Discours de Mirabeau

Discours sur l’adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790.)

Aux premiers mots proférés dans cet étrange débat, dit-il, j’ai ressenti, je l’avoue, les bouillons de la furie du patriotisme jusqu’au plus violent emportement (La Droite, effrayée, murmure; la Gauche, remplie d’espoir, applaudit)… Messieurs, dit-il alors à la Droite, donnez-moi quelques moments d’attention, et je vous jure qu’avant que j’aie cessé de parler vous ne serez pas tentés de rife !…
Mais bientôt j’ai réprimé ces justes mouvements pour me livrer à une observation vraiment curieuse ; je veux parler du genre de présomption qui a pu permettre d’oser présenter ici la question qui nous agite (la conservation du Pavillon blanc) et sur l’admission de laquelle il n’était pas même permis de délibérer. Tout le monde sait quelles crises terribles ont occasionnées les coupables insultes aux couleurs nationales (dans le fameux repas des Gardes-du-corps) ; tout le monde sait quelles ont été, en diverses occasions, les funestes suites du mépris que quelques individus ont osé leur montrer ; tout le monde sait avec quelles félicitations mutuelles la Nation entière s’est complimentée quand le Monarque a ordonné aux troupes de porter, et a porté lui-même ces couleurs glorieuses, ce signe de ralliement de tous les amis de la Révolution, de tous les enfants de la liberté, de tous les défenseurs de la Constitution ; tout le monde sait qu’il y a peu de mois, qu’il y a peu de semaines, le téméraire qui a osé montrer quelque dédain pour cette enseigne du patriotisme eût payé ce crime de sa tête (la Droite fait entendre de violents murmures ; mais la salle retentit des bravos et des applaudissements de la Gauche)… Eh bien, parce que je ne sais quel succès d’une tactique frauduleuse dans la séance d’hier a gonflé les cœurs contre-révolutionnaires, en vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît tellement l’esprit public , qu’on ose dire, à vous-mêmes, à la face du Peuple qui nous entend , qu’il est des préjugés antiques qu’il faut respecter, comme si votre gloire et la sienne n’était pas de les avoir anéantis ces préjugés que l’on réclame ! On ose dire qu’il est indigne de l’Assemblée Nationale de tenir à de telles bagatelles, comme si la langue des signes n’était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le premier ressort des patriotes et des conspirateurs pour le succès de leurs fédérations ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir froidement un langage, qui, bien analysé, dit précisément: « Nous nous croyons assez forts pour arborer la cocarde blanche, c’est-à-dire la couleur de la Contre-révolution (la Droite entière pousse de grands cris ; la Gauche entière répond par des applaudissements.) à la place des odieuses couleurs de la liberté. » Certes, ils ont trop présumé ! Croyez-moi (on s’adressant à la Droite), ne vous endormez pas dans une si périlleuse sécurité ; car le réveil serait prompt et terrible !… (Applaudissements et murmures.)
« — C’est le langage d’un factieux, dit-on dans la Droite. »
« — Calmez-vous; car cette imputation doit être l’objet d’une controverse régulière… Vous dites que je tiens le langage d’un factieux ! »
« — Oui, oui! »
« — Je demande un jugement : je prétends, moi, qu’il est, je ne dis pas irrespectueux, je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente de celle que l’Assemblée Nationale a consacrée et que la Nation et le Roi ont adoptée ; je prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont ceux qui parlent de préjugés qu’il faut ménager en rappelant nos antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage (applaudissements). Non, Messieurs, non ; leur folle présomption sera déçue ; leurs sinistres présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains ! Elles vogueront sur les mers les couleurs nationales, elles obtiendront le respect de toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire, mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans… Je demande donc l’arboration du Pavillon national ; je demande en outre que les matelots à bord des vaisseaux, le matin, le soir, et dans toutes les occasions importantes, au lieu du cri trois fois répété Vive le Roi! disent Vive la Nation, la loi et le Roi ! (La salle retentit longtemps de bravos et d’applaudissements.) »

Entraînée par cette admirable et foudroyante harangue de Tribun, une grande majorité se prononce pour le Pavillon tricolore, et ferme la discussion. — Néanmoins, l’abbé Maury monte à la tribune et veut parler. — Aux voix, aux voix ! crie la Gauche. — L’abbé entre en fureur, saisit la tribune et l’ébranle comme pour la lancer sur la Gauche. — Mais la troisième proposition de Menou et l’amendement de Mirabeau sont décrétés.

Au même instant un effroyable tumulte s’élève au milieu de la salle, et l’on voit Guilhermy monter à la tribune. — A la barre, à la barre! lui crie la Gauche… Et pourquoi?

« M. Guilhermy, dit Menou, vient de traiter M. Mirabeau d’assassin et de scélérat : je demande qu’il soit arrêté sur-le-champ. »

Toute la Gauche se lève et demande l’arrestation. — Et la droite, épouvantée, semble perdre la tète.

« — J’ai dit, répond Guilhermy, qu’en traitant les Députés de la Droite de factieux, M. Mirabeau voulait les faire assassiner, que son discours tendait à attirer sur eux la vengeance du Peuple, et que c’était le discours d’un assassin. »

« — Je demande à l’Assemblée, dit l’abbé Maury, qu’elle envoie deux officiers aux Tuileries pour déclarer au Peuple que je n’ai nulle part au propos. »

« — Je m’oppose, dit Cazalès, à la demande de M. Maury ; car rien n’est plus factieux que de mettre l’Assemblée en correspondance avec le Peuple. »

Puis Cazalès avoue que Guilhermy a été imprudent , que son propos est injustifiable ; mais il prétend qu’on ne peut reprocher à la droite que des erreurs ; que ses intentions sont toujours pures ; qu’elle aime aussi le Peuple ; que le discours de Mirabeau était vraiment incendiaire ; que le propos dont on se plaint n’a pas été proféré à la tribune ; que l’Assemblée doit se montrer indulgente et ne prononcer aucune peine ou simplement le rappel à l’ordre.

Mirabeau, qui d’abord a demandé l’ordre du jour, entendant Cazalès appeler son discours incendiaire, remonte à la tribune.

« Je ne puis consentir à être accusé, dit-il. Non-seulement mon discours n’était pas incendiaire, mais je soutiens qu’il était de devoir pour moi, dans une insurrection si coupable, de relever l’honneur des couleurs nationales et de m’opposer à l’infamie d’un il n’y a pas lieu à délibérer qu’on osait espérer de notre faiblesse. J’ai dit et je tiens à honneur d’avoir dit que demander qu’on ménageât les préjugés sur le renversement desquels est fondée la Révolution , demander qu’on arborât la couleur blanche proscrite par la Nation à la place des couleurs adoptées par elle et par son chef, c’était proclamer la Contre-révolution… Malheur à qui, parmi ceux qui comme moi ont juré de mourir pour la Constitution, se sent pressé du besoin de m’en faire un crime ! Il a révélé le secret exécrable de son cœur déloyal ! Quant à l’injure de l’homme traduit devant cette Assemblée et soumis à sa justice, cette injure est si vile qu’elle ne peut m’atteindre. J’ai d’abord proposé qu’on passât à l’ordre du jour au lieu de s’occuper de sa démence ; mais en réfléchissant, j’ai compris qu’il ne convenait pas à un Représentant de la Nation de se laisser aller au premier mouvement d’une fausse générosité… Je demande donc qu’on juge M. Guilhermy ou moi ; s’il est innocent, je suis coupable ; prononcez ! Je ne puis que répéter que j’ai tenu un langage dont je m’honore ; et je livre au mépris de la Nation et de L’histoire ceux qui oseraient m’imputera crime mon discours. »

Et la Gauche victorieuse fait condamner Guilhermy, ou plutôt la Droite vaincue, aux arrêts pour trois jours et à l’adoption des autres dispositions proposées par Menou.

Source : Histoire populaire de la révolution française de 1789 à 1845.