Discours de Mirabeau

Etats-Généraux (Séance du 11 juin 1789.)

Messieurs, je conviens avec le préopinant que nul individu non député, soit indigène, soit étranger, ne doit être assis parmi nous. Mais les droits sacrés de l’amitié, les droits plus saints de l’humanité, le respect que je porte à cette assemblée d’enfants de la patrie, d’amis de la paix, m’ordonnent à la fois de séparer de l’avertissement de police, la dénonciation, la délation vraiment odieuse que le préopinant n’a pas craint d’y ajouter. Il a osé dire que dans le grand nombre d’étrangers qui se trouvaient parmi nous, il était un proscrit, un réfugié en Angleterre, un pensionnaire du roi d’Angleterre. Cet étranger, ce proscrit, ce réfugié, c’est M. du Roveray, l’un des plus respectables citoyens du monde. Jamais la liberté n’eut de défenseur plus éclairé, plus laborieux, plus désintéressé. Dès sa jeunesse, il obtint la confiance de ses concitoyens pour concourir à la formation d’un corps de lois qui devait assurer à jamais la constitution de sa patrie. Rien de plus beau, rien de plus philosophiquement politique que la loi en faveur des natifs dont il fut un des auteurs, lui si peu connue et si digne de l’être, lui qui consacre cette grande vérité : que toutes les républiques ont péri, disons mieux, qu’elles ont mérité de périr, pour avoir opprimé des sujets, et ignoré que l’on ne conserve sa liberté qu’en respectant celle de ses frères. Déjà procureur-général de Genève par l’élection de ses concitoyens, M. du Roveray avait mérité la haine des aristocrates ; dès lors ils avaient juré sa perte, et réussi à faire demander sa destitution par un ministre despote, trop sûrs que l’intrépide magistrat ne cesserait jamais de se servir des droits de sa place pour défendre l’indépendance de sa patrie que l’on attaquait. Mais, au milieu des haines et des factions, la calomnie elle-même respecta les vertus de M. du Roveray ; jamais son souffle impur n’essaya de ternir une seule action de sa vie. Enveloppé dans la proscription que les aristocrates firent prononcer par les généraux des armes, destructeurs de la liberté genevoise, M. du Roveray se retira en Angleterre , et sans doute il n’abdiquera jamais l’honneur de son exil, aussi longtemps que la liberté n’aura pas recouvré ses droits dans sa pairie. Un grand nombre de citoyens respectables de la Grande-Bretagne s’empressèrent d’accueillir le républicain proscrit, lui ménagèrent la réception la plus honorable, et provoquèrent le gouvernement à lui donner une pension. Ce fut en quelque sorte une couronne civique décernée par le peuple moderne que le génie tutélaire de l’espèce humaine paraît avoir proposé plus spécialement au culte de la liberté…… Voilà l’étranger, le proscrit, le réfugié que l’on vous dénonce…… Autrefois un infortuné embrassait les autels, il y échappait à la rage des méchants, il y trouvait un asile inviolable. Cette salle va devenir le temple qu’au nom des Français vous élevez à la liberté : souffrirez-vous qu’un martyr de cette liberté y reçoive un outrage ?

(Les applaudissements furent universels. Le député qui avait fait la dénonciation personnelle de M. du Roveray ne fut pas plus tôt informé de son nom, qu’il s’empressa de lui en témoigner ses regrets dans des termes qui firent le plus grand honneur à ses sentiments.)

Source : Discours et opinions de Mirabeau : précédés d’une notice historique sur sa vie, par Honoré-Gabriel de Riquetti comte de Mirabeau.