé, dans sa conscience, ne peut pas se dissimuler ce que c’était que l’administration de la feuille des bénéfices. Je ne veux pas remuer ici cette source impure qui a si longtemps infecté la France de sa corruption profonde, ni retracer cette iniquité publique et scandaleuse qui repoussait loin des dignités du sanctuaire la portion saine et laborieuse de l’ordre ecclésiastique, qui faisait ruisseler dans le sein de l’oisiveté et de l’ignorance tous les trésors de la religion et des pauvres, et qui couronnait de la tiare sacrée des fronts couverts du mépris public et flétris de l’empreinte de tous les vices. Mais je dirai que des prélats d’une création aussi anti-canonique, des prélats entrés dans le bercail du troupeau du Seigneur par une porte aussi profane sont les véritables intrus que la religion réprouve, qu’ils ne peuvent, sans blesser toute pudeur, condamner la loi qui leur assigne pour successeurs ceux qui obtiendront l’estime toujours impartiale et pure de leurs concitoyens.
« On sait, disent-ils, à quel point la forme qu’on propose pour les élections est contraire aux règles anciennes….. Il n’y a pas d’exemple d’une forme d’élection, sur laquelle le clergé n’ait pas eu la principale influence; cette influence est anéantie ; il y a des départements dans lesquels on ne compte pas un ecclésiastique parmi les électeurs. »
Vous devriez bien frémir, ô vous qui brûlez de tant de zèle pour la restauration de l’ancienne discipline, lorsque, sous l’ancien régime, le clergé se mêlait si peu du choix des premiers pasteurs, et qu’un ministre, vendu au volontés et aux caprices de ce qu’il y eut jamais de plus pervers et de plus dissolu autour du trône, distribuait, en mercenaire, les honneurs et les richesses de l’Eglise de France, au commandement des mêmes oppresseurs qui se jouaient des larmes du peuple et qui trafiquaient impunément du bonheur et du malheur des hommes ! Pourquoi donc ne vit-on jamais sortir de ces assemblées du clergé ni doléances, ni réclamations, ni remontrances contre un abus qui tuait si visiblement la religion dans ses plus intimes éléments et qui corrompait si scandaleusement toutes les sources de morale ?
Non, messieurs, on ne veut pas sincèrement l’ordre et la justice ; on ne veut que brouiller et bouleverser. On n’est irrité que de la force de la digue que vous avez opposée au torrent des passions sacerdotales. On cherche à paralyser la constitution de l’Etat, pour faire revivre l’ancienne Constitution du clergé ; on aspire à faire évanouir tous vos travaux dans les longueurs et la continuité des interruptions qu’on y apporte, et à voir toutes nos scènes politiques se dénouer dans les horreurs d’une guerre religieuse.
Ceux qui revendiquent la part qu’avait autrefois le clergé à l’élection des ministres de l’Eglise sont-ils de bonne foi ? Il n’y a qu’un mot à leur répondre : le voici. Si le clergé actuel ne doit jamais devenir constitutionnel et citoyen, son intervention dans le choix des pasteurs serait un mal public, et le foyer du trouble résiderait à perpétuité dans le sein de l’Eglise de France. S’il prend enfin l’esprit de la révolution et de la liberté, le peuple s’honorera d’invoquer sa sagesse et d’écouter ses conseils dans toutes les grandes déterminations qu’il aura à statuer pour le maintien des lois et pour la juste distribution des emplois religieux et politiques.
L’influence de l’ancien clergé sur les élections ecclésiastiques n’a point d’autre origine que le respect et la confiance du peuple. Vous savez, prélats qui m’entendez, vous savez qu’il ne tient qu’à vous de vous faire adorer des hommes et de devenir les oracles de tous leurs conseils. Ressemblez à vos anciens prédécesseurs, et vous verrez bientôt le peuple ressembler aux anciens fidèles et ne vouloir rien faire sans ses pasteurs.
Quoique je n’aie pas eu dessein, messieurs, de vous exposer l’analyse et la réfutation d’un écrit qui n’a pour base que les traditions surannés d’une théologie arbitraire et inconséquente, je ne puis néanmoins me dispenser d’attirer un moment l’attention de l’assemblée sur le fond de la question considérée en elle-même, parce qu’enfin il entre peut-être de la vraie religion dans toutes ces réflexions et toutes ces inquiétudes théologiques, et qu’autant nous devons de sévérité à l’esprit de mécontentement et de murmure, autant nous devons de patience, de discussion et d’exhortations aux doutes des âmes timorées.
Le prétexte politique de cette espèce d’insurrection sacerdotale, c’est, messieurs, que la même puissance qui a changé l’ancienne distribution du royaume ne pouvait rien changer à l’ancienne démarcation des diocèses sans le concert de la puissance spirituelle. Ils disent que, le Corps législatif n’ayant nul caractère pour restreindre ou pour étendre la juridiction des évêques, ceux-ci ont besoin d’une nouvelle institution pour se remettre au cours de leurs fonctions.
J’avouerai volontiers que la théologie n’entra jamais dans le plan de mes études ; mais, sur le point dont il s’agit ici, j’ai eu quelques entretiens avec des ecclésiastiques instruits et d’une raison exacte et saine. En sondant toute leurs réflexions dans les principes qui appartiennent aux seuls procédés d’un bon esprit et d’une logique inflexible, j’ai acquis le résultat que je vais mettre sous vos yeux.
Le premier des quatre articles qui servent de base aux libertés de l’Eglise gallicane énonce que les évêque tiennent immédiatement de Dieu la juridiction spirituelle qu’ils exercent dans l’Eglise : paroles qui ne signifient rien du tout, si elle ne signifient que les évêques reçoivent dans leur inauguration la puissance de régir les fidèles dans l’ordre spirituel, et que cette puissance est essentiellement illimitée ; car elle est le fond et l’essence de l’épiscopat, et ne saurait par conséquent connaître d’autres bornes que celles de l’univers entier. Un caractère divin qui perdrait son existence au-delà d’une circonférence donnée serait un caractère chimérique et illusoire; un pouvoir fondé sur une mission divine et absolue ne se peut ni restreindre ni circonscrire ; en sorte que chaque évêque est solidairement, et par l’institution divine, le pasteur de l’Eglise universelle. Aussi le fondateur du christianisme n’a-t-il point partagé entre les apôtres la juridiction à exercer dans les différentes contrées du monde, et n’a-t-il assigné à aucun d’eux le cercle où il devait se renfermer. Mais chacun d’eux a reçu la puissance de tous ; tous ont été indivisiblement établis les recteurs et les chefs de tout le troupeau de Dieu. Répandez-vous, leur dit-il, dans tout le monde, annoncez l’Evangile à toute créature. Je vous envoie comme mon père m’a envoyé. Voilà une décision évidente, ou il faut dire que notre épiscopat est d’une autre nature que celui que Jésus-Christ a institué.
La division de l’Eglise universelle en diverses sections ou diocèses est une économie d’ordre et de police ecclésiastique, établie à des époques fort postérieures à la détermination de la puissance épiscopale : un démembrement, commandé par la nécessité des circonstances et par l’impossibilité que chaque évêque gouvernât toute l’Eglise, n’a pu rien changer à l’institution primitive des choses, ni faire qu’un pouvoir illimité par sa nature devînt précaire et local.
Sans doute le bon ordre a voulu que, la démarcation des diocèses une fois déterminée, chaque évêque se renfermât dans les limites de son église. Mais que le théologien, à force de voir cette discipline s’observer, se soient avisés d’enseigner que la juridiction d’un évêque se mesure sur l’étendue de son territoire diocésain, et que hors de là il est dépouillé de toute puissance et de toute autorité spirituelle, c’est là une erreur absurde qui n’a pu naître que de l’entier oubli des principes élémentaires de la constitution de l’Eglise.
Sans rechercher en quoi consiste la supériorité du souverain pontife, il est évident qu’il n’a pas une juridiction spécifiquement différente de celle d’un autre évêque, car la papauté n’est point un ordre hiérarchique : on n’est pas ordonné ni sacré pape. Or, une plus grande juridiction spirituelle, possédée de droit divin , ne se peut conférer que par une ordination spéciale, parce qu’une plus grande juridiction suppose l’impression d’un caractère plus éminent, et la collation d’un plus haut et plus parfait sacerdoce. La primauté du pape n’est donc qu’une supériorité extérieure, et dont l’institution n’a pour but que d’assigner au corps des pasteurs un point de ralliement et un centre d’unité. La primauté de saint Pierre ne lui attribuait pas une puissance d’une autre espèce que celle qui appartenait aux autres apôtres, et n’empêchait pas que chacun de ses collègues ne fût comme lui l’instituteur de l’univers et le pasteur né du genre humain. Voilà une règle sûre pour déterminer le rapport à maintenir entre nos évêques et le souverain pontife. Il n’y a là, Messieurs, ni subtilités, ni sophismes, et tout esprit droit et non prévenu est juge compétent de l’évidence de cette théorie.
Mais, je l’ai dit, l’intérêt de rappeler les droits de l’Eglise n’est ici que le prétexte de l’entreprise de nos évêques, et l’on ne peut méconnaître la véritable cause de leur résistance.
Les vrais amis de la Constitution et de la liberté ne peuvent se dissimuler que nos pasteurs et nos prêtres persévèrent à composer une classe à part, et à mettre au nombre des devoirs de leur état l’étude des mesures qui peuvent arrêter la révolution. Ce sont des prêtres qui rédigent et qui font circuler les feuilles les plus fécondes en explosions frénétiques contre vos travaux ; et ces prêtres sont soutenus de toute la prélature aristocratique; on exalte leur dévouement aux anciens abus, comme l’héroïsme du zèle apostolique, on les honore comme les réclamateurs imperturbables des droits de Dieu et des rois ; on les encense, on les canonise comme les Ambroise et le Athanase de leur siècle ; il ne leur manque que de mourir victimes de leur fanatisme et de leurs transports séditieux, pour recevoir les couronnes de l’apothéose, et pour obtenir la gloire d’être inscrits sur le tableau des martyrs de la religion.
Pontifes, qui partagez avec nous l’honneur de représenter ici la nation française, à Dieu ne plaise que j’attire sur vous, ni sur vos collègues dispersés dans leurs églises, des reproches qui vous compromettraient aux yeux d’un peuple dont le respect et la confiance sont nécessaires au succès de vos augustes fonctions. Mais après cette dernière éruption d’une inquiétude qui menace tout, pouvons-nous croire que vous ne prêtez ni votre appui ni votre suffrage aux écrivains anti-constitutionnels qui décrient la liberté au nom de l’Evangile, et qui ne visent à rien moins qu’à présenter la révolution sous les couleurs d’une manœuvre impie et sacrilège ? Et quand vous vous seriez bornés au silence de la neutralité et de l’insouciance, ce silence n’eût- il pas déjà été lui-même un scandale public ? Des premiers pasteurs peuvent-ils se taire dans ces grandes crises où le peuple a un si pressant besoin d’entendre la voix de ses guides, de recevoir de leur bouche des conseils de paix et de sagesse ? Oui, j’étais déjà profondément scandalisé de ne pas voir l’épiscopat français adresser à ses ouailles de fréquentes et fortes instructions pastorales sur les devoirs actuels des citoyens, sur la nécessité de la subordination, sur les avantages à venir de la liberté, sur l’horreur du crime que commettent tous ces esprits perturbateurs et malveillants qui méditent des contre-révolutions à exécuter dans le sang de leur concitoyens. J’étais scandalisé de ne pas voir des mandements civiques se répandre dans toutes les parties de ce royaume, porter jusqu’à ses extrémités les plus reculées des maximes et des leçons conformes à l’esprit d’une Révolution qui trouve sa sanction dans les principes et dans les plus familiers éléments du christianisme. J’étais enfin scandalisé et indigné de voir des pasteurs inférieurs affecter la même indifférence, écarter de leurs instruction publiques tout ce qui pourrait affermir le peuple dans l’amour de son nouveau régime, laisser plutôt transpirer des principes favorables à la résurrection de l’ancien despotisme et se permettre souvent des réticences perfides. Je m’arrête pour éviter des inductions trop fâcheuses.

Prélats et pasteurs, je ne possède pas plus qu’un autre mortel le don de prophétie, mais j’ai quelque connaissance du caractère des hommes, et de la marche des choses. Or, savez-vous ce qui arrivera, si les âmes ecclésiastiques, persévérant à se fermer à l’esprit de la liberté, viennent enfin à faire désespérer de leur conversion à la Constitution, et, par conséquent, de leur aptitude à être citoyen ? L’indignation publique, montée à son comble, ne pourra plus souffrir que la conduite des hommes demeure confiée aux ennemis de leur prospérité; et ce qui serait peut-être encore aujourd’hui une motion violente ne tardera pas à acquérir le caractère d’une mesure raisonnable, sage et commandée par la nécessité d’achever le salut de l’Etat. On proposera à l’Assemblée nationale, comme l’unique moyen de nettoyer le sein de la nation de tout l’ancien levain qui voudrait se refiltrer dans ses organes, on proposera de décréter la vacance universelle des places ecclésiastiques conférées sous l’ancien régime, pour les soumettre toutes à l’élection des départements, pour mettre le peuple à portée de se donner des pasteurs dignes de sa confiance, et de pouvoir chérir dans les apôtres de la religion les amis de sa délivrance et de sa liberté.
Et ce projet, messieurs, tout brusque qu’il pourrait paraître au premier coup d’œil, attirera d’autant plus l’attention des députés qui sont animés d’un véritable zèle pour répandre partout l’esprit de la constitution, que son exécution ne pourra jamais entraîner que le déplacement de ceux qui ont donné lieu à la défiance publique, qui sont bien décidément réputés fauteurs ou approbateurs des menées de l’aristocratie, et par conséquent incapables de faire aucun bien réel dans les places qu’ils occupent ; car le peuple est juste, et son choix maintiendrait ceux de ses pasteurs qui auraient fait preuve de patriotisme, ou qui auraient rejeté le scandale de la résistance à la loi.
Le ciel et mon âme me sont témoins que personne ne souhaite plus sincèrement que moi de voir nos évêques et nos curés prévenir le recours de l’Assemblée à ce moyen pénible; et je les conjure de réfléchir à la nécessité que leur caractère leur impose de coordonner l’Eglise à la constitution, et d’aider la patrie, encore chancelante sur ses nouvelles bases, à s’étayer de la force de la religion. Mais je dois ajouter, pour ne rien laisser en arrière des vraies dispositions dont je suis affecté, que si jamais je perds l’espoir de voir les ministres du christianise sortir du coupable silence dont ils s’enveloppent au milieu des écarts dont quelques-uns d’eux déshonorent le sacerdoce, je serai aussi le plus ardent à solliciter l’application du remède sévère dont je viens de parler ; et je suis fondé à penser que des suffrages imposants par leur poids et par leur nombre soutiendront victorieusement ma voix.
En attendant, messieurs, le moment où vous jugerez de votre sagesse d’examiner et de décider cette grande question, il me paraît nécessaire qu’après avoir statué sur l’étonnante démarche des prélats députés à l’Assemblée nationale, vous preniez en considération quelques articles relatifs à l’institution ecclésiastique, qui ont aussi une relation trop directe à nos principes constitutionnels pour être étrangers à la sollicitude du corps législatif.

1° Vous avez attribué, Messieurs, à tous les évêques et à tous les curés du royaume le choix de leurs coopérateurs dans le ministère ecclésiastique. Cette disposition, qui n’entraînerait aucun danger si tous les évêques et curés actuels étaient nationaux, c’est-à-dire de la création du peuple, ne me paraît bonne, en ce moment, qu’à procurer aux prélats et aux pasteurs aristocrates une facilité pour renforcer leur influence anticivique. Le moindre inconvénient qui puisse résulter de la liberté, accordée aux ministres du culte, de composer à leur gré leur presbytère, c’est la possibilité, ou plutôt la certitude, qu’incessamment le petit nombre d’ecclésiastiques voués à la révolution, qui sont employés dans les diocèses et dans les paroisses, se trouvent sans fonctions et sans existence, et que les opinions et les consciences n’aient plus pour guides que des prêtres fanatiques et contre-révolutionnaires. C’eût donc été une mesure plus digne de votre sagesse, messieurs, de régler la distribution des places de vicaires d’après la nécessité d’établir auprès des évêques et des curés une sorte de réaction contre leur tendance incurable à ramener le règne des anciens abus, raison très suffisante pour modifier un de vos précédents décrets d’un bon et salutaire amendement.

2° Le ministère privé de la confession, qui peut être si utile au progrès de l’esprit civique et constitutionnel, par la force et la continuité de son influence sur les habitudes humaines, et par son ascendant sur les opinions et sur les mœurs publiques, peut aussi devenir un foyer d’anti-patriotisme d’autant plus dangereux que seul il peut se dérober à la surveillance de l’autorité et que la loi ne saurait imposer aucune comptabilité à ceux qui l’exercent. Le nombre des confesseurs est prodigieux, et celui des prêtres vraiment citoyens est si petit que leur zèle pour la révolution les a fait remarquer dans toute la France et les met encore en butte aujourd’hui à la haine et aux injures de leurs implacables confrères. Dans cet état de notre sacerdoce actuel, il m’est impossible, messieurs, de me taire sur la nécessité pressante de chercher des précautions contre les terribles et innombrables abus dont cette partie de l’administration ecclésiastique couve maintenant les germes. Tant que vous n’aurez pas trouvé dans votre sagesse un moyen de faire agir ce ressort de la religion selon une détermination concentrique au mouvement du patriotisme et de la liberté, je ne saurais voir autre chose dans les tribunaux sacrés, qu’une loi sans doute irréfragable et divine a érigés dans l’enceinte de nos temples, que les trônes d’une puissance adverse et cachée, qui ne croira jamais remplir sa destinée qu’autant qu’elle fera servir ses invisibles ressources à miner sourdement les fondements de la constitution. C’est encore là un de ces grands maux qui exigent l’application d’un prompt et puissant remède.

3° Ce fut aussi de tout temps un grand mal que cette multitude étonnante de prêtres qui a été toujours croissante jusqu’à nos jours, et dont un tiers aurait suffi aux besoins réels du ministère ecclésiastique. Cette disproportion, si contraire à l’esprit et à la discipline des premiers siècles du christianisme, et qui a été une source intarissable de scandale et d’injustice, ne peut à la vérité se prolonger bien avant dans le nouveau régime que vous avez établi, et où le sanctuaire n’offrira plus à ceux qui le serviront que des grands travaux à soutenir et que de sobres jouissances à recueillir. Cependant, messieurs, cet équilibre ne s’effectuerait que par des gradations trop lentes ; et la génération sacerdotale actuelle, si prodigieusement grossie par la restitution que vous avez faite de leur liberté aux membres des instituts religieux, excéderait encore trop longtemps par son nombre celui des places à remplir dans l’Eglise, si vous n’attendiez le retranchement d’un inconvénient si fécond en conséquences si funestes que de l’influence tardive du gouvernement. Quelque rare que devienne désormais la vocation de l’état ecclésiastique, on doit pourtant s’attendre que, si l’on n’apporte aucune interruption au cours des ordinations, il s’y présentera toujours assez de candidats pour entretenir durant des siècles cette surabondance des ministres des autels, et perpétrer par là tous les maux qu’elle a causés à l’Eglise et à l’Etat.
(On applaudit.)
Personne ne peut disconvenir que les plus beaux jours de la religion n’aient été ceux où les évêques n’ordonnaient ni prêtres ni diacres qu’autant précisément qu’il en fallait pour le service de leurs églises, c’est-à-dire de leurs diocèses. Et certes, la quantité n’en était pas nombreuse, puisque, du temps du pape saint Corneille, l’an 250 de l’ère chrétienne, l’Eglise romaine n’avait que quarante-six prêtres, quoiqu’elle fût composée d’un peuple innombrable.
Telles sont, messieurs, les considérations que, depuis quelque temps, j’ai eu vivement à cœur d’exposer à l’Assemblée, et dont l’objet me paraît de nature à provoquer toute la vigilance et toute la sollicitude des représentants de la nation.

En conséquence, j’ai l’honneur de vous proposer le projet de décret suivant :

« L’Assemblée nationale, considérant que l’exposition des principes de la constitution civile du clergé, récemment publiée par les évêques députés à l’Assemblée nationale, est directement contraire aux libertés de l’Eglise gallicane, et manifestement attentatoire à la puissance du corps constituant, dont les lois sur cette matière ne peuvent être empêchées par quelque tribunal ou puissance ecclésiastique que ce soit ;

1° Déclare déchu de son élection tout évêque convaincu d’avoir recours au saint siège pour se faire investir de l’autorité épiscopale, entendant que chaque évêque élu s’en tiendra purement et simplement à des lettres de communion et d’unité, conformément à l’article 19 du titre II du décret du 12 juillet dernier ;
Déclare vacant le siège de tout évêque qui recourrait à la demande de nouvelles institutions canoniques, sur ce que la nouvelle démarcation des diocèses lui attribuerait des ouailles qui n’étaient pas auparavant soumises à sa juridiction ;
Déclare pareillement vacant le siège de tout métropolitain ou évêque qui, sur une réquisition dans les formes prescrites par les articles 16 et 35 du décret du 12 juillet, alléguerait d’autres motifs que ceux prévus par les articles 9 et 36 dudit décret, pour refuser la confirmation canonique aux évêques ou curés nouvellement élus ;
Décrète, au surplus, qu’à compter de la publication du présent décret, tout ecclésiastique qui aura fait ou souscrit des déclarations ou protestations contre les décrets de l’Assemblée nationale acceptés et sanctionnés par le roi, sera non recevable, jusqu’à ce qu’il ait rétracté lesdites déclarations ou protestations ;

2° Que tout ecclésiastique qui, soit dans des mandements ou lettres pastorales, soit dans des discours, instructions ou prônes, se permettra de décrier les lois ou la révolution, sera réputé coupable du crime de lèse-nation, et poursuivi comme tel par-devant les tribunaux à qui il appartiendra d’en connaître ;

3° Qu’en amendement des articles 22 et 43 du titre II du décret du 12 juillet, qui attribuent aux évêques et aux curés le choix de leurs vicaires, les évêques et curés ne pourront choisir leurs vicaires que dans un nombre d’ecclésiastiques déterminés par l’élection antérieure des département ou des districts ;

4° Que chaque archevêque ou évêque enverra aux greffes de toutes les municipalités de son diocèse un état, signé par lui et par le secrétaire diocésain, de ceux des ecclésiastiques domiciliés dans chaque municipalité, qui sont approuvés pour le ministère de la confession, et que nul ecclésiastique ne pourra exercer cette fonction qu’il n’ait, au préalable, prêté le serment civique par-devant sa municipalité ;

5° Et, attendu que le nombre des prêtres actuellement ordonné, très augmenté par les religieux sortis des cloîtres et rendus à l’activité des fonctions sacerdotales, surpasse de beaucoup, et surpassera longtemps encore celui qui est nécessaire pour la desserte du culte, l’Assemblée nationale décrète que le cours des ordinations est dès maintenant et demeurera suspendu pour tous ceux qui ne sont pas engagés dans les ordres sacrés, jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné d’après les instructions et représentations adressées au Corps législatif par les directoires des départements.

6° Que le présent décret sera présenté dans ce jour à l’acceptation et à la sanction du roi. »

L’abbé Maury essaie de réfuter l’orateur :
«M. de Mirabeau vous a dit que les évêques devaient se faire d’autant moins de scrupule d’outre-passer les circonscriptions actuelles de leurs diocèses, que chaque évêque était un évêque universel, que sa juridiction était reconnue par tous les canons, et que c’était le premier des quatre articles enseignés par le clergé de France, en 1682. Cela est trop important, trop capable de faire illusion, pour que je ne rappelle pas ici la route ; je ne calomnie pas M. de Mirabeau ; je cite ses propres expressions. »

Mirabeau : Non.

L’abbé Maury :
«Il est extrêmement important de savoir ce que M. de Mirabeau a dit. »

Mirabeau : Permettez, monsieur…..

L’abbé Maury :
«Je prends la liberté de demander publiquement à M. de Mirabeau s’il n’a pas dit que tout évêque était un évêque universel….. Si je me trompe, je vais être redressé. »

Mirabeau : Je réponds, monsieur, que je n’ai jamais dit que tout évêque fût évêque universel : ces ridicules paroles ne sont jamais sorties que de votre bouche. J’ai dit que, suivant le premier des quatre articles des libertés de l’Église gallicane, les évêques recevaient leurs juridictions immédiates de Dieu ; que l’essence d’un caractère divin était de n’être circonscrit par aucune limite, et par conséquent d’être universel ; qu’il me paraissait qu’en toute langue conforme aux règles du bon esprit, la circonscription diocésaine était purement temporelle, qu’elle ressortissait uniquement de la puissance temporelle, et non de ce que vous appelez puissance ecclésiastique. Voilà, monsieur, ce que j’ai dit, mais je n’ai jamais prétendu que l’ordination fit d’un évêque un évêque universel.

(Applaudissemens.)

L’assemblée adopte le décret du comité.

Source : Œuvres de Mirabeau: Précédées d’une notice sur sa vie et ses ouvrages, Volume 2