Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 9 mai 1791.

(Opinion de Robespierre sur le droit de pétition.)

Le droit de pétition est le étroit imprescriptible de tout homme en société. Les Français en jouissaient avant que vous fussiez assemblés; les despotes les plus absolus n’ont jamais osé contester formellement ce droit à ce qu’ils appelaient leurs sujets. Plusieurs se sont fait une gloire d’être accessibles et de rendre justice à tous. C’est ainsi que Frédéric II écoutait les plaintes de tous les citoyens. Et vous, législateurs d’un peuple libre, vous ne voudrez pas que des Français vous adressent des observations, des demandes, des prières, comme vous voudrez les appeler! Non, ce n’est point pour exciter les citoyens à la révolte que je parle à cette tribune, c’est pour défendre les droits des citoyens; et si quelqu’un voulait m’accuser, je voudrais qu’il mît toutes ses actions en parallèles avec les miennes, et je ne craindrais pas le parallèle. Je défends les droits les plus sacrés de mes commettants; car mes commettants sont tous Français, et je ne ferai sous ce rapport aucune distinction entre eux: je défendrai surtout les plus pauvres. Plus un homme est faible et malheureux, plus il a besoin du droit de pétition; et c’est parce qu’il est faible et malheureux que vous le lui ôteriez! Dieu accueille les demandes non-seulement des plus malheureux des hommes, mais des plus coupables. Or, il n’y a de lois sages et justes que celles qui dérivent des lois simples de la nature. Si vos sentiments n’étaient point conformes à ces lois, vous ne seriez plus les législateurs, vous seriez plutôt les oppresseurs des peuples. Je crois donc qu’à titre de législateurs et de représentants de la nation, vous êtes incompétents pour ôter à une partie des citoyens les droits imprescriptibles qu’ils tiennent de la nature.

Je passe au titre II, à celui qui met des entraves de toutes espèces à l’exercice du droit de pétition. Tout être collectif ou non qui peut former un voeu, a le droit de l’exprimer; c’est le droit imprescriptible de tout être intelligent et sensible. Il suffit qu’une société ait une existence légitime pour qu’elle ait le droit de pétition; car si elle a le droit d’exister reconnu par la loi, elle a le droit d’agir comme une collection d’êtres raisonnables, qui peuvent publier leur opinion commune et manifester leurs voeux. L’on voit toutes les sociétés des Amis de la constitution vous présenter des adresses propres à éclairer votre sagesse, vous exposer des faits de la plus grande importance; et c’est dans ce moment qu’on veut paralyser ces sociétés, leur ôter le droit d’éclairer les législateurs! Je le demande à tout homme de bonne foi qui veut sincèrement le bien, mais qui ne cache pas sous un langage spécieux le dessein de miner la liberté; je demande si ce n’est pas chercher à troubler l’ordre public par des lois oppressives, et porter le coup le plus funeste à la liberté Je réclame l’ajournement de cette question jusqu’après l’impression du rapport.

Discours prononcé au Club des Jacobins le 8 juin 1791.

(Opinion de Robespierre sur le licenciement de l’armée.)

Je ne viens pas ici vous proposer des mesures sur le licenciement, ni approfondir les inconvénients dont on prétend qu’il peut être suivi. Je viens épancher dans votre sein quelques-uns de ces sentiments qu’inspirent à tout bon citoyen et l’amour de la patrie, et la vue des dangers dont elle est menacée. (Ici Robespierre peint l’état de l’armée, et puis il ajoute;) Pour achever ce tableau, il faudrait parler des malheurs de Nanci, vous montrer les citoyens plongeant leurs bras dans le sang de leurs concitoyens, pour procurer à quelques chefs le plaisir d’assouvir leur haine; vous rappeler les supplices qui suivirent ces jours de malheurs, supplices qui présentèrent pendant plusieurs jours le spectacle le plus satisfaisant pour des ennemis de la liberté. Il faudrait les voir se réjouir de leurs crimes, forcer la patrie en deuil d’applaudir au supplice de ses défenseurs. Les intrigues des officiers de ces corps, furent la seule cause de toutes ces horreurs. Vous doutez que le licenciement soit nécessaire: avez-vous oublié que des officiers ont arboré la cocarde blanche? Ne font-ils pas profession ouverte de mépriser le peuple; et n’affectent-ils pas, au contraire, le plus profond respect pour la cour, à laquelle seule ils veulent tenir? El vous croyez qu’il vous soit possible de les conserver!… Vous voulez, dites-vous, prendre des mesures pour assurer le maintien de notre constitution. N’est-il pas trop ridicule de mettre au nombre de ces mesures, celle de confier vos troupes aux ennemis de la constitution? Les despotes en agissent-ils ainsi? Confient-ils à des personnes dont ils ne sont pas sûrs, la garde de leurs places, la défense de leurs frontières? La France n’est-elle plus digne d’être conservée, depuis qu’elle est devenue le séjour de la liberté? Je le dis avec franchise, peut-être même avec rudesse: quiconque ne veut pas, ne conseille pas le licenciement, est un traître.

Rien ne doit vous dispenser de le prononcer ce licenciement, pas même les craintes qu’on cherche de toutes parts à vous inspirer.

Avec quelle docilité les soldats n’obéiront-ils pas à des officiers patriotes, à des officiers qu’ils estimeront? Si c’est vraiment l’intérêt de la discipline qui vous touche, donnez-leur des officiers qui, par leur exemple, leur conduite, ne cherchent pas à leur inspirer le mépris de notre constitution, qui leur donne des ordres auxquels ils puissent obéir sans répugner à leur patriotisme.

Pourquoi leur en laisser qui ne peuvent mériter leur confiance? Pourquoi attacher des cadavres à des corps vivants?…

Quel étrange projet que celui de vouloir changer des soldats en automates? El cela, afin qu’ils soient plus propres à défendre notre constitution! Un jour peut-être, ces questions seront éclaircies à la honte de nos charlatans politiques. Après tout, il faut que la nation soit sauvée, et, si elle ne l’est pas par ses représentants, elle le sera par ses mandataires… Prenez-y garde, le trouble ou le despotisme, ou peut-être tous les deux, voilà le but où tendent les ennemis du licenciement. Il n’y a que les seuls amis de la liberté qui puissent le désirer…

Craignez ces chefs de parti qui, dans des moments de troubles et d’inquiétudes, cherchent toujours par quelques fausses démarches à vous faire violer quelques uns de vos principes.

Craignez ces serpents qui s’insinuent près de vous, et par des conversations insidieuses, des assertions jetées comme par hasard, se flattent à l’avance d’avoir préparé vos décisions. Toujours ils ont cherché à vous faire renoncer à vos principes, pour l’amour de la paix et de la liberté.

Craignez ces hommes qui, ne se sentant pas assez de force pour être sûrs de trouver les places qu’ils ambitionnent dans le nouvel ordre de choses, seraient tentés de regretter l’ancien, qui n’ont pas assez de talent pour faire le bien, mais assez pour faire le mal, et qui n’ont vu dans la révolution, que des moyens d’avancer leur fortune.

Craignez ces hommes dont la fausse modération, plus atroce que la plus affreuse vengeance, vous tend continuellement des pièges.

Craignez enfin votre propre bonne foi, votre facilité; car je ne redoute pour notre constitution que deux ennemis: la faiblesse des honnêtes gens et la duplicité des malveillants.