Discours de Mirabeau

Etats-Généraux (Séance Du Lundi 18 Mai.)

Communes

On discute la motion de M. Rabaud de Saint-Étienne.

Messieurs, les sentiments très estimables, les principes en général très purs, qui caractérisent les deux motions dont nous sommes occupés, n’ont pas suffi pour me ranger entièrement aux propositions de MM. Rabaut-Saint-Etienne et Le Chapelier. Je désirerais qu’un avis mitoyen tempérât ou plutôt réunît ces deux opinions.
M. Rabaut-Saint-Etienne demande que nous autorisions messieurs du bureau à conférer avec les commissaires du clergé et de la noblesse pour obtenir la réunion des membres qui doivent former les Etats Généraux.
M. Le Chapelier désire que, dans une déclaration très formelle, nous démontrions au clergé et à la noblesse l’illégalité de leur conduite, et que nous les avisions des démarches qu’il deviendra nécessaire d’opposer à leurs prétentions.
Ce dernier avis, plus conforme aux principes que le premier, il faut en convenir, plus animé de cette mâle énergie qui entraîne les hommes à leur insu même, renferme, selon moi, un grand inconvénient dont les préopinants ne m’ont pas paru tous assez frappés.

Indépendamment de ce que le parti que nous propose M. Le Chapelier tend à porter un décret très solennel avant que nous ayons aucune existence légale, indépendamment de ce qu’il confond deux ordres qui ont tenu une conduite très différente, indépendamment de ce qu’il avertit nos adversaires d’un système qu’il est bon de ne leur faire connaître qu’en le développant tout entier lorsque nous-mêmes en aurons saisi toutes les conséquences, il appelle, il nécessite en quelque sorte une déclaration de la noblesse encore plus impérative que celle dont nous fûmes accueillis hier; une déclaration que, dans nos formes actuelles, nous ne sommes ni préparés ni aptes à repousser, et qui cependant peut exiger les résolutions les plus promptes. Si nous sommes persuadés, Messieurs, autant que nous devons l’être, qu’une démarche aussi mémorable, aussi nouvelle, aussi profondément décisive que celle de nous déclarer Assemblée nationale, et de prononcer défaut contre les autres ordres, ne saurait jamais être trop mûrie, trop mesurée, trop imposante, et même qu’elle nécessite d’autres actes, sans lesquels nous pourrions obtenir, pour tout succès, une dissolution qui livrerait la France aux plus terribles désordres, nous devons infiniment redouter de nous trouver contraints en quelque sorte, par notre déclaration même, à faire avec précipitation ce qui ne peut jamais être soumis à trop de délibérations.
D’un autre côté, la motion de M. Rabaut-Saint-Etienne dissimule entièrement la conduite arrogante de la noblesse : elle donne en quelque sorte l’attitude de la clientèle suppliante aux communes qui, ne fussent-elles pas bravées et presque défiées, doivent sentir qu’il est temps que le peuple soit protégé par lui seul, c’est-à-dire par la loi qui suppose l’expression de la volonté générale ; Cette motion enfin traite avec la même déférence ceux qui, se rendant juges dans leur propre cause, n’ont pas même daigné condescendre à la discuter; et ceux qui, plus habiles ou plus délicats, couvrent du moins de quelques procédés leur marche irrégulière et chancelante.
Ces deux avis, chacun dans leur sens, me paraissent également exagérés.
Et qu’on ne nous répète pas de grands lieux communs sur la nécessité d’une conciliation. Rien n’est plus aisé que de saisir, par le mot salutaire, les esprits peut attentifs, ou même les bons citoyens qui ont plus de qualités morales que de connaissance des affaires, plus de zèle que de prévoyance ; car le vœu de tous les cœurs honnêtes est la concorde et la paix ; mais les hommes éclairés savent aussi qu’une paix durable n’a d’autre base que la justice, qui ne peut reposer que sur les principes.
Mais peut-on, sans aveuglement volontaire, se flatter d’une conciliation avec les membres de la noblesse, lorsqu’ils ne daignent laisser entrevoir qu’ils pourront ne s’y prêter qu’après avoir dicté des lois exclusives de toutes conciliation ? Lorsqu’ils font précéder leur consentement à nommer des commissaires pour se concerter avec les autres ordres de la fière déclaration qu’ils sont légalement constitués. N’est-ce pas là joindre la dérision au despotisme ? Et que leur reste-t-il à concerter du moment où ils s’adjugent eux-mêmes leurs prétentions ? Laissez-les faire, Messieurs, ils vont vous donner une Constitution, régler l’Etat, arranger les finances; et l’on vous apportera solennellement l’extrait de leurs registres pour servir désormais de code national… Non, Messieurs, on ne transige point avec un tel orgueil, ou l’on est bientôt esclave.
Que si nous voulons essayer encore des voies de conciliation, c’est au clergé, qui du moins a eu pour nos invitations l’égard de déclarer qu’il ne se regardait pas comme constitué légalement, et cela au moment même où la noblesse nous dictait ses décrets souverains ; c’est au clergé qui, soit intérêt bien entendu, soit politique déliée, montre le désir de rester fidèle au caractère de médiateur; c’est au clergé, trop habile pour s’exposer au premier coup de tempête, c’est au clergé, qui aura toujours une grande part à la confiance des peuples, et auquel il nous importera longtemps encore de la conserver ; c’est au clergé qu’il faut nous adresser, non pour arbitrer ce différend (une nation, juge d’elle et de tous ses membres, ne peut avoir ni procès ni arbitres avec eux), mais pour interposer la puissance de la doctrine chrétienne, des fonctions sacrées, des ministres de la religion, des officiers de morale et d’instruction, qu’elle consacre à faire revenir, s’il est possible, la noblesse à des principes plus équitables, à des sentiments plus fraternels, à un système moins périlleux, avant que les députés des communes, obligés de remplir enfin leur devoir et les vœux de leurs commettants, ne puissent se dispenser de déclarer à leur tour les principes éternels de la justice et les droits imprescriptibles de la nation.
Cette marche a plusieurs avantage s; elle nous laisse le temps de délibérer mûrement sur la conduite à tenir avec la noblesse et sur la suite des démarches qu’exigent ses hostilités ; elle offre un prétexte naturel et favorable à l’inaction qui est de prudence, mais non pas de devoir ; elle fournit à la partie des députés du clergé, qui fait des vœux pour la cause populaire, l’occasion, dont ils ont paru avides, de se réunir avec nous ; elle donne enfin des forces à la trop peu nombreuse partie de la noblesse que sa généreuse conduite nous permet de regarder comme les auxiliaires des bons principes. Vous conservez donc ainsi vos avantages, et vous ne vous compromettez en aucun sens, ce qui ne peut pas se dire dans tous les systèmes ; car on aura beau se récrier sur ce qu’on appelle des disputes de mots, tant que les hommes n’auront que des mots pour exprimer leur pensée, il faudra peser ces mots. Eh ! de bonne foi, est-ce bien à ceux qui courbent la tête devant les pointilleries des publicistes, est-ce bien à ceux qui nous rappellent sans cesse à des vieux textes, à de vieux titres, à de belles phrases, à des autorités de discours et d’insinuations ; est-ce bien à ceux qui nous ont journellement fait dire ce que nous ne voulions pas dire, répondre ce que nous ne pouvions pas répondre, à nous reprocher de peser sur les mots ? Nous n’avons pas cessé de convenir que nous n’étions pas constitués : devons-nous nous permettre des formules qui aient toutes les apparences d’un acte de juridictions ? Avons-nous eu tort de prétendre que la puissance doit précéder l’action ? si cela était vrai hier, cela ne l’est-il plus aujourd’hui ? Si cela l’est encore, pouvons-nous plus que les jours passés faire des déclarations secrètes, commencer des registres, donner des pouvoirs ? Tout peut se défendre, Messieurs, excepté l’inconséquence.

Envoyez au clergé, Messieurs, et n’envoyez point à la noblesse, car la noblesse ordonne et le clergé négocie. Autorisez qui vous voudrez à conférer avec les commissaires du clergé, pourvu que vos envoyés ne puissent pas proposer la plus légère composition, parce que sur le point fondamental de la vérification des pouvoirs dans l’Assemblée nationale, vous ne pouvez-vous départir de rien ; et quant à la noblesse, tolérez que les adjoints confèrent avec elle comme des individus, mais ne leur donnez aucune mission, parce qu’elle serait sans but et ne serait pas sans danger.

En effet, ne nous dissimulons pas que dans notre sein même on s’efforce de former un parti pour diviser les Etats Généraux en trois chambres, pour les faire délibérer et opiner par ordre, unique ambition des privilégiés en cet instant, et qui est l’objet d’un véritable fanatisme. Toute déviation du principe, toute apparence de composition encouragera le parti, et entraînera ceux d’entre nous qu’on est parvenu à ébranler. Déjà l’on a répandu, déjà l’on professe qu’il vaut mieux opiner par ordre que de s’exposer à une scission (ce qui revient à dire, séparons-nous de peur de nous séparer) que le ministre désire, que le roi veut, que le royaume craint. Si le ministre est faible, soutenez-le contre lui-même, prêtez-lui de vos forces, parce que vous avez besoin de ses forces. Un aussi bon roi que le nôtre ne veut pas ce qu’il n’a pas le droit de vouloir. Le royaume craindrait, s’il pouvait vous croire vacillants. Qu’il vous sache fermes et unis, vous serez investis de toute sa sécurité. On vous flatte enfin (et c’est le plus adroit des pièges que depuis vingt-quatre heures seulement on n’a pas craint de dresser, même à découvert), on nous flatte que les ordres privilégiés vont sacrifier leurs exemptions pécuniaires : et quel intérêt, dit-on alors, d’opiner plutôt par tête que par ordre ? quel intérêt ! Je comprendrais ce langage s’il était adressé à ceux qui s’appellent les deux premiers ordres; car comme ils n’ont pas un seul privilège au-delà des exemptions pécuniaires, comme hors de ce cercle tous nos intérêts sont évidemment communs, je ne leur vois pas une seule raison de s’opposer à la délibération par tête, s’ils sont de bonne foi ; et voilà, pour le dire en passant, pourquoi je ne crois encore que faiblement à la sincérité de leurs sacrifices. Mais nous qui, malgré leur fierté dédaigneuse, avons de grandes raisons de douter qu’ils aient le privilège exclusif de l’instruction et des lumières ; nous qui ne regardons point l’Assemblée nationale comme un bureau de subdélégués; nous qui croyons que travailler à la Constitution est le premier de nos devoirs, et la plus sainte de nos missions; nous qui savons qu’il est physiquement impossible de s’assurer d’avoir obtenu le vœu national autrement que par la votation par tête ; la renonciation la plus complète et la moins ambiguë aux exemptions pécuniaires ne nous désintéressera nullement du seul mode de délibérer et d’opiner, auquel nos pouvoirs nous autorisent, et nos consciences nous contraignent.
Ne compromettons pas ce principe sacré, Messieurs, n’encourageons pas les intrigants, n’exposons pas les faibles, n’égarons pas, n’alarmons pas l’opinion publique, marchons avec une circonspection prévoyante ; mais marchons…
La noblesse a rompu par le fait l’ajournement du roi; nous devons en aviser M. le garde des Sceaux, pour constater que le provisoire est fini, et annoncer ainsi, par la voie la plus modérée et la plus respectueuse, mais la plus régulière et la plus directe, que les communes vont s’occuper des moyens d’exercer leurs droits et de conserver les principes.
Envoyons ensuite au clergé des hommes munis de notre confiance, et autorisée à inviter, à entendre mais non à proposer. Laissons la noblesse continuer paisiblement sa marche usurpatrice autant qu’orgueilleuse ; plus elle aura fait de chemin, plus elle se sera donné de torts ; plus les communes, qui n’en veulent point avoir, qui n’en auront jamais, seront encouragées au principes, sûres de leur force, et par cela même de leur modération ; plus la concorde, l’ensemble, l’harmonie s’établiront parmi nous, plus l’esprit public se formera, et de lui seul se composeront notre irrésistible puissance, nos glorieux et durables succès.

La motion de M. Rabaud de Saint-Etienne est adoptée en ces termes :

« L’assemblée des communes a résolu qu’elle nommerait des personnes pour conférer avec celles qui ont été ou qui seront choisies par MM. du clergé et de la noblesse, sur les moyens proposés pour réunir tous les députés, afin de vérifier tous les pouvoirs en commun ; et il sera fait une relation écrite des conférences. »

Source : Histoire parlementaire de la Révolution française, Volume 1.