Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé au Club des Jacobins le 19 juin 1791.

(Instruction rédigée par Robespierre pour les élections de 1791.)

Je n’ai reçu que ce matin, en rentrant de l’Assemblée nationale, la lettre par
laquelle le comité me chargeait de cette rédaction; je n’ai pu y donner d’autre
temps que le court intervalle qui se trouve entre ce moment et notre séance; il
m’a donc été impossible de la porter au comité. Obligé de faire un petit voyage
demain soir, il m’eût été impossible de vous la lire demain. Je vous prie
d’excuser les fautes de rédaction qui pourront s’y trouver, en faveur de la
précipitation avec laquelle elle a été faite.

Citoyens, ce serait perdre un temps précieux que de vous parler de l’importance
des élections dont vous allez vous occuper. Vous savez que les électeurs que
vous allez choisir, nommeront à leur tour les députés dont dépend ou votre
bonheur ou votre misère. Vous vous rendrez donc exactement aux assemblées
primaires, vous surtout qui, par vos faibles moyens, pourriez craindre
l’oppression; songez que c’est à vous qu’il importe d’être éclairés sur ces
choix, puisqu’il est question de discuter vos plus chers intérêts. Si vous êtes
obligés par là à des sacrifices, la raison, la justice et l’intérêt public vous
assurent des indemnités.

Dans les choix que vous ferez, songez que la vertu et les talents sont
nécessaires, mais que, des deux, la vertu est la plus nécessaire encore. La
vertu sans talent peut être encore utile; les talents sans vertu ne peuvent être
qu’un fléau. (On applaudit.) Et, en effet, la vertu suppose ou donne assez
souvent les talents nécessaires aux représentants du peuple. Quand on aime la
justice et la vérité, on aime les droits des citoyens, et on les défend avec
chaleur. Tenez-vous en garde contre les apparences trompeuses: les amis et les
ennemis de la liberté se présenteront à vous avec les mêmes dehors et le même
langage. Si vous voulez vous assurer des sentiments de quelques citoyens,
remontez au-delà de l’époque où vous êtes aujourd’hui. L’homme ne se détache pas
tout à coup de tous les préjugés qui ont formé ses sentiments. Si, une fois dans
sa vie, un homme s’est montré vil ou impitoyable, rejetez-le; rejetez ces hommes
qu’on a vus ramper honteusement aux pieds d’un ministre ou d’une femme. Leur
manière est changée: leur coeur est resté le même. (On applaudit.) Ils flattent
aujourd’hui leurs concitoyens, comme ils flattaient les tyrans subalternes. On
ne devient pas subitement d’un vil adulateur, d’un lâche courtisan, un héros de
la liberté.

Mais si vous connaissez des hommes qui aient consacré leur vie à venger
l’innocence; si vous connaissez quelqu’un d’un caractère ferme et prompt, dont
les entrailles se soient toujours émues au récit des malheurs de quelques-uns de
ses concitoyens, allez le chercher au fond de sa retraite, priez-le d’accepter
la charge honorable et pénible de défendre la cause du peuple contre les ennemis
déclarés de la liberté, contre ces ennemis bien plus perfides encore qui se
couvrent du voile de l’ordre et de la paix. Ils appellent ordre tout système qui
convient à leurs arrangements; ils décorent du nom de paix la tranquillité des
cadavres et le silence des tombeaux.

Ce sont ces personnages, cruellement modérés, dont il faut vous défier le plus.
Les ennemis déclarés de la révolution sont bien moins dangereux. Ce sont ceux-là
qui assiègent les assemblées primaires, pour obtenir du peuple, qu’ils flattent,
le droit de l’opprimer constitutionnellement. Evitez leurs pièges, et la patrie
est sauvée. S’ils viennent à vous tromper, il ne nous reste plus qu’à réaliser
la devise qui nous rallie sous les drapeaux de la liberté: _Vivre libre ou
mourir_.

(On demande l’impression sur-le-champ, et l’envoi aux sections assemblées.
Roederer. Je demande que M. Robespierre veuille bien relire l’article concernant
les électeurs, parce que, quelque fondé que soit son principe, l’application
pourrait en être dangereuse pour cette année; car il n’y a pas de fonds faits
pour les électeurs.)

Robespierre. L’observation de M. Roederer porte sur un fait qui n’est pas exact.
Il a supposé qu’il était décidé que les électeurs ne seraient pas payés cette
année, et cela n’est pas décidé. La motion en fut faite, il y a quelques jours,
à l’Assemblée nationale. M. Desmeuniers, rapporteur, n’a pas du tout été éloigné
de cette idée, et l’avis des membres de l’assemblé m’a paru y être favorable.
J’ai donc cru pouvoir annoncer cet avis dans un moment où il s’agit de porter un
plus grand nombre de citoyens dans les assemblées primaires, qui, en général,
sont peu nombreuses.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 22 juin 1791.

(De la délégation de la souveraineté.)

(Les diverses parties de la constitution, avant d’être coordonnées les unes avec
les autres et de former un tout complet, furent soumises à la révision. Quand on
en vint à discuter sur les pouvoirs publics et les assemblées électorales,
Roederer prononça un discours dans lequel il exprima son opinion sur l’essence
du pouvoir exécutif et sur les bases du système administratif. Puis Robespierre
parla ainsi;)

II y a dans l’opinion de M. Roederer beaucoup de principes vrais, et auxquels il
serait difficile de répliquer d’après vos principes… Cependant, ce n’est pas
sur cet objet principalement que je me propose d’insister; je crois qu’il y a
dans le titre soumis à votre délibération beaucoup d’expressions équivoques et
de mots qui altèrent le véritable sens et l’esprit de votre Constitution: c’est
pour rectifier ces mots et pour rendre d’une manière claire les principes de
votre Constitution, que je vous supplie d’écouter avec patience quelques
principes dont le développement ne sera pas long.

Je commence par le premier article du projet: “La souveraineté est une,
indivisible, et appartient à la nation; aucune section du peuple ne peut s’en
attribuer l’exercice.” J’ajoute que la souveraineté du peuple est _inaliénable_.
Il est dit ensuite que la nation ne peut exercer ses pouvoirs que par
délégation… Les _pouvoirs_ doivent être bien distingués des _fonctions:_ les
pouvoirs ne peuvent être ni aliénés ni délégués. Si l’on pouvait déléguer les
pouvoirs en détail, il s’ensuivrait que la souveraineté pourrait être déléguée,
puisque ces pouvoirs ne sont autre chose que des diverses parties essentielles
et constitutives de la souveraineté; et alors remarquez que, contre vos propres
intentions, vous décréteriez que la nation a aliéné sa souveraineté; remarquez
bien, .surtout, que la délégation proposée par les comités est une délégation
perpétuelle, et que les comités ne laissent à la nation aucun moyen
constitutionnel d’exprimer une seule fois sa volonté sur ce que ses mandataires
et ses délégués auront fait en son nom. Il n’est pas même question de convention
dans tout le projet; de manière que la délégation des trois pouvoirs
constitutifs serait, d’après le projet des comités, l’aliénation de la
souveraineté elle-même. J’observe, en particulier, que rien n’est plus contraire
aux droits de la nation que l’article 3, qui concerne le pouvoir législatif.
Lisez cet article 3 dans la Constitution, où il est conforme au projet.

Permettez-moi de vous citer ici l’autorité d’un bomme dont vous adoptez les
principes, puisque vous lui avez décerné une statue à cause de ces principes-là
et pour le livre que je vais citer. Jean-Jacques Rousseau a dit que le pouvoir
législatif constituait l’essence de la souveraineté, parce qu’il était la
volonté générale, qui est la source de tous les pouvoirs délégués; et c’est dans
ce sens que Rousseau a dit que, lorsqu’une nation déléguait ses pouvoirs à ses
représentons, cette nation n’était plus libre, et qu’elle n’existait plus. Et
remarquez comment on vous fait déléguer le pouvoir législatif; à qui? Non pas à
des représentants élus périodiquement et à de courts intervalles, mais à un
fonctionnaire public héréditaire, au roi! D’après l’article des comités, le roi
partage véritablement le pouvoir législatif, et j’observe qu’il a dans le
pouvoir législatif une portion plus grande que celle des représentants de la
nation, puisque sa volonté peut seule paralyser pendant quatre ans la volonté de
deux législatures. Votre Constitution, vos premiers décrets ne portaient pas, et
vous n’avez pas entendu que le roi faisait partie du pouvoir législatif. Le veto
suspensif, accordé au roi, ne fut jamais regardé que comme un moyen de prévenir
les funestes effets des délibérations précipitées du corps législatif, et ne fut
considéré que comme un appel au peuple; mais il a toujours été reconnu que
l’exercice du pouvoir législatif résidait essentiellement et uniquement dans
l’Assemblée nationale. Le roi ne fut jamais regardé comme partie intégrante du
pouvoir législatif, et l’on ne peut supposer ceci dans la rédaction des comités
sans anéantir les premiers principes de la Constitution.

Qu’il me soit permis de lier cette idée aux principes développés par M.
Roederer.

M. Roederer vous a dit une vérité qui n’a pas même besoin de preuve; c’est que
le roi n’est pas _le représentant_ de la nation, et que l’idée de représentant
suppose nécessairement un choix par le peuple; et vous avez déclaré la couronne
héréditaire: le roi n’est donc pas représentant du peuple; le hasard seul vous
le donne, et non votre choix. M. Roederer vous a dit avec raison qu’il ne
fallait pas donner au roi seul cette prérogative, ou qu’il fallait la donner à
tous les fonctionnaires publics. Si l’on entend par _représentant_ celui qui
exerce une fonction publique au nom de la nation, si le titre de représentant a
quelque chose de relatif à la nomination du peuple, certes, le roi n’a pas ce
caractère, ou les autres ne l’ont pas. Il est évident qu’on ne peut lui
appliquer la qualité de représentant; mais, ce qu’il est important de remarquer,
c’est la conséquence immédiate de cette idée de représentant: pourquoi veut-on
investir le roi du titre de représentant héréditaire de la nation? Voilà,
messieurs, une partie des atteintes que porte à la Constitution la rédaction des
comités.

Il est dit dans deux articles de la Constitution: “Aucune section du peuple ne
peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté.” ‘J’adopte bien le véritable
sens qu’on veut exprimer par ces mots, mais je dis qu’il faut éclaircir les mots
équivoques. On ne peut pas dire d’une manière absolue et illimitée qu’aucune
_section du peuple ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté_. Il est
bien vrai qu’il sera établi un ordre pour la souveraineté; il est bien vrai
encore qu’aucune section du peuple, en aucun temps, ne pourra prétendre qu’elle
exerce les droits du peuple tout entier; mais il n’est pas vrai que, dans aucun
cas et pour toujours, aucune section du peuple, ne pourra exercer, pour ce qui
la concerne, un acte de la souveraineté… (Interruptions: Ah! ah! ah!) Je
m’explique; c’est d’après vos décrets que je parle: n’est-il pas vrai que le
choix des représentants du peuple est un acte de la souveraineté! N’est-il pas
vrai même que les députés, élus pour une contrée, sont les députés de la nation
entière? Ne résulte-t-il pas de ces deux faits incontestables que, des sections
exercent, pour ce qui les concerne partiellement, un acte de la souveraineté? Il
est impossible de prétendre, comme on l’a fait, que la nation soit obligée de
déléguer toutes les autorités, toutes les fonctions publiques; qu’elle n’ait
aucune manière d’en retenir aucune partie sans aucune modification que ce soit.

Je n’examine pas un système que l’Assemblée a décrété; mais je dis que, dans le
système de la Constitution, on ne peut point rédiger l’article de cette manière;
on ne peut pas dire que la nation ne peut exercer ses pouvoirs que par
délégation; on ne peut point dire qu’il y ait un droit que la nation n’ait pas:
on peut bien régler qu’elle n’en usera point; mais on ne peut pas dire qu’il
existe un droit dont la nation ne peut pas user si elle veut.

Je reviens au principe de toutes les observations que je viens de vous faire. Je
dis qu’il résulte de l’article des comités que la nation déléguerait ses
pouvoirs, le pouvoir souverain, qui est unique et indivisible, en déléguant à
perpétuité chaque partie du pouvoir. Je dis que ce titre blesse encore les
premiers principes de la Constitution en présentant le roi comme un représentant
héréditaire qui exerce le pouvoir législatif, conjointement avec les véritables
représentants du peuple. Je demande, en conséquence, qu’au mot _pouvoirs_ soit
substitué celui _fonctions;_ je demande que le roi soit appelé le _premier
fonctionnaire public, le chef du pouvoir exécutif_, mais point du tout le
_représentant de la nation;_ je demande qu’il soit exprimé d’une manière bien
claire que le droit de faire les actes de la législation appartient uniquement
aux représentants élus par le peuple.