Discours de Mirabeau

Etats-Généraux (Séance du 28 Mai 1789.)

Messieurs, acceptons-nous les conférences ? Tout ceci finira par un arrêt du conseil ; nous serons chambrés et despotisés par le fait, d’autant plus infailliblement que tous les aristocrates tendent à l’opinion par ordre, parce que là ils ont leur place, tandis que, dans le mode d’opiner par tête, ils ne sont pas toujours les premiers, et souvent ils sont les derniers. Si nous n’acceptons pas, ceux qui ont tant dit, lorsqu’il s’agissait de s’opposer à la proportion populaire, que les communes ignorantes, sans l’habitude des affaires, façonnées à un long esclavage, enchaîneraient la nation au pied du trône, et qui disent aujourd’hui, pour tuer l’opinion par tête, que les communes tumultueuses, indisciplinées, avides d’indépendance, sans système, sans principes, détruiront l’autorité royale ; ces gens de bonne foi professeront avec plus de ferveur que jamais cette absurdité profonde, que la constitution va périr sous l’influence de la démocratie. Le trône sera assiégé de dénonciations, de calomnies, de prédictions sinistres. M. Bouthilier répétera que nous éludons le combat. L’appel au peuple de M. d’Entraigues retentira plus que jamais. Faisons route entre ces deux écueils.
Rendons-nous à l’invitation du roi. Eh! comment pourrait-on s’y refuser quand on a jugé à propos de déférer à celle du clergé ? Mais faisons précéder les conférences d’une démarche plus éclatante, qui déjoue l’intrigue et démasque la calomnie. Vers quel but tendent les efforts des ordres privilégiés ? à inspirer de la méfiance au roi sur nos intentions et nos projets, parce qu’ils sentent bien que la puissance d’un roi uni à son peuple a une influence irrésistible contre les préjugés tyranniques,
les prétentions oppressives, les résistances de l’intérêt privé. Nous sommes bien forts, si toute leur ressource est de nous calomnier. Nous sommes bien forts, si, pour faire triompher la bonne cause, il ne nous faut que marcher unis avec le roi, et ajouter chaque jour à la puissance du prince, qui ne veut l’augmenter qu’en réglant l’exercice de son autorité sur les principes éternels de la justice, et de l’invariable but de la prospérité publique. Le roi nous a adressé un hommage rempli de bonté. Portons-lui une adresse pleine d’amour, où nous consacrerons à la fois nos sentiments et nos principes. Je demande qu’il soit fait à sa majesté une très humble adresse, pour lui exprimer l’attachement inviolable de ses fidèles communes à sa royale personne, à son auguste maison et aux vrais principes de la monarchie ; pour témoigner à sa majesté leur respectueuse reconnaissance de ce que, dans sa sagesse et sa bonté pour ses peuples, elle a convoqué, non trois assemblées distinctes de trois ordres séparés d’intérêt et de vue, mais l’assemblée nationale, pour s’occuper, de concert avec sa majesté, de la régénération du royaume; de ce que, dans sa sollicitude bienfaisante, sa majesté a daigné rechercher les moyens de mettre fin à la malheureuse inaction à laquelle cette assemblée nationale est réduite par l’incident le plus imprévu, le plus contraire au bien général; pour lui exposer que, par déférence au désirât sa majesté, les communes de son royaume ont autorisé leurs commissaires à assister à la conférence à laquelle sa majesté a daigné les inviter, et l’informer en même temps qu’intimement convaincus que les députés des différents ordres sont députés à une seule et même assemblée, L’assemblée Nationale ; que la vérification de leurs pouvoirs ne peut être définitivement faite et arrêtée que dans l’assemblée nationale ; et déterminés, comme ils y sont obligés par les ordres de leurs constituants, à ne reconnaître pour députés à l’assemblée nationale que ceux dont les pouvoirs auront été vérifiés et approuvés dans la dernière assemblée, ils chargent expressément leurs commissaires de s’occuper de tous les expédients qui, sans porter atteinte à ce principe fondamental, pourront être jugés propres à ramener la concorde entre les divers ordres, et les faire concourir à rechercher en commun les moyens de réaliser les espérances que sa majesté a conçues pour le bonheur et la prospérité de l’état; enfin de leur en faire le rapport, à l’effet que lesdites fidèles communes prennent une détermination, qui, s’accordant avec les instructions qu’ils ont reçues de leurs commettants, les mette à portée de donner à sa majesté des preuves non équivoques de leur immortel dévouement à sa personne royale et à tout ce qui la touche, et de leur zèle illimité pour le bien et la prospérité du royaume. Si cette motion est adoptée, je demande qu’il soit, immédiatement après la délibération, nommé un comité de 5 à 6 personnes au plus, pour se retirer dans une autre chambre, rédiger l’adresse ainsi que la résolution de l’assemblée, portant les instructions des communes, et les rapporter dans cette séance même à l’assemblée. Je demande que les instructions portent, 1°. Que les commissaires déjà chargés de la conciliation des ordres, sont autorisés à se rendre dans la conférence à laquelle il a plu à sa majesté de les inviter, et chargés d’y faire tous leurs efforts pour obtenir que cette conférence ait lieu dans la salle commune.
2°.Qu”il leur soit intimé de n’agir dans cette conférence que comme représentant les communes, d’y exposer leurs principes, de chercher les moyens de ramener l’harmonie et la concorde sans toucher à ces mêmes principes.
3°. Qu’il leur soit de plus intimé de représenter que, dans une telle conférence, ils sont prêts à ouïr avec attention et à rapporter aux communes les ouvertures de conciliation qui pourraient être faites, tant par les autres ordres que par les commissaires de sa majesté ; mais que lorsqu’il s’agit des droits les plus précieux des communes, ils ne peuvent prendre ni juges ni arbitres.
4°. Enfin, qu’il leur soit intimé de dresser dans chaque conférence, de concert avec les autres commissaires des autres ordres, un verbal commun de ce qui se sera passé, de le signer en commun, et d’en préparer un double , pour être soumis à l’assemblée et livré à l’impression.

La discussion se termina par l’arrêté suivant :
« 1°. Les conférences seront reprises purement et simplement, telles qu’elles sont proposées dans la lettre du roi, et après qu’il aura été fait une députation à sa majesté.
2°. Le procès-verbal des conférences sera rédigé et signé par tous les commissaires. »

Source : Discours et opinions de Mirabeau : précédés d’une notice historique sur sa vie, par Honoré-Gabriel de Riquetti comte de Mirabeau.