Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours de Robespierre sur les persécutions dont les patriotes étaient victimes
de la part des aristocrates, Club des Jacobins, Séance du 24 messidor an II de
la république française (5 juillet 1794)

Toutes les injustices particulières qui vous sont dénoncées méritent de votre
part une sérieuse attention. Le premier devoir d’un patriote est de secourir les
opprimés; quiconque manque à ce devoir n’a pas même le sentiment du patriotisme:
de toutes les vertus qui ont servi de base à la révolution, la plus belle et la
plus véritable est la plus négligée. Rien de si commun que les beaux discours
insignifiants; rien de plus rare que la défense généreuse des opprimés, quand on
n’en attend aucun profit; rien de si commun que le ménagement pour les
aristocrates; rien de si rare qu’une humanité envers les bons citoyens dans le
malheur.

De tous les décrets qui ont sauvé la république, le plus sublime, le seul qui
l’ait arrachée à la corruption et qui ait affranchi les peuples de la tyrannie,
c’est celui qui met la probité et la vertu à l’ordre du jour. Si ce décret était
exécuté, la liberté serait parfaitement établie, et nous n’aurions plus besoin
de faire retentir les tribunes populaires de notre voix; mais des hommes qui
n’ont que le masque de la vertu mettent les plus grandes entraves à l’exécution
des lois de la vertu même; ils veulent se faire de ce masque un moyen de
parvenir au pouvoir.

Il est peu d’hommes généreux qui aiment la vertu pour elle-même, et qui désirent
avec ardeur le bonheur du peuple. Tous les scélérats ont abusé de la loi qui a
sauvé la liberté et le peuple français. Ils ont feint d’ignorer que c’était la
justice suprême que la Convention avait mise à l’ordre du jour, c’est-à-dire le
devoir de confondre les hypocrites, de soulager les malheureux et les opprimés,
et de combattre les tyrans; ils ont laissé à l’écart ces grands devoirs, et s’en
sont fait un instrument pour tourmenter le peuple et perdre les patriotes.

Il existe un comité révolutionnaire dans la république; vous allez croire
peut-être qu’il s’est imaginé qu’il fallait anéantir l’aristocratie. Point du
tout, il a cru qu’il fallait arrêter tous les citoyens qui, dans un jour de
fête, se seraient trouvés ivres. Grâce à cette _heureuse_ application de la loi,
tous les contre-révolutionnaires sont restés tranquilles et en pleine sécurité,
tandis que les artisans et les bons citoyens, qui s’étaient par hasard livrés à
un mouvement de gaîté, ont été impitoyablement incarcérés.

Sans doute nous sommes plus ennemis de toute espèce de vices que ces
inquisiteurs méchants et hypocrites; nous savons que l’ivresse est une maladie
dont il faut guérir les hommes, mais nous savons aussi distinguer les faux
patriotes qui persécutent le peuple, tandis qu’ils sont indulgents pour les
aristocrates.

La ligue de toutes les factions a partout le même système. S’il est parmi elles
quelque apparence de vertu, ce n’est qu’un masque imposteur; les scélérats qui
se l’adaptent n’exigent jamais une soumission réelle aux lois de la république;
ils ne voient dans les nobles que des cultivateurs paisibles, de bons maris, et
ils ne s’informent pas s’ils sont amis de la justice ou du peuple.

Le décret qui met la vertu à l’ordre du jour est fécond en grandes conséquences.
Nous avions prévu qu’on en abuserait; mais en même temps nous avions pensé que
ce décret, porté contre les oppresseurs, imposerait aux fonctionnaires publics
le devoir d’exercer la vertu, et de ne jamais s’écarter des obligations qui les
lient à la patrie; mais ces obligations ne les forcent point à s’appesantir,
avec une inquisition sévère, sur les actions des bons citoyens, pour détourner
les yeux de dessus les crimes des fripons: ces fripons, qui ont cessé d’attirer
leur attention, sont ceux-là même qui oppriment l’humanité, et sont de vrais
tyrans. Si les fonctionnaires publics avaient fait ces réflexions, ils auraient
trouvé peu de coupables à punir, car le peuple est bon, et la classe des
méchants est la plus petite.

C’est en vain que Roland me vante ses vertus et me présente le tableau de sa vie
privée; sans examiner ni cette apologie fastidieuse, ni l’histoire scandaleuse
de la vie privée d’un Barbaroux, je demande à un homme: Qu’as-tu fait pour la
prospérité de ton pays? Quels travaux as-tu entrepris pour arracher le peuple
français au joug odieux de la servitude? S’il me répond à cette question d’une
manière satisfaisante, alors je le crois vertueux.

Necker fut dans le sein de sa famille un véritable tyran: n’en soyez pas
étonnés; un homme qui manque des vertus publiques ne peut avoir les vertus
privées. Cette vertu de Necker et de Roland, q«e des intrigants ont voulu faire
résulter du décret dont je vous parlais il n’y a qu’un instant, est
diamétralement opposée à l’héroïsme et à l’humanité. Si je voulais suivre le
système perfide de ces hommes qui ne connaissent point la vertu, vous verriez
les hommes de bien opprimés, et les intrigants relevant leur tête altière. Nos
ennemis disent dans leurs assemblées secrètes:

“Faisons en sorte qu’il n’y ait que des fripons; persécutons les patriotes, et
ne cessons d’appuyer ceux qui, comme Hébert, veulent détruire sourdement la
liberté de la France, ainsi que ceux qui, par leur modérantisme, veulent la
ramener à l’esclavage; poursuivons tous ceux qui aspirent à la liberté du genre
humain.”

Ces monstres dévouent, en conséquence, à l’opprobre et aux tourments tout homme
dont ils redoutent l’austérité de m½urs et la sévère probité.

Le devoir du gouvernement est de remédier à cet abus. Pour remplir cet objet, il
faut qu’il ait beaucoup d’unité, de sagesse et d’action. Quiconque veut cabaler
contre le gouvernement est un traître, et je dénonce ici tous ceux qui se sont
rendus coupables de ce crime. On veut calomnier le gouvernement révolutionnaire
pour le dissoudre; on veut flétrir le tribunal révolutionnaire, pour que les
conspirateurs respirent en paix; les artifices les plus infâmes sont inventés
pour persécuter les patriotes énergiques et sauver leurs mortels ennemis.

Il n’est qu’an seul remède à tant de maux, et il consiste dans l’exécution des
lois de la nature, qui veulent que tout homme soit juste, et dans la vertu, qui
est la base fondamentale de toute société. Autant vaudrait retourner dans les
bois que de nous disputer les honneurs, la réputation, les richesses; il ne
résulterait de cette lutte que des tyrans et des esclaves. Après cinquante ans
d’agitations, de troubles et de carnage, le résultat serait l’établissement d’un
nouveau despote.

Il est naturel de s’endormir après la victoire; nos ennemis, qui le savent bien,
ne manquent pas de faire des efforts pour détourner notre attention de dessus
leurs crimes. La véritable victoire est celle que les amis de la liberté
remportent sur les factions: c’est cette victoire qui appelle chez les peuples
la paix, la justice et le bonheur. Une nation n’est pas illustrée pour avoir
abattu des tyrans ou enchaîné des peuples; ce fut le sort des Romains et de
quelques autres nations: notre destinée, beaucoup plus sublime, est de fonder
sur la terre l’empire de la sagesse, de la justice et de la vertu.

Nous ne pourrons atteindre ce but que par des institutions sages, qui ne peuvent
être fondées que sur la ruine des ennemis incorrigibles de la liberté. Voyez ce
qui arrive à chaque effort du crime contre la vertu; les factions redoublent
d’artifices, à mesure que nous déployons notre énergie; et si cette même énergie
vient à se ralentir, elles en profiteront pour prendre de nouvelles forces;
elles disputeront le terrain, et donneront aux conspirateurs le temps de se
rallier; à tout moment elles cherchent à diviser et à se faire des partisans; si
l’on n’y prenait garde, il se formerait bientôt des factions en assez grand
nombre pour lutter contre la liberté et égorger ses amis.

En vous présentant ces réflexions, je dénonce les efforts de nos ennemis sans
prédire leurs succès; je sais que tout ce qui est criminel sur la terre doit
disparaître; mais il n’est pas moins vrai que le crime fit de tout temps,
jusqu’à nous, le malheur du monde.

Il faut une excessive légèreté pour s’endormir sur les conjurations, et pour
perdre un instant ce courage ardent qui nous porte à dénoncer les conspirateurs:
ce n’est pas pour provoquer aucune mesure sévère contre les coupables, que j’ai
pris ici la parole, que m’importe leur vie ou leur mort, pourvu que le peuple et
la Convention soient éclairés!

Mon but est de prémunir tous les citoyens contre les pièges qui leur sont
tendus, et d’éteindre la nouvelle torche de discorde qu’on cherche à allumer
dans la Convention. Ce qu’on voit tous les jours, ce qu’on ne peut se cacher,
c’est qu’on veut avilir et anéantir la Convention par un système de terreur; il
existe des rassemblements qui ont pour but de répandre ces funestes idées; on
cherche à persuader à chaque membre que le comité de salut public l’a proscrit.

Ce complot existe; mais, puisqu’on le connaît, tous les bons citoyens doivent se
rallier pour l’étouffer. C’est ici que dans tous les temps les députés patriotes
se sont réunis pour faire triompher la vertu: si la tribune des Jacobins devient
muette depuis quelque temps, ce n’est pas qu’il ne leur reste rien à dire; mais
le profond silence qui y règne est l’effet d’un sommeil léthargique, qui ne
permet pas d’ouvrir les yeux sur les dangers de la patrie. On veut donc forcer
la Convention à trembler; on veut la prévenir contre le tribunal
révolutionnaire, et rétablir le système des Danton, des Camille Desmoulins; on a
semé partout des germes de division; on a substitué la défiance à la franchise,
le calcul des âmes faibles au sentiment généreux des fondateurs de la
république: il faut toujours en revenir à ces principes, la vertu publique et la
justice suprême sont les deux lois souveraines sous lesquelles doivent ployer
tous ceux qui sont chargés des intérêts de la patrie.

Il n’y a qu’un moyen pour un peuple qui ne peut pénétrer par lui-même à chaque
instant dans les replis de l’intrigue; c’est de conserver ses droits et de faire
en sorte que son courage ne puisse échouer contre la perfidie; c’est de comparer
avec la justice tout ce qui n’en a que l’apparence; tout ce qui tend à un
résultat dangereux est dicté par la perfidie.

Il est un sentiment gravé dans le c½ur de tous les patriotes, et qui est la
pierre de touche pour reconnaître leurs amis; quand un homme se tait au moment
où il faut parler, il est suspect; quand il s’enveloppe de ténèbres, ou qu’il
montre pendant quelques instants une énergie qui disparaît aussitôt; quand il se
borne à de vaines tirades contre les tyrans, sans s’occuper des m½urs publiques
et du bonheur de tous ses concitoyens, il est suspect.

Quand ont voit des hommes ne sacrifier des aristocrates que pour la forme, il
faut porter un examen sévère sur leurs personnes.

Quand on entend citer des lieux communs contre Pitt et les ennemis du genre
humain, et que l’on voit les mêmes hommes attaquer sourdement le gouvernement
révolutionnaire; quand on voit des hommes, tantôt modérés, tantôt hors de toute
mesure, déclamant toujours, et toujours s’opposant aux moyens utiles qu’on
propose, il est temps de se mettre en garde contre les complots.

La révolution se terminerait d’une manière bien simple, et sans être inquiétée
par les factieux, si tous les hommes étaient également amis de la patrie et des
lois.

Mais nous sommes bien éloignés d’en être arrivés à ce point; j’en atteste les
hommes probes, qu’ils déclarent si, lorsqu’ils veulent défendre un patriote tout
criblé des blessures de l’aristocratie, et qu’un aristocrate doucereux se
présente, il ne se groupe pas aussitôt autour de ce dernier beaucoup d’hommes
qui cherchent à le soutenir.

Mais les gémissements d’un patriote opprimé ont-ils donc plus de peine à se
faire entendre dans de certaines âmes, que les plaintes hypocrites de
l’aristocratie?

Concluons de là que le gouvernement républicain n’est pas encore bien assis, et
qu’il y a des factions qui contrarient ses effets. Le gouvernement
révolutionnaire a deux objets, la protection du patriotisme, et l’anéantissement
de l’aristocratie. Jamais il ne pourra parvenir à ce but, tant qu’il sera
combattu par les factions. Assurer la liberté sur des bases inébranlables sera
pour lui une chose impossible, tant que chaque individu pourra se dire: Si
aujourd’hui l’aristocratie triomphe,, je suis perdu. Il y aura toujours dans le
sein du peuple une grande réaction contre les intrigues, et il en résultera
peut-être beaucoup de déchirements.

Mais les scélérats ne triompheront pas, car il est impossible que les hommes qui
ont épousé le système profond de la justice et de la liberté consentent jamais à
laisser à de si vils ennemis un triomphe qui serait à la fois la honte et la
perte de l’humanité entière. Il faut que ces lâches conspirateurs, ou renoncent
à leurs complots infâmes, ou qu’ils nous arrachent la vie. Je sais qu’ils le
tenteront, ils le tentent même tous les jours, niais le génie de la patrie
veille sur les patriotes.

J’aurais voulu donner plus d’ordre et de précision à ces réflexions, mais j’ai
suivi le sentiment de mon âme. Je cherche à étouffer les germes de division et à
empêcher qu’il ne se forme deux partis dans la Convention: j’invite tous les
membres à se mettre en garde contre les insinuations perfides de certains
personnages qui, craignant pour eux-mêmes, veulent faire partager leurs
craintes. Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils seront
incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu’ils se rallient à la justice
éternelle, qu’ils déjouent les complots par leur surveillance; que le bruit de
nos victoires soit la liberté, la paix, le bonheur et la vertu, et que nos
frères, après avoir versé leur sang pour nous assurer tant d’avantages, soient
eux-mêmes assurés que leurs familles jouiront du fait immortel que doit leur
garantir leur généreux dévoûment!

Source: Discours par Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789-1er
juillet 1794