Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours non prononcé mais publié en décembre 1790 sur l’organisation des gardes nationales, par Maximilien
Robespierre, membre de l’Assemblée nationale (décembre 1790)

(Note : Robespierre exposa finalement ses vues à l’Assemblée constituante les 27
et 28 avril 1791)

Les gardes nationales ne seront jamais ce qu’elles doivent être si elles sont
une classe de citoyens, une portion quelconque de la nation, quelque
considérable que vous la supposiez.

Les gardes nationales ne peuvent être que la nation entière armée pour défendre
au besoin ses droits; il faut que tous les citoyens en âge de porter les armes y
soient admis sans aucune distinction: sans cela, loin d’être les appuis de la
liberté, elles en seront les fléaux nécessaires; il faudra leur appliquer le
principe que nous avons rappelé au commencement de cette discussion en parlant
des troupes de ligne: dans tout état où une partie de la nation est armée et
l’autre ne l’est pas, la première est maîtresse des destinées de la .seconde;
tout pouvoir s’anéantit devant le sien; d’autant plus redoutable qu’elle sera
plus nombreuse, cette portion privilégiée sera soûle libre et souveraine; le
reste sera esclave.

Etre armé pour sa défense personnelle est le droit de tout homme: être armé pour
défendre la liberté et l’existence de la commune patrie, est le droit de tout
citoyen. Ce droit est aussi sacré que celui de la défense naturelle et
individuelle, dont il est la conséquence, puisque l’intérêt et l’existence de la
société sont composés des intérêts et des existences individuelles de ses
membres: dépouiller une portion quelconque des citoyens du droit de s’armer pour
la patrie et en investir exclusivement l’autre, c’est donc violer à la fois et
cette sainte égalité qui fait la base du pacte social, et les lois les plus
irréfragables et les plus sacrées de la nature.

Mais remarquez, je vous prie, que ce principe ne souffre aucune distinction
entre ce que vous appelez citoyens actifs, et les autres. Que les représentants
du peuple français aient cru pendant quelque temps* [* Je dis pendant _quelque
temps_, parce que le décret du marc d’argent et ceux qui tiennent au même
principe, sont jugés depuis longtemps par l’Assemblée nationale, qui ne se
séparera pas sans avoir exaucé à cet égard le voeu de la nation. (Note de
Robespierre.) qu’il fallait interdire à tant de millions de Français, qui ne
sont point assez riches pour payer une quantité d’impositions déterminée, le
droit de paraître aux assemblées où le peuple délibère sur ses intérêts ou sur
le choix de ses représentants et de ses magistrats, je ne puis en ce moment que
me prescrire sur ces faits un silence religieux, tout ce que je dois dire, c’est
qu’il est impossible d’ajouter à la privation de ces droits la prohibition
d’être armé pour sa défense personnelle on pour celle de sa patrie; c’est que ce
droit est indépendant de tous les systèmes politiques qui classent les citoyens,
parce qu’il tient essentiellement au droit inaltérable, au devoir immortel de
veiller à sa propre conservation.

Si quelqu’un m’objectait qu’il faut avoir ou une telle espèce ou une telle
étendue de propriété pour exercer ce droit, je ne daignerais pas lui répondre.
Eh! que répondrais-je à un esclave assez vil ou à un tyran assez corrompu pour
croire que la vie, que la liberté, que tous les biens sacrés que la nature a
départis aux plus pauvres de tous les hommes, ne sont pas des objets qui
vaillent la peine d’être défendus! Que répondrais-je à un sophiste assez absurde
pour ne pas comprendre que ces superbes domaines, que ces fastueuses jouissances
des riches, qui seules lui paraissent d’un grand prix, sont moins sacrées aux
yeux des lois et de l’humanité que la plus chétive propriété mobilière, que le
plus modique salaire auquel est attachée la subsistance de l’homme modeste et
laborieux. Quelqu’un osera-t-il me dire que ces gens-là ne doivent par être
admis au nombre des défenseurs des lois et de la Constitution, parce qu’ils
n’ont point d’intérêt au maintien des lois et de la Constitution? Je le prierai
à mon tour de répondre à ce dilemme: Si ces hommes ont intérêt au maintien des
lois et de la Constitution, ils ont droit, suivant vos principes mêmes, d’être
inscrits parmi les gardes nationales: s’ils n’y ont aucun intérêt, dites-moi
donc ce que cela signifie, si ce n’est que les lois, que la Constitution
n’auraient pas été établies pour l’intérêt général, mais pour l’avantage
particulier d’une certaine classe d’hommes; qu’elles ne seraient point la
propriété commune de tous les membres de la société, mais le patrimoine des
riches, ce qui serait, vous en conviendrez sans doute, une supposition trop
révoltante et trop absurde. Allons plus loin. Ces mêmes hommes dont nous parlons
sont-ils, suivant vous, des esclaves, des étrangers, ou sont-ils citoyens? Si ce
sont des esclaves, des étrangers, il faut le déclarer avec franchise, et ne
point chercher à déguiser cette idée sous des expressions nouvelles et assez
obscures: mais, non; ils sont en effet citoyens; les représentants du peuple
français n’ont pas dépouillé de ce titre la très grande majorité de leurs
commettants; car on sait que tous les Français, sans aucune distinction de
fortune ni de cotisation, ont concouru à l’élection des députés à l’Assemblée
nationale; ceux-ci n’ont pas pu tourner contre eux le même pouvoir qu’ils en
avaient reçu, leur ravir les droits qu’ils étaient chargés de maintenir et
d’affermir, et par cela même anéantir leur propre autorité, qui n’est autre que
celle de leurs commettants; ils ne l’ont pas pu, ils ne l’ont pas voulu, ils ne
l’ont pas fait. Mais si ceux dont nous parlons sont en effet citoyens, il leur
reste donc des droits de cité, à moins que cette qualité ne soit un vain titre
et une dérision: or, parmi tous les droits dont elle rappelle l’idée, trouvez
m’en, si vous le pouvez, un seul qui y soit plus essentiellement attaché, qui
soit plus nécessairement fondé sur les principes les plus inviolables de toute
société humaine que celui-ci. Si vous le leur ôtez, trouvez moi une seule raison
de leur en conserver aucun autre: il n’en est aucune. Reconnaissez donc comme le
principe fondamental de l’organisation des gardes nationales, que _tous les
citoyens domiciliés ont le droit d’être admis au nombre des gardes nationales_,
et décrétez _qu’ils pourront se faire inscrire comme tels dans les registres de
la commune où ils demeurent_.

C’est en vain qu’à ces droits inviolables on voudrait opposer de prétendus
inconvénients et de chimériques terreurs; non, non; l’ordre social ne peut être
fondé sur la violation des droits imprescriptibles de l’homme, qui en sont les
bases essentielles: après avoir annoncé d’une manière si franche et si imposante
dans cette déclaration immortelle où nous les avons retracés, qu’elle était mise
à la tête de notre code constitutionnel, afin que les peuples fussent à portée
de la comparer à chaque instant avec les principes inaltérables qu’elle
renferme, nous n’affecterons pas sans cesse d’en détourner nos regards sous de
nouveaux prétextes, lorsqu’il s’agit de les appliquer aux droits de nos
commettants et au bonheur de notre patrie. L’humanité, la justice, la morale,
voilà la politique, voilà la sagesse des législateurs; tout le reste n’est que
préjugés, ignorance, intrigues, mauvaise foi. Partisans de ces funestes
systèmes, cessez de calomnier le peuple et de blasphémer contre votre souverain,
en le représentant sans cesse indigne de jouir de ses droits, méchant, barbare,
corrompu! C’est vous qui êtes injustes et corrompus, ce sont les castes
fortunées auxquelles vous voulez transférer sa puissance: c’est le peuple qui
est bon, patient, généreux; notre révolution, les crimes de ses ennemis
l’attestent; mille traits récents et héroïques qui ne sont chez lui que naturels
en déposent; le peuple ne demande que tranquillité, justice, que le droit de
vivre, les hommes puissants, les riches sont affamés de distinctions, de
trésors, de voluptés; l’intérêt, le voeu du peuple est celui de la nature, de
l’humanité; c’est l’intérêt général; l’intérêt, le voeu des riches et des hommes
puissants, est celui de l’ambition, de l’orgueil, de la cupidité, des fantaisies
les plus extravagantes, des passions les plus funestes au bonheur de la société;
les abus qui l’ont désolée furent toujours leur ouvrage; ils furent toujours les
fléaux du peuple. Aussi qui a fait notre glorieuse révolution? Sont-ce les
riches, sont-ce les hommes puissants? Le peuple seul pouvait la désirer et la
faire; le peuple seul peut la soutenir par la même raison… Et l’on ose nous
propose de lui ravir les droits qu’il a reconquis! On veut diviser la nation en
deux classes, dont l’une ne semblerait armée que pour contenir l’autre, comme un
ramas d’esclaves toujours prêts à se mutiner! Et la première renfermerait tous
les tyrans, tous les oppresseurs, toutes les sangsues publiques, et l’autre le
peuple! Vous direz après cela que le peuple est dangereux à la liberté! Ah! il
en sera le plus ferme appui si vous la lui laissez! Cruels et ambitieux
sophistes, c’est vous qui à force d’injustices voudriez le contraindre en
quelque sorte à trahir sa propre cause par son désespoir! Cessez donc de vouloir
accuser ceux qui ne cesseront jamais de réclamer les droits sacrés de
l’humanité? Qui êtes-vous pour dire à la raison et à la liberté: Vous irez
jusque-là; vous arrêterez vos progrès au point où ils ne s’accorderaient plus
avec les calculs de notre ambition ou de notre intérêt personnel? Pensez-vous
que l’univers sera assez aveugle pour préférer à ces lois éternelles de la
justice, qui l’appellent au bonheur, ces déplorables subtilités d’un esprit
étroit et dépravé, qui n’ont produit jusqu’ici que la puissance, les crimes de
quelques tyrans, et les malheurs des nations! C’est en vain que vous prétendez
diriger par les petits manèges du charlatanisme et des intrigues de cour une
révolution dont vous n’êtes pas dignes; vous serez entraînés comme de faibles
insectes dans son cours irrésistible; vos succès seront passagers comme le
mensonge, et votre honte immortelle comme la vérité! Mais, au contraire,
supposons qu’à la place de cet injuste système, on adopte les principes que nous
avons établis, et nous voyons d’abord l’organisation des gardes nationales en
sortir pour ainsi dire naturellement avec tous ses avantages, sans aucune espèce
d’inconvénient.

D’un côté, il est impossible que le pouvoir exécutif et la force militaire dont
il est armé puissent renverser la Constitution, puisqu’il n’est point de
puissance capable de balancer celle de la nation armée.

D’un autre côté, il est impossible que les gardes nationales deviennent
elles-mêmes dangereuses à la liberté, puisqu’il est contradictoire que la nation
veuille s’opprimer elle-même. Voyez comme partout à la place de l’esprit de
domination ou de servitude naissent les sentiments de l’égalité, de la
fraternité, de la confiance, et toutes les vertus douces et généreuses qu’ils
doivent nécessairement enfanter!

Voyez encore combien, dans ce système, les moyens d’exécution sont simples et
faciles!

On sent assez que pour être en état d’en imposer aux ennemis du dedans, tant de
millions de citoyens armés répandus sur toute la surface de l’empire, n’ont pas
besoin d’être soumis au service assidu, à la discipline savante d’un corps
d’armée destiné à porter au loin la guerre; qu’ils aient toujours à leur
disposition des provisions et des armes, qu’ils se rassemblent et s’exercent à
certains intervalles, et qu’ils volent à la défense de la liberté lorsqu’elle
sera menacée, voilà tout ce qu’exigé l’objet de leur institution.

Les cantons libres de la Suisse nous offrent des exemples de ce genre, quoique
leur milice ait une destination plus étendue que nos gardes nationales, et
qu’ils n’aient point d’autre force pour combattre les ennemis du dehors.

Là tout habitant est soldat, mais seulement quand il faut l’être, pour me servir
de l’expression de J.-J. Rousseau; les jours de dimanche et de fête, on exerce
ces milices selon l’ordre de leur rôle; tant qu’ils ne sortent point de leurs
demeures, peu ou point détournés de leurs travaux, ils n’ont aucune paie; mais
sitôt qu’ils marchent en campagne, ils sont à la solde de l’Etat. Quelles
qu’aient été nos moeurs et nos idées avant la révolution, il est peu de
Français, même parmi les moins fortunés, qui ne pussent ou qui ne voulussent se
prêter à un service de cette espèce, qu’on pourrait rendre parmi nous encore
moins onéreux qu’en Suisse. Le maniement des armes a pour les hommes un attrait
nature! qui redouble lorsque l’idée de cet exercice se lie à celle de la liberté
et à l’intérêt de défendre ce qu’on a de plus cher et de plus sacré.

Il me semble que ce que j’ai dit jusqu’ici a dû prévenir une difficulté rebattue
qu’on sera peut-être tenté d’opposer à mon système; elle consiste à objecter
qu’un très grand nombre de citoyens n’a pas les moyens d’acheter des armes ni de
suffire aux dépenses que le service peut exiger. Que concluez-vous de là? que
tous ceux que vous appelez citoyens non actifs, qui ne paient point une certaine
quotité d’imposition, sont déchus de ce droit essentiel du citoyen? Non; en
général l’obstacle particulier qui empêcherait ou qui dispenserait tels
individus de l’exercer, ne peut empêcher qu’il appartienne à tous sans aucune
distinction de fortune, et, quelle que soit sa cotisation, tout citoyen qui a pu
se procurer les moyens, ou qui veut faire tous les sacrifices nécessaires pour
en user, ne peut jamais être repoussé… Cet homme n’est pas assez riche pour
donner quelques jours de son temps aux assemblées publiques; je lui défendrai
d’y paraître!… Cet homme n’est point assez riche pour faire le service des
citoyens soldats; je le lui interdis! Ce n’est pas là le langage de la raison et
de la liberté; au lieu de condamner ainsi la plus grande partie des citoyens à
une espèce d’esclavage, il faudrait au contraire écarter les obstacles qui
pourraient les éloigner des fonctions publiques: payez ceux qui les remplissent;
indemnisez ceux que l’intérêt public appelle aux assemblées; équipez, armez les
citoyens soldats: pour établir la liberté, ce n’est pas même assez que les
citoyens aient la faculté oisive de s’occuper de la chose publique, il faut
encore qu’ils puissent l’exercer en effet.

Pour moi, je l’avoue, mes idées sur ce point sont bien éloignées de celle de
beaucoup d’autres: loin de regarder la disproportion énorme des fortunes qui
place la plus grande partie des richesses dans quelques mains comme un motif de
dépouiller le reste de la nation de sa souveraineté inaliénable, je ne vois là
pour le législateur et pour la société qu’un devoir sacré de lui fournir les
moyens de recouvrer l’égalité essentielle des droits au milieu de l’inégalité
inévitable des biens. Hé quoi! ce petit nombre d’hommes excessivement opulents,
cette multitude infinie d’indigents n’est-elle pas en grande partie le crime des
lois tyranniques et des gouvernements corrompus! Quelle manière de l’expier que
d’ajouter à la privation des avantages de la fortune l’opprobre de
l’exhérédation politique, afin d’accumuler sur quelques têtes privilégiées
toutes les richesses et tout le pouvoir, et sur le reste des hommes toutes les
humiliations et toute la misère! Certes il faut ou soutenir que l’humanité, la
justice, les droits du peuple sont de vains noms, ou convenir que ce système
n’est point si absurde.

Au reste, pour me renfermer dans l’objet de cette discussion, je conclus de ce
que j’ai dit que l’Etat doit faire les dépenses nécessaires pour mettre les
citoyens en état de remplir les fonctions de gardes nationales, qu’il doit les
armer., qu’il doit, comme en Suisse, les salarier lorsqu’ils abandonnent leurs
foyers pour le défendre! Eh! quelle dépense publique fut jamais plus nécessaire
et plus sacrée! Quelle serait cette étrange économie qui, prodiguant tout au
luxe funeste et corrupteur des cours ou au faste des suppôts du despotisme,
refuserait tout au besoin des fonctionnaires publics et aux défenseurs de la
liberté! Que pourrait-elle annoncer, si ce n’est qu’on préfère le despotisme à
l’argent, et l’argent à la vertu et à la liberté!