Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 27 mars 1791.

(Opinion de Robespierre sur les troubles de Douai.)

Les lieux où se sont élevés les troubles de Douai, sont voisins de celui qui m’a
député à cette assemblée. A l’intérêt général qui m’attache à tout ce qui peut
contribuer à la liberté publique, se joint celui qui me lie à mon pays. Ce
double sentiment m’engage à examiner avec scrupule les faits qui sont la base du
rapport que vous venez d’entendre; et je dois avouer que je suis forcé de
regretter que l’assemblée soit exposée à prendre une délibération subite sur une
affaire aussi grave, d’après un rapport fait avec autant de précipitation (II
s’élève des murmures.) Voici sur quoi porte mon observation. M. le rapporteur a
lu un projet de décret dans lequel il propose de mander la municipalité de Douai
à la barre. A ces mots, il s’est élevé de violents murmures qui voulaient dire
que ce décret ne disait pas assez, et qu’il fallait sans doute la condamner
sur-le-champ. (Il s’élève des murmures. Plusieurs voix: On n’a pas dit cela.)
J’ai entendu crier à la fois par un très grand nombre de voix qu’il fallait
l’envoyer dans les prisons d’Orléans; et moi, au contraire, je suis d’avis qu’il
faut se contenter de la mander à la barre; car avant de juger, il faut commencer
par entendre toutes les parties. (Nouveaux murmures. Un député: Il ne s’agit pas
déjuger la municipalité, ni de l’envoyer en prison sans l’entendre. Ce projet
absurde n’existe que dans la tête de l’opinant.) J’ai cependant, à la lecture du
projet de décret, entendu dire, et crier unanimement qu’il fallait l’envoyer à
Orléans. (Murmures). Il m’est impossible de résister à la force tumultueuse des
interruptions… S’il fallait une profession de foi pour se faire entendre dans
cette assemblée… Je déclare que je suis moins que tout autre, porté à
approuver, ou à excuser la municipalité; je discute les principes généraux qui
doivent déterminer une assemblée sage et impartiale. Je pense que dans une
affaire aussi importante, le corps législatif doit s’imposer la loi d’examiner,
je ne dis pas avec scrupule, mais avec cette attention réfléchie que s’impose
tout juge Ce n’est point l’ajournement que je propose, c’est au contraire le
premier article du projet de décret. J’ai entendu dire qu’il fallait déterminer
les peines à infliger aux ecclésiastiques qui, par leur discours ou leurs
écrits, excitent le peuple à la révolte. Un pareil décret serait du plus grand
danger pour la liberté publique; il serait contraire à tous les principes. On ne
peut exercer de rigueur contre personne pour des discours, on ne peut infliger
aucune peine pour des écrits… (Il s’élève dos murmures.) Rien n’est si vague
que les mots de _discours, écrits excitant à la révolte_. Il est impossible que
l’assemblée décrète que des discours, tenus par un citoyen quelconque, puissent
être l’objet d’une procédure criminelle. Il n’y a point ici de distinction à
faire entre un ecclésiastique et un autre citoyen. Il est absurde de vouloir
porter contre les ecclésiastiques une loi qu’on n’a pas encore osé porter contre
tous les citoyens. Des considérations particulières ne doivent jamais l’emporter
sur les principes de la justice et de la liberté. Un ecclésiastique est un
citoyen; et aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses discours; et
il est absurde de faire une loi uniquement dirigée contre les discours des
ecclésiastiques… J’entends des murmures, et je ne fais qu’exposer l’opinion
des membres qui sont les plus zélés partisans de la liberté, et ils appuieraient
eux-mêmes mes observations, s’il n’était pas question des affaires
ecclésiastiques (Applaudissements du côté droit. Murmures de la gauche. M.
Dumetz: Je demande que l’opinant soit rappelé à l’ordre, comme ayant outragé
l’assemblée. Ce n’est pas la liberté qu’il défend: il semble qu’il ait formé le
dessein d’insulter le corps-législatif.) Je demande, comme je l’ai déjà souvent
proposé, et comme l’assemblée l’a décrété, qu’une loi qui tient à la liberté des
écrits et des opinions, ne soit portée qu’après une discussion générale et
approfondie des principes et qu’elle ne porte pas sur une classe particulière.
Je demande ensuite qu’il n’y ait point de jugement sur le fond, avant que la
municipalité de Douai ait été entendue.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 6 avril 1791.

(Opinion de Robespierre sur l’organisation ministérielle.)

Il est impossible d’être assez préparé pour examiner ce projet, qu’on présente à
l’improviste. (Plusieurs voix: Il est presenté depuis deux mois.) Je suis
effrayé de ce projet, et plus encore de la précipitation avec laquelle… (On
murmure.) Je le dis avec l’effroi que m’inspire l’esprit qui, depuis quelque
temps, préside à vos délibérations. (Les murmures augmentent; on crie: A
l’ordre.) Mais je ne m’effraie pas de cette manière d’étouffer la voix de ceux
qui veulent dire la vérité. Pourquoi vient-on nous présenter ici des projets à
l’improviste? On compte bien s’appuyer sur un motif qui produira toujours un
très grand effet; on vous dira qu’il faut accélérer vos travaux. (Un très grand
nombre de voix: Oui, oui.) Autant il est vrai qu’il faut accélérer vos travaux,
autant il est criminel de présenter à l’improviste, et sur ce prétexte, un
projet de décret qui tend à détruire les bases de la liberté. Le caractère de ce
projet, caractère imprimé dans chaque ligne, est d’anéantir la liberté et les
principes constitutionnels établis par les précédents décrets, eu donnant aux
ministres un pouvoir immense. Voilà l’instruction essentielle que je présente à
l’assemblée nationale.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 7 avril 1791.

(Robespierre prit une seconde fois la parole sur la même matière que la séance
du 6 avril.)

J’ai à faire une proposition simple, qui ne peut être adoptée que dans ce
moment. Un philosophe dont vous honorez les principes, disait que pour inspirer
plus de respect et de confiance, le législateur devait s’isoler de son ouvrage.
C’est l’application de cette maxime que je veux vous proposer, et je fais la
motion qu’aucun membre de cette assemblée ne puisse être porté au ministère
pendant les quatre années qui suivront cette session.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante les 27 et 28 avril 1791.

(La garde nationale avait été improvisée au 14 juillet 1789 sous le nom de garde
bourgeoise. Son organisation première était très-imparfaite. Plusieurs décrets
provisoires, rendus par l’Assemblée constituante, ne statuaient
qu’incomplètement sur la formation et sur le service de la garde nationale, et
laissaient désirer une organisation définitive. L’Assemblée ayant ordonné à ses
comités de lui présenter un projet d’organisation, Rabaut-Saint-Etienne,
rapporteur, donna lecture d’un projet, qui n’admettait dans les gardes
nationales que les citoyens actifs. Robespierre prit la parole pour combattre le
projet des comités.)

Une constitution militaire et nationale est la plus difficile de toutes les
entreprises; car si elle n’est pas le plus ferme appui de la liberté, elle
devient le plus dangereux instrument du despotisme. Avant tout il faut
rechercher le véritable objet de l’organisation de la garde nationale: est-elle
établie pour repousser les ennemis du dehors? Non; vous avez pour cela une armée
formidable… Il est certain que partout où la puissance du chef d’une force
militaire considérable existe sans contrepoids, le peuple n’est pas libre. Ce
contrepoids quel est-il? Les gardes nationales. D’après ce principe fondamental,
il faut organiser la garde nationale de manière que le pouvoir exécutif ne
puisse abuser de la force immense qui lui est confiée, ni la garde nationale
opprimer la liberté publique et le pouvoir exécutif. Ces deux points de vue
doivent nous servir de guide dans la question qui nous occupe. Sous ce premier
point de vue il faut organiser la garde nationale de sorte qu’aucune de ses
parties ne puisse dépendre du pouvoir exécutif. Le prince et ses agents ne
doivent donc pas nommer les chefs. Les chefs des troupes de ligne ne doivent
donc pas devenir chefs des gardes nationales; le roi ne doit donc ni récompenser
ni punir les gardes nationales.

Sous le second point de vue, il faut reconnaître comme principe général la
nécessité d’empêcher que les gardes nationales ne forment un corps, et
n’adoptent un esprit particulier qui serait un esprit de corps, et qui
menacerait bientôt, soit la liberté publique, soit les autorités
constitutionnelles. Pour y parvenir, on doit adopter toutes les mesures qui
tendront à confondre la fonction de soldat avec celle de citoyen, diminuer
autant qu’il sera possible le nombre des officiers, ne les nommer que pour un
temps très-limité, ne pas étendre le commandement à plus d’un district, et
établir que la marque extérieure des grades ne sera portée que pendant le temps
du service. Ces décorations ne sont accordées que pour le service public, et non
pour satisfaire un ridicule orgueil. Ces distinctions extérieures, qui autrefois
poursuivaient partout les fonctionnaires publics, excitaient la vanité des uns,
produisaient l’humiliation des autres, avilissaient le peuple, enhardissaient
ses tyrans, détruisaient ainsi l’énergie publique, et corrompaient le caractère
national. Défenseurs de la liberté! vous ne regrettez pas ces hochets du
despotisme; votre dévoûment, votre courage, vos succès, la cause sacrée pour
laquelle vous êtes armés, voilà votre gloire, voilà vos ornements. (On
applaudit.) Pour parvenir à confondre le citoyen et le soldat, il reste encore
une disposition à prendre. Elle est une obligation réelle, l’équité, l’égalité
la réclament…. (Ou entend un peu de bruit dans quelques parties de la salle.
Montlausier: Ce que dit M. Robespierre, vaut sans doute la peine d’être écouté:
ainsi, Messieurs qui causez, silence. On applaudit.) Tous les citoyens doivent
être admis à remplir les fonctions de garde nationale. Ceux qui n’ont pas de
facultés déterminées; ceux qui ne paient pas de certaines contributions,
sont-ils esclaves? sont-ils étrangers aux autres citoyens? sont-ils sans
intérêts dans la chose publique? Tous ils ont contribué à l’élection des membres
de l’Assemblée nationale; ils vous ont donné des droits à exercer pour eux; vous
en ont-ils donné contre eux? Ils ne l’ont pas voulu; ils ne l’ont pas pu; ils ne
l’ont pas fait. Sont-ils citoyens? Je rougis d’avoir à faire cette question. Ils
jouissent du droit de cité. Voulez-vous jouir seuls du droit de vous défendre et
de les défendre. Reconnaissez donc et décrétez que tous les citoyens domiciliés
ont le droit d’être inscrits sur le registre des gardes nationales. Ne calomniez
pas le peuple en élevant contre lui d’injustes craintes. Le peuple est bon, il
est courageux. Vous connaissez les vertus du peuple par ce qu’il a fait pour la
liberté, après avoir travaillé avec tant de courage à la conquérir. Il demande
le droit de remplir les devoirs qui seront imposés à tous les citoyens pour la
conserver… (Lucas. J’entends par _peuple_ tous les citoyens.) J’entends par
_peuple_ la généralité des individus qui composent la société; et si je me suis
un moment servi de cette expression dans un sens moins étendu, c’est que je
croyais avoir besoin de parler le langage de ceux que j’avais à combattre.
Répondrai-je à une observation bien futile? On a dit que la partie du peuple qui
ne jouit pas de l’activité, ne pourra supporter ni les dépenses, ni la perte de
temps qu’entraînerait le service; mais l’Etat doit fournir aux frais nécessaires
pour mettre les citoyens à même de servir; il doit les armer, et les solder,
comme on fait en Suisse, quand ils quittent leurs foyers…. Après avoir établi
ces principes constitutionnels, il resterait à déterminer les fonctions des
gardes nationales… (Plusieurs personnes demandent que la suite du discours de
Robespierre soit renvoyée à demain.)

(Séance du 28.)

J’ai établi hier les principes fondamentaux de l’organisation de la garde
nationale; j’ai prouvé que tous les citoyens devaient y être admis, si l’on ne
voulait diviser la nation en deux classes dont l’une serait à la discrétion de
l’autre. J’ai prouvé qu’il fallait soustraire la garde nationale à l’influence
du pouvoir exécutif, puisqu’elle doit servir au besoin pour nous défendre contre
la force militaire dont ce pouvoir exécutif est armé. Maintenant j’applique ces
principes au projet qui nous est présenté par les deux comités, et je trouve
qu’il les viole entièrement; il fait de la garde nationale un corps qui peut
devenir l’instrument du pouvoir exécutif. Il est vrai que pour cela le comité
suppose le cas d’une invasion subite par une troupe étrangère. C’est ainsi que
toutes les lois dangereuses ont été justifiées par des motifs honnêtes. C’est le
fond du projet qu’il faut examiner. Ne voit-on pas que le gouvernement pourra
faire naître facilement l’événement qu’a prévu le comité, avec l’influence qu’a
le pouvoir exécutif sur la paix et la guerre. On dirait que les gardes
nationales ne doivent être employées que pour faire la guerre aux ennemis du
dehors, tandis que les principes veulent qu’elles ne soient employées que dans
les cas extrêmes. Serait-ce un projet de circonstance qu’on a voulu nous
présenter, ou bien un projet qui embrasse tous les temps!

Le comité a méconnu l’objet unique et véritable de l’institution des gardes
nationales. Il place sans cesse la garde nationale dans les circonstances où
elle doit faire la guerre sous les ordres du roi; mais n’est-elle pas faite
aussi pour défendre la liberté contre les attaques du despotisme. Ce mot
_liberté_ n’a pas été proféré une seule fois dans tout le projet. Repousser les
brigands, livrer à la justice les séditieux, voilà les seules idées que présente
la partie du projet qui lise les fonctions de la garde nationale. Il semble
qu’elle ne sera instituée dans les campagnes que pour soutenir la gendarmerie
nationale et les troupes de ligne. Faire ainsi une armée subsidiaire pour
combattre les citoyens, n’est-ce pas là l’oubli de tous les principes?
Pourrons-nous soutenir l’idée de voir les paisibles habitants des campagnes
présentés comme la partie de la nation qui a le plus besoin d’être contenue.
Cette distinction est insultante. Ces détails sont inutiles. Il suffit bien
d’avoir prouvé que la composition des gardes nationales présentée par le comité,
est le renversement des principes de la liberté. Il interdit jusqu’au port
d’armes aux citoyens non actifs. N’est-ce pas là créer un vaste corps armé pour
asservir le reste de la nation? n’est-ce pas remettre le pouvoir politique et la
force armée dans les mains d’une seule classe, et cette force armée à la
disposition du pouvoir exécutif par des voies indirectes? Tous les citoyens ne
sont-ils pas également enfants de la patrie? quels sont ceux que vous jugez
incapables de porter les armes? Teniez-vous ce langage, lorsqu’ils se sont armés
pour vous défendre, lorsqu’enfin ils ont fait la révolution? Mais, dira-t-on, le
comité propose de maintenir dans la fonction de gardes nationales, ceux qui ont
pris les armes depuis l’époque de la révolution, s’ils en sont jugés dignes. Et
pourquoi leur faudrait-il subir un jugement nécessairement arbitraire? Est-ce
parce qu’ils ne seraient pas favorisés par la fortune? Où étaient donc les
comités au 14 juillet! S’ils avaient vu cette journée, ils n’auraient pas fait
cette insulte à une partie respectable de leurs concitoyens. Je conclus à ce que
l’assemblée décrète que tout citoyen domicilié a droit d’être inscrit sur le
registre des gardes nationales.