Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 11 août 1791.

(Opinion de Robespierre sur la rédaction définitive de la constitution.)

Les comités vous proposent de substituer à une condition mauvaise une condition
plus injuste et plus onéreuse encore. Les inconvénients s’appliquent d’une
manière plus forte au nouveau système. Le peuple est-il libre de choisir ses
représentants, s’il ne l’est pas dans le choix de ses intermédiaires? Les
comités me paraissent dans une contravention continuelle. Vous avez reconnu, sur
leur proposition, que tous les citoyens étaient admissibles à toutes les
fonctions, sans autre distinction que celle des vertus et des talents. A quoi
nous sert cette promesse, puisqu’elle a été violée sur-le-champ? Que nous
importe qu’il n’y ait plus de noblesse féodale, si vous y substituez une
distinction plus réelle, à laquelle vous attachez un droit politique? Et que
m’importe à moi qu’il n’y ait plus d’armoiries, s’il faut que je voie naître une
nouvelle classe d’hommes à laquelle je serai exclusivement obligé de donner ma
confiance? Cette contradiction permettrait de douter de votre bonne foi et de
votre loyauté. Je conviens cependant qu’il faut une garantie qui rassure contre
les électeurs; mais est-ce la richesse? L’indépendance et la probité se
mesurent-elles sur la fortune? Un artisan, un laboureur, qui paient dix journées
de travail, voilà des hommes plus indépendants que le riche, parce que leurs
besoins sont encore plus bornés que leurs fortunes. Quoique ces idées soient
morales, elles n’en sont pas moins dignes d’être présentées à l’assemblée. Ce ne
sont pas là des lignes sans largeur. On nous a cité l’exemple des Anglais et des
Américains: ils ont eu tort, sans doute, d’admettre des lois contraires aux
principes de la justice; mais, chez eux, ces inconvénients sont compensés par
d’autres bonnes lois. Quelle était la garantie d’Aristide lorsqu’il subjugua les
suffrages de la Grèce entière? Ce grand homme qui, après avoir administré les
deniers publics de son pays, ne laissa pas de quoi se faire enterrer, n’aurait
pas trouvé entrée dans vos assemblées électorales. D’après les principes de vos
comités, nous devrions rougir d’avoir élevé une statue à J. J. Rousseau, parce
qu’il ne payait pas le marc d’argent. Apprenez à reconnaître la dignité d’homme
dans tout être qui n’est pas noté d’infamie. Il n’est pas vrai qu’il faille être
riche pour tenir à son pays; la loi est faite pour protéger les plus faibles; et
n’est-il pas injuste qu’on leur ôte toute influence dans sa confection? Pour
vous décider, réfléchissez quels sont ceux qui vous ont envoyés? Etaient-ils
calculés sur un marc, sur un demi-marc d’argent? Je vous rappelle au titre de
votre convocation: “Tout Français ou naturalisé Français, payant une imposition
quelconque, devra être admis à choisir les électeurs.” Nous ne sommes donc pas
purs, puisque nous avons clé choisis par des électeurs qui ne payaient rien.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 23 août 1791.

(Opinion de Robespierre sur la liberté de la presse.)

M. Dandré et les autres partisans du comité semblent quelquefois se rapprocher
des principes pour s’en éloigner sur-le-champ. M. Dandré paraît dans la dernière
partie de son opinion déterminé à nous accorder… (Il s’élève des murmures.
Regnault de Saint-Jean-d’Angely: Je demande que le préopinant veuille bien
indiquer la corporation dont il est le chef.) Je m’en vais satisfaire à
l’interpellation du préopinant. Quand j’ai dit _nous_, je parlais de ceux que la
question intéresse, c’est-à-dire de la généralité des citoyens: ce sont les
droits de la nation que je réclame contre un article qui me paraît les attaquer.
Je dis donc que M. Dandré paraissait accorder le droit d’une censure salutaire
et libre sur les actes d’administration; si l’article remplissait cet objet,
alors on pourrait dire que nous sommes d’accord; mais il ne le remplit pas.

Qu’est-ce que la liberté d’exercer la censure? (On murmure.) La puissance des
comités s’étend-elle jusqu’à parler aussi longtemps qu’ils veulent et à ne
laisser parler personne? Je dis que cette censure sur les actes d’administration
ne pourra pas s’exercer sans que, en vertu de l’article qui vous est proposé, on
puisse poursuivre le censeur comme calomniateur. Par exemple, un ministre
parlant toujours de patriotisme et d’ordre public, peut mettre une négligence
coupable dans l’exécution des lois relatives à la défense du royaume, entretenir
des intelligences secrètes avec les ennemis du dehors. Je demande si le droit du
citoyen se réduira à dire très modestement, très respectueusement: M. le
ministre a négligé de porter tel corps de troupes sur les frontières; ou
n’aura-t-il pas le droit de dire s’il en a le courage: j’aperçois dans sa
conduite un plan de conspiration contre le salut public; j’invite mes
concitoyens à le surveiller.

Voici un autre exemple. Un général préposé à la défense de nos frontières a
exécuté un plan dont le résultat devait être de livrer la nation à tous les
fléaux de la guerre domestique et extérieure. Je suppose que j’aie eu des
indices certains de ce crime, comme tout homme de bonne foi et clairvoyant a pu
en avoir, je ne pourrai donc pas provoquer la surveillance publique sur un tel
homme sans être puni comme calomniateur? Je dis que par la nature des choses
l’intention de faire le mal touche de si près à l’action même, qu’il y a une
connexité si évidente entre le crime consommé et l’intention du crime, qu’on ne
pourra dénoncer un délit d’administration, sans risquer d’être poursuivi comme
calomniateur des intentions.

A quoi sert cette distinction qu’il est si facile d’éluder dans son usage entre
un délit commis et l’intention, si ce n’est à gêner la censure sur tous les
points?

Consultons l’expérience: sur cent accusations intentées par l’Assemblée
nationale elle-même contre des citoyens, 99 sont restées sans preuves. Si M.
Bouillé eût été dénoncé comme un homme méditant des projets contre la patrie, le
citoyen clairvoyant et zélé, qui en eût découvert les indices sans en découvrir
encore les preuves juridiques, n’eût-il pas passé pour calomniateur? Pour
appuyer la vérité de cette observation, je rappellerai l’engouement général
excité en faveur du patriotisme et du zèle de cet officier, les éloges qui lui
ont été prodigués par l’intrigue et les remercîments même surpris à la sagesse
de l’Assemblée nationale. Lorsque les chances de l’équité sont tellement
incertaines en faveur de l’un et de l’autre système, je demande s’il faut priver
la société de l’avantage suprême d’une censure illimitée sur les fonctionnaires
publics. Je demande que la rédaction plus précise de M. Larochefoucault soit
préférée à celle du comité.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 23 août 1791.

(Opinion de Robespierre sur les hommes libres de couleurs dans les colonies
françaises.).

Lorsqu’on se présente à votre tribunal pour défendre celui de vos décrets qui,
au jugement de la nation, a le plus honoré cette Assemblée; pour empêcher que
dans un moment, et presque sans discussion, d’après des faits recueillis par des
parties qui ne sont pas entièrement désintéressées dans cette affaire, d’après
des déclamations plusieurs fois répétées, et toujours repoussées par vous dans
cette affaire, on n’élève contre ce système, conforme aux droits de la justice,
de la raison, de l’intérêt national, un système nouveau, fondé sur des principes
absolument différents; alors le premier sentiment qu’on éprouve, c’est
l’étonnement de discuter devant vous une pareille question: on est bien éloigné
surtout de penser que cette question soit déjà préjugée avant d’avoir été
discutée avec la profondeur qu’elle exige. Eh! fût-il vrai qu’on dût faire
encore des efforts impuissants pour réclamer les droits de l’humanité, ce serait
encore un devoir de les réclamer: c’est ce qui m’encouragera à vous parler
encore, et de l’intérêt national, qui paraît si méconnu par les sentiments de
ceux que je combats, et même de justice et de philosophie,

La première question que l’on doit se faire, ce me semble, dans ce moment, c’est
de demander si, pour attaquer les décrets que vous avez rendus, l’on vous
présente des raisons qui n’aient été ni prévues ni discutées lorsque vous les
avez portés. Or, je vois ici les mêmes moyens employés: d’une part, des maux
infinis qu’on nous pronostique pour vous faire peur; de l’autre, des
raisonnements qui ne pouvaient souffrir le plus léger examen, raisonnements
démentis à la fois et par la raison et par les faits.

Je commence par examiner, en très peu de mots, les raisonnements moraux et
politiques, allégués par le rapporteur du comité colonial. Il vous a exposé sa
théorie sur l’unique moyen, suivant lui, de conserver la tranquillité et la
subordination des esclaves dans les colonies. Or, il nous a dit que cet ordre de
chose tenait essentiellement et exclusivement à l’extrême distance que ces
esclaves a percevaient entre les blancs et eux; que cette distance disparaîtrait
à leurs yeux, si les hommes de couleur jouissaient des mêmes droits que les
blancs.

Voilà un raisonnement qui est absolument démenti par les faits et par les
raisons d’analogie. Il ne faut pas perdre de vue qu’avant votre décret les
hommes libres de couleur jouissaient des droits de citoyen, qu’ils ne
jouissaient pas des droits politiques, parce qu’alors nul citoyen n’avait des
droits politiques; mais ils étaient dans la classe des blancs sous le rapport
des droits civils dont les citoyens jouissaient seuls alors; ainsi, alors, les
esclaves voyaient des hommes de couleur à une distance infinie d’eux, et cette
distance était celle de l’esclavage à la liberté, du néant à l’existence civile:
or, je demande si ces nouveaux droits que vous avez accordés aux hommes libres
de couleur, mettraient entre eux et les autres une distance plus grande que ne
mettait entre eux et les esclaves l’acquisition de la liberté et de l’existence
civile. Or, si cette distance n’a rien diminué de la subordination des esclaves,
s’il est faux que ces idées parviennent jusqu’à leur esprit, n’est-il pas
évident que le raisonnement qu’on vous fait pour égarer votre justice, est une
pure illusion, et le résultat de l’imagination des partisans du projet que je
combats. On n’a pas manqué d’appuyer ce système extravagant d’un fait très
extraordinaire: on vous a dit que la déclaration des droits que vous avez
reconnus dans les hommes libres de couleur, avait excité une insurrection parmi
les esclaves; on vous a cité la Croix des Bouquets; j’affirme que ce fait est
faux, et j’atteste tout homme raisonnable qui voudra réfléchir et sur les faits
et sur la nature même de la chose, que quelques lettres que l’on peut se faire
écrire, n’auront jamais autant de poids sur les personnes raisonnables que ce
fait connu de tout le monde, que dans les colonies nulle lettre, depuis
l’origine des contestations que la révolution a fait naître entre les blancs et
les hommes libres de couleur, ne peut parvenir aux hommes de couleur sans avoir
été décachetée; c’est un fait notoire connu de tout le monde, et qui est
beaucoup plus certain que les fables que l’on nous débite pour appuyer le
système du comité. On ne persuadera jamais à personne, je ne dis pas seulement
que les décrets de l’Assemblée nationale, mais même les relations de ces décrets
avec les droits de citoyens, puissent donner des idées assez nettes à des hommes
abrutis par l’esclavage, qui ont très peu d’idées ou qui n’ont que des idées
absolument étrangères à celles dont il s’agit en ce moment pour les engager à
rompre tout à la fois, et leurs anciennes habitudes et leurs chaînes.

Les colons sont indignés, dit-on, de ce que vous avez violé la foi que vous leur
aviez donnée!… Mais quel homme de bonne foi peut soutenir ici que, par aucun
de vos décrets, vous ayez pris avec les colons blancs l’engagement de dépouiller
les hommes libres de couleur de la qualité de citoyens actifs; que vous ayez
promis de ne rien décréter à cet égard sans le consentement et l’initiative des
colons blancs? Qu’on me le cite ce décret: est ce celui du 28 mars? Eh! c’est
celui que j’invoque pour réclamer la foi qui avait été donnée à tous les membres
de celle Assemblée.

Je rappelle à l’Assemblée qu’alors en effet quelques personnes eurent des
inquiétudes, non pas sur le fond de la chose, qui ne pouvait présenter aucune
difficulté, mais sur les intentions de ceux qui auraient pu désirer favoriser
les colons blancs aux dépens des hommes libres de couleur. Ils manifestèrent ces
inquiétudes, et demandèrent que l’Assemblée déclarât que ces mots ne
renfermaient point les esclaves; on répondit: cela n’est point nécessaire; il
est bien entendu que les hommes libres de couleur sont seuls compris: et c’est
sur la foi de cette explication, qui n’était pas même nécessaire, que tous les
membres acquiescèrent au décret qui vous fut présenté par le même rapporteur qui
vous présente celui-ci.

(Barnave: Ce fait est absolument faux. Grégoire: Je demande la parole. Je ne
conçois pas comment M. Barnave ose nier ce fait. Le 28 mars, ce fut moi qui
demandai que nominativement les gens de couleur fussent dénommés dans ce décret.
Il est de fait que M. Barnave me dit-lui-même qu’il ne les avait pas exclus; et
il est de fait qu’au mois de mai dernier, après bien des interpellations, M.
Barnave a été obligé d’en faire l’aveu lui- même. Barnave: Quoique le fait dont
il s’agit n’intéresse pas la délibération actuelle, attendu que c’est un fait
purement particulier, et qui n’intéresse pas l’Assemblée, je dois dire ce qui
est véritable, et ce pour quoi j’ai interrompu l’opinant. Il est deux
circonstances qu’il faut absolument distinguer. Il est vrai que sur
l’interpellation de M. Grégoire, qui me demanda si l’article excluait les hommes
de couleur, je lai dis en particulier, comme je le dirais encore, que l’article
n’entendait établir aucune espèce de préjugé pour ou contre. En effet, nous
n’avions envoyé un mode de convocation, déclaré provisoire par notre décret, que
dans le cas où les Assemblées coloniales actuellement existantes ne seraient pas
maintenues. Par le même décret, nous avons dit que le mode de convocation, pris
de celui de la Martinique, n’était que provisoire, et, pour cette première fois,
dans le cas où l’Assemblée ne serait pas maintenue; et que, pour le définitif et
pour l’avenir, ces mêmes Assemblées feraient leurs propositions sur la totalité
de la constitution, et notamment sur les droits de citoyen actif et
d’éligibilité. Lucas: Je conclus au moins de là qu’on ne viole pas, comme on le
prétend, le décret du 8 mars.)

Ce qui vient d’être dit prouve la vérité de ce que j’ai avancé; car dès qu’une
fois ces mots _toute personne_ ne préjugent rien contre les bommes libres de
couleur, il s’ensuit que vous n’avez fait aucune promesse aux colons blancs,
relativement aux gens de couleur. C’est à tort, par conséquent, qu’on vous
objecte la prétendue foi donnée aux colons blancs, comme une raison de leur
sacrifier les droits des hommes de couleur libres, et comme un motif qui peut
les exciter à la révolté contre vos décrets; et si j’avais besoin de restituer
dans toute son intégrité le fait que j’avais posé, je vous rappellerais un autre
fait certain qui vous a été rappelé par M. Tracy, savoir: qu’à l’époque de ces
décrets, toutes les prétentions que les colons blancs annonçaient n’étaient que
celle de garantir leurs propriétés de la crainte de voir toujours les esclaves
parvenir à la liberté; c’est que ces mots _toute personne_, c’est que les
clauses qu’ils renferment ne leur furent données que pour calmer leurs
inquiétudes. Elles leur furent même alors vivement disputées, parce que nous
avions une extrême répugnance à consacrer formellement l’esclavage. Ces temps
devaient-ils changer?

Je passe maintenant à l’examen des faits préparés, présentés avec beaucoup de
chaleur et de véhémence pour exciter dans vos âmes des alarmes capables de
l’emporter sur votre justice et sur votre sagesse. Quels sont donc ces faits?
Qui oserait donc ici invoquer l’expérience? A-t-on fait quelque tentative pour
exécuter vos décrets? A-t-on employé un seul moyen pour aplanir les difficultés
qui pouvaient se rencontrer dans leur exécution? A-t-on exigé l’obéissance comme
on devait le faire? A-t-on manifesté que l’on voulait réellement que ce décret
fût exécuté? Ce décret n’a pas même été envoyé! mais à sa place des libelles
séditieux ont été envoyés, des manoeuvres coupables ont été employées pour
exciter la révolte. De tous les faits que l’on vous présente, ou que l’on aurait
dû vous présenter, celui-là seul est vrai. Que nos adversaires démentent cet
écrit incendiaire, envoyé dû sein du comité colonial dans les colonies, pour
empêcher l’exécution de votre décret.

Des intrigues sont-elles des raisons péremptoires contré une loi sage, et
faut-il que vous vous hâtiez d’anéantir la vôtre pour conserver des intrigues?
Après tout, qu’y a-t-il donc dans tous ces événements que vous n’ayez prévu;
lorsque vous rendîtes votre décret; alors aussi on voulut vous épouvanter par
des menaces; alors on osa vous faire entendre qu’on provoquerait l’insurrection
des blancs contre votre autorité, vous sentîtes que vous ne deviez point céder à
ces lâches terreurs, vous eûtes la sagesse de ne point encourager l’audace, et
de dédaigner les pièges de l’intrigue; vous ne pensiez pas que la volonté et les
passions d’une classe quelconque osassent lutter sérieusement contre la fermeté
de l’Assemblée nationale, armée de la justice, et contre la puissance de la
nation française. Abjurerez-vous aujourd’hui ces grands principes, pour ne
montrer que faiblesse, légèreté, inconséquence? Oublierez-vous que c’est la
faiblesse et la lâcheté qui perdent les Etats et les gouvernements, et que c’est
le courage et la constance qui les conservent? Mais, d’abord jusqu’à quel point
faut-il y croire? n’est-ce pas une chose étonnante que lorsqu’on délibère sur un
objet aussi important, aussi intimement lié et à la propriété nationale, et à la
gloire des représentants de la nation, on ne se donne pas seulement la peine
d’examiner les faits dont on parle si souvent sans en prouver aucun, et dont
personne ne s’est donné la peine d’apprécier, ni la nature, ni les
circonstances, ni les auteurs? Qui sont ceux qui les ont produits? Qui sont ceux
qui les attestent? Ne sont-ce pas les parties intéressées? Ne sont-ce pas ceux
qui, après avoir extraordinairement redouté le décret avant qu’il fût porté,
n’ont cessé depuis de le calomnier et de l’enfreindre? Ne sont-ce pas ceux qui,
après avoir prédit de sinistres événements, se seraient appliqués à les faire
naître, et qui voudraient ensuite les supposer ou les exagérer.

Ah! donnez-nous au moins le temps d’examiner: on a bien pris le temps nécessaire
pour préparer, pour recueillir ces adresses présentées dans le moment qui a paru
le plus convenable. Qu’il nous soit au moins permis aussi de recueillir tous les
faits qui les démentent, et de nous munir de toutes les preuves que le hasard et
l’amour de l’humanité peuvent avoir jetées au milieu de nous. Défions-nous au
moins du tumulte et des cabales qui ont trop souvent présidé à nos délibérations
sur cet important objet. Opposez aux adresses de plusieurs chambres de commerce
les pétitions des citoyens moins intéressés des mêmes villes, qui en prouvent
toute l’exagération et même quelque chose de plus, telles que celles des
citoyens de Rennes, de Brest, de Bordeaux. L’arrêté du département de cette
dernière ville, vous instruit de ce que l’intrigue peut faire pour opprimer la
liberté et la justice. Faites-vous représenter toutes ces lettres qui prouvent
que la situation des colonies ne présente rien qui puisse faire craindre une
résistance décidée à l’exécution du décret, quand l’autorité de la nation a
parlé; ou plutôt réduisez à leur juste valeur les faits même que nos adversaires
nous attestent. Alors, loin d’être effrayés, vous verrez que tout se réduit à
des signes de mécontentement plus ou moins prononcés par une partie des citoyens
de quelques parties de nos colonies.

Certes, il n’était pas difficile de prévoir qu’une loi qui blessait l’égoïsme
d’une classe de colons, occasionnerait des mécontentements; et vous l’aviez
prévu au mois de mai dernier. Il n’est pas plus difficile de concevoir que les
chefs d’une insurrection apparente aient tenu des propos insensés et séditieux,
qu’ils aient affecté même de les tenir, pour fournir aux chefs de leur faction
en Europe un prétexte de faire craindre la chimérique scission des colonies;
mais, en vérité, aux yeux des hommes raisonnables, n’y a-t-il pas une distance
infinie entre le mécontentement, entre les menaces de quelques malintentionnés,
et le dessein formé de lever l’étendard de la révolte contre la nation, de
briser violemment les liens de l’habitude, de l’honneur, du devoir et surtout de
l’intérêt, seul lien durable qui les attache à nous. Aussi, fixez votre
attention sur toutes les pièces relatives aux colonies, qui ne paraissent point
avoir été fabriquées par l’esprit de parti; vous y verrez qu’au milieu de
quelques insurrections partielles, la disposition général des esprits est
d’obéir à la loi, si la soumission est exigée avec fermeté; vous y verrez que
les colons blancs eux-mêmes vous avertissent des pièges que l’on vous tend en
Europe, et qu’ils vous conjurent de déployer la fermeté qui vous convient, en
vous donnant la garantie que la résistance de l’orgueil, de l’intérêt
particulier céderont à l’intérêt général et à la justice.

Qu’il me soit permis de vous le dire, quelque haine qui puisse exister contre
moi, le courage gratuit que j’ai montré à défendre la justice, l’humanité et les
intérêts sacrés d’une partie des citoyens que nous devons protéger en Amérique,
puisque nous nous occupons de leur sort, ne m’abandonnera pas; qu’il me soit
permis de remettre sons vos yeux quel spectacle nous a présenté l’affaire des
colonies depuis qu’il en a été question parmi nous. Rappelez-vous les
dispositions particulières toujours présentées à l’improviste. Jamais aucun plan
général qui vous permit d’embrasser d’un coup d’oeil et le but où l’on voulait
vous conduire, et les chemins par lesquels on voulait vous faire parvenir.
Rappelez-vous toutes ces délibérations où, après avoir remporté l’avantage
auquel on semblait d’abord borner tous ses voeux, on s’en faisait un titre pour
en obtenir de nouveaux; où, en vous conduisant toujours de récits en récits,
d’épisodes en épisodes, de terreurs en terreurs, ou gagnait toujours quelque
chose sur vos principes et sur l’intérêt national, jusqu’à ce qu’enfin, échouant
contre un écueil, on s’est bien promis de réparer son naufrage.

Mais, je ne puis me dispenser de répondre à une certaine observation que l’on
vous a présentée pour affaiblir l’intérêt des hommes libres de couleur.
Remarquez qu’il n’est pas question de leur accorder leurs droits, remarquez
qu’il n’est pas question de les leur reconnaître, remarquez qu’il est question
de les leur arracher, après que vous les leur avez reconnus. Et quel est l’homme
qui, avec quelque sentiment de justice, puisse se porter légèrement à dire à
plusieurs milliers d’hommes: nous avions reconnu que vous aviez des droits, nous
vous ayons regardés comme citoyens actifs; mais nous allons vous replonger dans
la misère et dans l’avilissement; nous allons vous remettre aux pieds de ces
maîtres impérieux dont nous vous avions aidés à secouer le joug?

Qu’est-ce donc, surtout dans les colonies, que les droits civils qu’on leur
laisse, sans les droits politiques? Qu’est-ce qu’un homme privé des droits de
citoyen actif dans les colonies, sous la domination des blancs? C’est un homme
qui ne peut influer ni directement, ni indirectement sur lès intérêts les plus
touchants, les plus sacrés de. la société dont il fait partie; c’est un homme
qui est gouverné par des magistrats au choix desquels il ne peut concourir en
aucune manière, par des lois, par des règlements, par des actes d’administration
pesant sans cesse sur lui, sans avoir usé du droit qui appartient à tout citoyen
d’influer pour sa part dans les conventions sociales, en ce qui concerne son
intérêt particulier. C’est un homme avili dont la destinée est abandonnée aux
caprices, aux passions, aux intérêts d’une caste supérieure. Voilà les biens
auxquels on attache une médiocre importance! Que l’on pense ainsi, lorsqu’on
regarde la liberté comme le superflu dont le peuple français peut se passer,
pourvu qu’on lui laisse la tranquillité et du pain; que l’on raisonne ainsi avec
de tels principes, je ne m’en étonne pas. Mais moi. dont la liberté sera
l’idole, moi, qui ne connais ni bonheur, ni prospérité, ni moralité pour les
hommes, ni pour les nations, sans liberté, je déclare que j’abhorre de pareils
systèmes, et que je réclame votre justice, l’humanité, la justice et l’intérêt
national en faveur des hommes libres de couleur.