Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 11 août 1791.

(Opinion de Robespierre sur la rédaction définitive de la constitution.)

Les comités vous proposent de substituer à une condition mauvaise une condition plus injuste et plus onéreuse encore. Les inconvénients s’appliquent d’une manière plus forte au nouveau système. Le peuple est-il libre de choisir ses représentants, s’il ne l’est pas dans le choix de ses intermédiaires? Les comités me paraissent dans une contravention continuelle. Vous avez reconnu, sur leur proposition, que tous les citoyens étaient admissibles à toutes les fonctions, sans autre distinction que celle des vertus et des talents. A quoi nous sert cette promesse, puisqu’elle a été violée sur-le-champ? Que nous importe qu’il n’y ait plus de noblesse féodale, si vous y substituez une distinction plus réelle, à laquelle vous attachez un droit politique? Et que m’importe à moi qu’il n’y ait plus d’armoiries, s’il faut que je voie naître une nouvelle classe d’hommes à laquelle je serai exclusivement obligé de donner ma confiance? Cette contradiction permettrait de douter de votre bonne foi et de votre loyauté. Je conviens cependant qu’il faut une garantie qui rassure contre les électeurs; mais est-ce la richesse? L’indépendance et la probité se mesurent-elles sur la fortune? Un artisan, un laboureur, qui paient dix journées de travail, voilà des hommes plus indépendants que le riche, parce que leurs besoins sont encore plus bornés que leurs fortunes. Quoique ces idées soient morales, elles n’en sont pas moins dignes d’être présentées à l’assemblée. Ce ne sont pas là des lignes sans largeur. On nous a cité l’exemple des Anglais et des Américains: ils ont eu tort, sans doute, d’admettre des lois contraires aux principes de la justice; mais, chez eux, ces inconvénients sont compensés par d’autres bonnes lois. Quelle était la garantie d’Aristide lorsqu’il subjugua les suffrages de la Grèce entière? Ce grand homme qui, après avoir administré les deniers publics de son pays, ne laissa pas de quoi se faire enterrer, n’aurait pas trouvé entrée dans vos assemblées électorales. D’après les principes de vos comités, nous devrions rougir d’avoir élevé une statue à J. J. Rousseau, parce qu’il ne payait pas le marc d’argent. Apprenez à reconnaître la dignité d’homme dans tout être qui n’est pas noté d’infamie. Il n’est pas vrai qu’il faille être riche pour tenir à son pays; la loi est faite pour protéger les plus faibles; et n’est-il pas injuste qu’on leur ôte toute influence dans sa confection? Pour vous décider, réfléchissez quels sont ceux qui vous ont envoyés? Etaient-ils calculés sur un marc, sur un demi-marc d’argent? Je vous rappelle au titre de votre convocation: « Tout Français ou naturalisé Français, payant une imposition quelconque, devra être admis à choisir les électeurs. » Nous ne sommes donc pas purs, puisque nous avons clé choisis par des électeurs qui ne payaient rien.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 23 août 1791.

(Opinion de Robespierre sur la liberté de la presse.)

M. Dandré et les autres partisans du comité semblent quelquefois se rapprocher des principes pour s’en éloigner sur-le-champ. M. Dandré paraît dans la dernière partie de son opinion déterminé à nous accorder… (Il s’élève des murmures. Regnault de Saint-Jean-d’Angely: Je demande que le préopinant veuille bien indiquer la corporation dont il est le chef.) Je m’en vais satisfaire à l’interpellation du préopinant. Quand j’ai dit _nous_, je parlais de ceux que la question intéresse, c’est-à-dire de la généralité des citoyens: ce sont les droits de la nation que je réclame contre un article qui me paraît les attaquer. Je dis donc que M. Dandré paraissait accorder le droit d’une censure salutaire et libre sur les actes d’administration; si l’article remplissait cet objet, alors on pourrait dire que nous sommes d’accord; mais il ne le remplit pas.

Qu’est-ce que la liberté d’exercer la censure? (On murmure.) La puissance des comités s’étend-elle jusqu’à parler aussi longtemps qu’ils veulent et à ne laisser parler personne? Je dis que cette censure sur les actes d’administration ne pourra pas s’exercer sans que, en vertu de l’article qui vous est proposé, on puisse poursuivre le censeur comme calomniateur. Par exemple, un ministre parlant toujours de patriotisme et d’ordre public, peut mettre une négligence coupable dans l’exécution des lois relatives à la défense du royaume, entretenir des intelligences secrètes avec les ennemis du dehors. Je demande si le droit du citoyen se réduira à dire très modestement, très respectueusement: M. le ministre a négligé de porter tel corps de troupes sur les frontières; ou n’aura-t-il pas le droit de dire s’il en a le courage: j’aperçois dans sa conduite un plan de conspiration contre le salut public; j’invite mes concitoyens à le surveiller.

Voici un autre exemple. Un général préposé à la défense de nos frontières a exécuté un plan dont le résultat devait être de livrer la nation à tous les fléaux de la guerre domestique et extérieure. Je suppose que j’aie eu des indices certains de ce crime, comme tout homme de bonne foi et clairvoyant a pu en avoir, je ne pourrai donc pas provoquer la surveillance publique sur un tel homme sans être puni comme calomniateur? Je dis que par la nature des choses l’intention de faire le mal touche de si près à l’action même, qu’il y a une connexité si évidente entre le crime consommé et l’intention du crime, qu’on ne pourra dénoncer un délit d’administration, sans risquer d’être poursuivi comme calomniateur des intentions.

A quoi sert cette distinction qu’il est si facile d’éluder dans son usage entre un délit commis et l’intention, si ce n’est à gêner la censure sur tous les points?

Consultons l’expérience: sur cent accusations intentées par l’Assemblée nationale elle-même contre des citoyens, 99 sont restées sans preuves. Si M. Bouillé eût été dénoncé comme un homme méditant des projets contre la patrie, le citoyen clairvoyant et zélé, qui en eût découvert les indices sans en découvrir encore les preuves juridiques, n’eût-il pas passé pour calomniateur? Pour appuyer la vérité de cette observation, je rappellerai l’engouement général excité en faveur du patriotisme et du zèle de cet officier, les éloges qui lui ont été prodigués par l’intrigue et les remercîments même surpris à la sagesse de l’Assemblée nationale. Lorsque les chances de l’équité sont tellement incertaines en faveur de l’un et de l’autre système, je demande s’il faut priver la société de l’avantage suprême d’une censure illimitée sur les fonctionnaires publics. Je demande que la rédaction plus précise de M. Larochefoucault soit préférée à celle du comité.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 23 août 1791.

(Opinion de Robespierre sur les hommes libres de couleurs dans les colonies françaises.).

Lorsqu’on se présente à votre tribunal pour défendre celui de vos décrets qui, au jugement de la nation, a le plus honoré cette Assemblée; pour empêcher que dans un moment, et presque sans discussion, d’après des faits recueillis par des parties qui ne sont pas entièrement désintéressées dans cette affaire, d’après des déclamations plusieurs fois répétées, et toujours repoussées par vous dans cette affaire, on n’élève contre ce système, conforme aux droits de la justice, de la raison, de l’intérêt national, un système nouveau, fondé sur des principes absolument différents; alors le premier sentiment qu’on éprouve, c’est l’étonnement de discuter devant vous une pareille question: on est bien éloigné surtout de penser que cette question soit déjà préjugée avant d’avoir été discutée avec la profondeur qu’elle exige. Eh! fût-il vrai qu’on dût faire encore des efforts impuissants pour réclamer les droits de l’humanité, ce serait encore un devoir de les réclamer: c’est ce qui m’encouragera à vous parler encore, et de l’intérêt national, qui paraît si méconnu par les sentiments de ceux que je combats, et même de justice et de philosophie,

La première question que l’on doit se faire, ce me semble, dans ce moment, c’est de demander si, pour attaquer les décrets que vous avez rendus, l’on vous présente des raisons qui n’aient été ni prévues ni discutées lorsque vous les avez portés. Or, je vois ici les mêmes moyens employés: d’une part, des maux infinis qu’on nous pronostique pour vous faire peur; de l’autre, des raisonnements qui ne pouvaient souffrir le plus léger examen, raisonnements démentis à la fois et par la raison et par les faits.

Je commence par examiner, en très peu de mots, les raisonnements moraux et politiques, allégués par le rapporteur du comité colonial. Il vous a exposé sa théorie sur l’unique moyen, suivant lui, de conserver la tranquillité et la subordination des esclaves dans les colonies. Or, il nous a dit que cet ordre de chose tenait essentiellement et exclusivement à l’extrême distance que ces esclaves a percevaient entre les blancs et eux; que cette distance disparaîtrait à leurs yeux, si les hommes de couleur jouissaient des mêmes droits que les blancs.

Voilà un raisonnement qui est absolument démenti par les faits et par les raisons d’analogie. Il ne faut pas perdre de vue qu’avant votre décret les hommes libres de couleur jouissaient des droits de citoyen, qu’ils ne jouissaient pas des droits politiques, parce qu’alors nul citoyen n’avait des droits politiques; mais ils étaient dans la classe des blancs sous le rapport des droits civils dont les citoyens jouissaient seuls alors; ainsi, alors, les esclaves voyaient des hommes de couleur à une distance infinie d’eux, et cette distance était celle de l’esclavage à la liberté, du néant à l’existence civile: or, je demande si ces nouveaux droits que vous avez accordés aux hommes libres de couleur, mettraient entre eux et les autres une distance plus grande que ne mettait entre eux et les esclaves l’acquisition de la liberté et de l’existence civile. Or, si cette distance n’a rien diminué de la subordination des esclaves, s’il est faux que ces idées parviennent jusqu’à leur esprit, n’est-il pas évident que le raisonnement qu’on vous fait pour égarer votre justice, est une pure illusion, et le résultat de l’imagination des partisans du projet que je combats. On n’a pas manqué d’appuyer ce système extravagant d’un fait très extraordinaire: on vous a dit que la déclaration des droits que vous avez reconnus dans les hommes libres de couleur, avait excité une insurrection parmi les esclaves; on vous a cité la Croix des Bouquets; j’affirme que ce fait est faux, et j’atteste tout homme raisonnable qui voudra réfléchir et sur les faits et sur la nature même de la chose, que quelques lettres que l’on peut se faire écrire, n’auront jamais autant de poids sur les personnes raisonnables que ce fait connu de tout le monde, que dans les colonies nulle lettre, depuis l’origine des contestations que la révolution a fait naître entre les blancs et les hommes libres de couleur, ne peut parvenir aux hommes de couleur sans avoir été décachetée; c’est un fait notoire connu de tout le monde, et qui est beaucoup plus certain que les fables que l’on nous débite pour appuyer le système du comité. On ne persuadera jamais à personne, je ne dis pas seulement que les décrets de l’Assemblée nationale, mais même les relations de ces décrets avec les droits de citoyens, puissent donner des idées assez nettes à des hommes abrutis par l’esclavage, qui ont très peu d’idées ou qui n’ont que des idées absolument étrangères à celles dont il s’agit en ce moment pour les engager à rompre tout à la fois, et leurs anciennes habitudes et leurs chaînes.

Les colons sont indignés, dit-on, de ce que vous avez violé la foi que vous leur aviez donnée!… Mais quel homme de bonne foi peut soutenir ici que, par aucun de vos décrets, vous ayez pris avec les colons blancs l’engagement de dépouiller les hommes libres de couleur de la qualité de citoyens actifs; que vous ayez promis de ne rien décréter à cet égard sans le consentement et l’initiative des colons blancs? Qu’on me le cite ce décret: est ce celui du 28 mars? Eh! c’est celui que j’invoque pour réclamer la foi qui avait été donnée à tous les membres de celle Assemblée.

Je rappelle à l’Assemblée qu’alors en effet quelques personnes eurent des inquiétudes, non pas sur le fond de la chose, qui ne pouvait présenter aucune difficulté, mais sur les intentions de ceux qui auraient pu désirer favoriser les colons blancs aux dépens des hommes libres de couleur. Ils manifestèrent ces inquiétudes, et demandèrent que l’Assemblée déclarât que ces mots ne renfermaient point les esclaves; on répondit: cela n’est point nécessaire; il est bien entendu que les hommes libres de couleur sont seuls compris: et c’est sur la foi de cette explication, qui n’était pas même nécessaire, que tous les membres acquiescèrent au décret qui vous fut présenté par le même rapporteur qui vous présente celui-ci.

(Barnave: Ce fait est absolument faux. Grégoire: Je demande la parole. Je ne conçois pas comment M. Barnave ose nier ce fait. Le 28 mars, ce fut moi qui demandai que nominativement les gens de couleur fussent dénommés dans ce décret. Il est de fait que M. Barnave me dit-lui-même qu’il ne les avait pas exclus; et il est de fait qu’au mois de mai dernier, après bien des interpellations, M. Barnave a été obligé d’en faire l’aveu lui- même. Barnave: Quoique le fait dont il s’agit n’intéresse pas la délibération actuelle, attendu que c’est un fait purement particulier, et qui n’intéresse pas l’Assemblée, je dois dire ce qui est véritable, et ce pour quoi j’ai interrompu l’opinant. Il est deux circonstances qu’il faut absolument distinguer. Il est vrai que sur l’interpellation de M. Grégoire, qui me demanda si l’article excluait les hommes de couleur, je lai dis en particulier, comme je le dirais encore, que l’article n’entendait établir aucune espèce de préjugé pour ou contre. En effet, nous n’avions envoyé un mode de convocation, déclaré provisoire par notre décret, que dans le cas où les Assemblées coloniales actuellement existantes ne seraient pas maintenues. Par le même décret, nous avons dit que le mode de convocation, pris de celui de la Martinique, n’était que provisoire, et, pour cette première fois, dans le cas où l’Assemblée ne serait pas maintenue; et que, pour le définitif et pour l’avenir, ces mêmes Assemblées feraient leurs propositions sur la totalité de la constitution, et notamment sur les droits de citoyen actif et d’éligibilité. Lucas: Je conclus au moins de là qu’on ne viole pas, comme on le prétend, le décret du 8 mars.)

Ce qui vient d’être dit prouve la vérité de ce que j’ai avancé; car dès qu’une fois ces mots _toute personne_ ne préjugent rien contre les bommes libres de couleur, il s’ensuit que vous n’avez fait aucune promesse aux colons blancs, relativement aux gens de couleur. C’est à tort, par conséquent, qu’on vous objecte la prétendue foi donnée aux colons blancs, comme une raison de leur sacrifier les droits des hommes de couleur libres, et comme un motif qui peut les exciter à la révolté contre vos décrets; et si j’avais besoin de restituer dans toute son intégrité le fait que j’avais posé, je vous rappellerais un autre fait certain qui vous a été rappelé par M. Tracy, savoir: qu’à l’époque de ces décrets, toutes les prétentions que les colons blancs annonçaient n’étaient que celle de garantir leurs propriétés de la crainte de voir toujours les esclaves parvenir à la liberté; c’est que ces mots _toute personne_, c’est que les clauses qu’ils renferment ne leur furent données que pour calmer leurs inquiétudes. Elles leur furent même alors vivement disputées, parce que nous avions une extrême répugnance à consacrer formellement l’esclavage. Ces temps devaient-ils changer?

Je passe maintenant à l’examen des faits préparés, présentés avec beaucoup de chaleur et de véhémence pour exciter dans vos âmes des alarmes capables de l’emporter sur votre justice et sur votre sagesse. Quels sont donc ces faits? Qui oserait donc ici invoquer l’expérience? A-t-on fait quelque tentative pour exécuter vos décrets? A-t-on employé un seul moyen pour aplanir les difficultés qui pouvaient se rencontrer dans leur exécution? A-t-on exigé l’obéissance comme on devait le faire? A-t-on manifesté que l’on voulait réellement que ce décret fût exécuté? Ce décret n’a pas même été envoyé! mais à sa place des libelles séditieux ont été envoyés, des manoeuvres coupables ont été employées pour exciter la révolte. De tous les faits que l’on vous présente, ou que l’on aurait dû vous présenter, celui-là seul est vrai. Que nos adversaires démentent cet écrit incendiaire, envoyé dû sein du comité colonial dans les colonies, pour empêcher l’exécution de votre décret.

Des intrigues sont-elles des raisons péremptoires contré une loi sage, et faut-il que vous vous hâtiez d’anéantir la vôtre pour conserver des intrigues? Après tout, qu’y a-t-il donc dans tous ces événements que vous n’ayez prévu; lorsque vous rendîtes votre décret; alors aussi on voulut vous épouvanter par des menaces; alors on osa vous faire entendre qu’on provoquerait l’insurrection des blancs contre votre autorité, vous sentîtes que vous ne deviez point céder à ces lâches terreurs, vous eûtes la sagesse de ne point encourager l’audace, et de dédaigner les pièges de l’intrigue; vous ne pensiez pas que la volonté et les passions d’une classe quelconque osassent lutter sérieusement contre la fermeté de l’Assemblée nationale, armée de la justice, et contre la puissance de la nation française. Abjurerez-vous aujourd’hui ces grands principes, pour ne montrer que faiblesse, légèreté, inconséquence? Oublierez-vous que c’est la faiblesse et la lâcheté qui perdent les Etats et les gouvernements, et que c’est le courage et la constance qui les conservent? Mais, d’abord jusqu’à quel point faut-il y croire? n’est-ce pas une chose étonnante que lorsqu’on délibère sur un objet aussi important, aussi intimement lié et à la propriété nationale, et à la gloire des représentants de la nation, on ne se donne pas seulement la peine d’examiner les faits dont on parle si souvent sans en prouver aucun, et dont personne ne s’est donné la peine d’apprécier, ni la nature, ni les circonstances, ni les auteurs? Qui sont ceux qui les ont produits? Qui sont ceux qui les attestent? Ne sont-ce pas les parties intéressées? Ne sont-ce pas ceux qui, après avoir extraordinairement redouté le décret avant qu’il fût porté, n’ont cessé depuis de le calomnier et de l’enfreindre? Ne sont-ce pas ceux qui, après avoir prédit de sinistres événements, se seraient appliqués à les faire naître, et qui voudraient ensuite les supposer ou les exagérer.

Ah! donnez-nous au moins le temps d’examiner: on a bien pris le temps nécessaire pour préparer, pour recueillir ces adresses présentées dans le moment qui a paru le plus convenable. Qu’il nous soit au moins permis aussi de recueillir tous les faits qui les démentent, et de nous munir de toutes les preuves que le hasard et l’amour de l’humanité peuvent avoir jetées au milieu de nous. Défions-nous au moins du tumulte et des cabales qui ont trop souvent présidé à nos délibérations sur cet important objet. Opposez aux adresses de plusieurs chambres de commerce les pétitions des citoyens moins intéressés des mêmes villes, qui en prouvent toute l’exagération et même quelque chose de plus, telles que celles des citoyens de Rennes, de Brest, de Bordeaux. L’arrêté du département de cette dernière ville, vous instruit de ce que l’intrigue peut faire pour opprimer la liberté et la justice. Faites-vous représenter toutes ces lettres qui prouvent que la situation des colonies ne présente rien qui puisse faire craindre une résistance décidée à l’exécution du décret, quand l’autorité de la nation a parlé; ou plutôt réduisez à leur juste valeur les faits même que nos adversaires nous attestent. Alors, loin d’être effrayés, vous verrez que tout se réduit à des signes de mécontentement plus ou moins prononcés par une partie des citoyens de quelques parties de nos colonies.

Certes, il n’était pas difficile de prévoir qu’une loi qui blessait l’égoïsme d’une classe de colons, occasionnerait des mécontentements; et vous l’aviez prévu au mois de mai dernier. Il n’est pas plus difficile de concevoir que les chefs d’une insurrection apparente aient tenu des propos insensés et séditieux, qu’ils aient affecté même de les tenir, pour fournir aux chefs de leur faction en Europe un prétexte de faire craindre la chimérique scission des colonies; mais, en vérité, aux yeux des hommes raisonnables, n’y a-t-il pas une distance infinie entre le mécontentement, entre les menaces de quelques malintentionnés, et le dessein formé de lever l’étendard de la révolte contre la nation, de briser violemment les liens de l’habitude, de l’honneur, du devoir et surtout de l’intérêt, seul lien durable qui les attache à nous. Aussi, fixez votre attention sur toutes les pièces relatives aux colonies, qui ne paraissent point avoir été fabriquées par l’esprit de parti; vous y verrez qu’au milieu de quelques insurrections partielles, la disposition général des esprits est d’obéir à la loi, si la soumission est exigée avec fermeté; vous y verrez que les colons blancs eux-mêmes vous avertissent des pièges que l’on vous tend en Europe, et qu’ils vous conjurent de déployer la fermeté qui vous convient, en vous donnant la garantie que la résistance de l’orgueil, de l’intérêt particulier céderont à l’intérêt général et à la justice.

Qu’il me soit permis de vous le dire, quelque haine qui puisse exister contre moi, le courage gratuit que j’ai montré à défendre la justice, l’humanité et les intérêts sacrés d’une partie des citoyens que nous devons protéger en Amérique, puisque nous nous occupons de leur sort, ne m’abandonnera pas; qu’il me soit permis de remettre sons vos yeux quel spectacle nous a présenté l’affaire des colonies depuis qu’il en a été question parmi nous. Rappelez-vous les dispositions particulières toujours présentées à l’improviste. Jamais aucun plan général qui vous permit d’embrasser d’un coup d’oeil et le but où l’on voulait vous conduire, et les chemins par lesquels on voulait vous faire parvenir. Rappelez-vous toutes ces délibérations où, après avoir remporté l’avantage auquel on semblait d’abord borner tous ses voeux, on s’en faisait un titre pour en obtenir de nouveaux; où, en vous conduisant toujours de récits en récits, d’épisodes en épisodes, de terreurs en terreurs, ou gagnait toujours quelque chose sur vos principes et sur l’intérêt national, jusqu’à ce qu’enfin, échouant contre un écueil, on s’est bien promis de réparer son naufrage.

Mais, je ne puis me dispenser de répondre à une certaine observation que l’on vous a présentée pour affaiblir l’intérêt des hommes libres de couleur. Remarquez qu’il n’est pas question de leur accorder leurs droits, remarquez qu’il n’est pas question de les leur reconnaître, remarquez qu’il est question de les leur arracher, après que vous les leur avez reconnus. Et quel est l’homme qui, avec quelque sentiment de justice, puisse se porter légèrement à dire à plusieurs milliers d’hommes: nous avions reconnu que vous aviez des droits, nous vous ayons regardés comme citoyens actifs; mais nous allons vous replonger dans la misère et dans l’avilissement; nous allons vous remettre aux pieds de ces maîtres impérieux dont nous vous avions aidés à secouer le joug?

Qu’est-ce donc, surtout dans les colonies, que les droits civils qu’on leur laisse, sans les droits politiques? Qu’est-ce qu’un homme privé des droits de citoyen actif dans les colonies, sous la domination des blancs? C’est un homme qui ne peut influer ni directement, ni indirectement sur lès intérêts les plus touchants, les plus sacrés de. la société dont il fait partie; c’est un homme qui est gouverné par des magistrats au choix desquels il ne peut concourir en aucune manière, par des lois, par des règlements, par des actes d’administration pesant sans cesse sur lui, sans avoir usé du droit qui appartient à tout citoyen d’influer pour sa part dans les conventions sociales, en ce qui concerne son intérêt particulier. C’est un homme avili dont la destinée est abandonnée aux caprices, aux passions, aux intérêts d’une caste supérieure. Voilà les biens auxquels on attache une médiocre importance! Que l’on pense ainsi, lorsqu’on regarde la liberté comme le superflu dont le peuple français peut se passer, pourvu qu’on lui laisse la tranquillité et du pain; que l’on raisonne ainsi avec de tels principes, je ne m’en étonne pas. Mais moi. dont la liberté sera l’idole, moi, qui ne connais ni bonheur, ni prospérité, ni moralité pour les hommes, ni pour les nations, sans liberté, je déclare que j’abhorre de pareils systèmes, et que je réclame votre justice, l’humanité, la justice et l’intérêt national en faveur des hommes libres de couleur.