Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Second discours du président de la convention, au moment où l’Athéisme, consumé
par les flammes, a disparu, et que la Sagesse apparaît à sa place aux regards du
peuple, le 20 prairial an II de la république française (8 juin 1794)

Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie des rois avait vomi sur la
France! Qu’avec lui disparaissent tous les crimes et tous les malheurs du monde!
Armés tour à tour des poignards du fanatisme et des poisons de l’athéisme, les
rois conspirent toujours pour assassiner l’humanité: s’ils ne peuvent plus
défigurer la Divinité par la superstition, pour l’associer à leurs forfaits, ifs
s’efforcent de la bannir de la terre pour y régner seuls avec le crime.

Peuple, ne crains plus leurs complots sacrilèges; ils ne peuvent pas plus
arracher le monde du sein de son auteur que le remords de leurs propres c½urs!
Infortunés, redressez vos fronts abattus; vous pouvez encore impunément lever
tes yeux vers le Ciel! Héros de la patrie, votre généreux dévoûment n’est point
une brillante folie; si les satellites de la tyrannie peuvent vous assassiner,
il n’est pas en leur pouvoir de vous anéantir tout entiers! Homme, qui que tu
sois, tu peux concevoir encore de hautes pensées de toi-même; tu peux lier fa
vie passagère à Dieu même et à l’immortalité! Que la nature reprenne donc tout
son éclat, et la sagesse tout son empire! L’Etre-Suprême n’est point anéanti.

C’est surtout la sagesse que nos coupables ennemis voulaient chasser de la
république: c’est à la sagesse seule qu’il appartient d’affermir la prospérité
des empires; c’est à elle de nous garantir les fruits de notre courage.
Associons-la donc à toutes nos entreprises! Soyons graves et discrets dans nos
délibérations, comme des hommes qui stipulent les intérêts du monde; soyons
ardents et opiniâtres dans notre colère contre les tyrans conjurés,
imperturbables dans les dangers, patients dans les travaux, terribles dans les
revers, modestes et vigilants dans les succès; soyons généreux envers les bons,
compatissants envers les malheureux, inexorables envers les méchants, justes
envers tout le monde; ne comptons point sur une prospérité sans mélange et sur
des triomphes sans obstacles, ni sur tout ce qui dépend de la fortune ou de la
perversité d’autrui; ne nous reposons que sur notre constance et sur notre
vertu, seuls, mais infaillibles garants de notre indépendance; écrasons la ligue
impie des rois par la grandeur de notre caractère, plus encore que par la force
de nos armes.

Français, vous combattez les rois; vous êtes donc dignes d’honorer la Divinité!
Etre des êtres, auteur de la nature, l’esclave abruti, le vil suppôt du
despotisme, l’aristocrate perfide et cruel t’outragent en t’invoquant; mais les
défenseurs de la liberté peuvent s’abandonner avec confiance dans ton sein
paternel!

Etre des êtres, nous n’avons point à t’adresser d’injustes prières: tu connais
les créatures sorties de tes mains; leurs besoins n’échappent pas plus à tes
regards que leurs plus secrètes pensées. La haine de la mauvaise foi et de là
tyrannie brûle dans nos c½urs avec l’amour de la justice et de la patrie; notre
sang coule pour la cause de l’humanité: voilà notre prière, voilà nos
sacrifices, voilà le culte que nous t’offrons!

Discours pour combattre l’ajournement demandé au sujet de la loi du 22 Prairial
proposée par Couthon au nom du comité de salut public, prononcé à la Convention
nationale dans la séance du 22 prairial an II de la république française (10
juin 1794).

Il n’est pas de circonstance si délicate, il n’est pas de situation si
embarrassante où l’on veuille mettre les défenseurs de la liberté, qui puissent
les condamner à dissimuler la vérité. Je dirai donc que quoique la liberté de
demander un ajournement soit incontestable, quoiqu’on le couvre de motifs
spécieux peut-être, cependant il n’en compromettrait pas moins évidemment le
salut de la patrie.

Deux opinions fortement prononcées se manifestent dans la république, citoyens;
l’une est celle qui tend à punir d’une manière sévère et inévitable les crimes
commis contre la liberté; c’est l’opinion de ceux qui sont effrayés de
l’obstination coupable avec laquelle on cherche à ranimer les anciens complots,
et à en inventer de nouveaux en raison des efforts que font les représentants du
peuple pour les étouffer.

L’autre, est cette opinion lâche et criminelle de l’aristocratie, qui, depuis le
commencement de la révolution, n’a cessé de demander, soit directement, soit
indirectement, une amnistie pour les conspirateurs et les ennemis de la patrie.

Depuis deux mois, vous avez demandé au comité de salut public une loi plus
étendue que celle qu’il vous présente aujourd’hui. Depuis deux mois, la
Convention nationale est sous le glaive des assassins, et le moment où la
liberté paraît obtenir un triomphe éclatant est celui où les ennemis de la
patrie conspirent avec plus d’audace. Depuis plus de deux mois, le tribunal
révolutionnaire vous dénonce les entraves qui arrêtent la marche de la justice
nationale. La république entière vous dénonce de nouvelles conspirations et
cette multitude innombrable d’agents étrangers qui abondent sur la surface:
c’est dans cette circonstance que le comité de salut public vous présente le
projet de loi dont vous venez d’entendre la lecture. Qu’on l’examine cette loi,
et au premier aspect on verra qu’elle ne renferme aucune disposition qui ne soit
adoptée d’avance par tous les amis de la liberté; qu’il n’y en a pas un article
qui ne soit fondé sur la justice et sur la raison; qu’il n’est aucune de ses
parties qui ne soit rédigée pour le salut des patriotes et pour la terreur de
l’aristocratie conjurée contre la liberté.

De plus, il n’est personne qui ne sache qu’à chaque séance le tribunal
révolutionnaire passe quelques heures sans pouvoir remplir ses fonctions, parce
que le nombre des jurés n’est pas complet. Nous venons vous proposer de
compléter ce nombre: nous venons vous proposer de réformer deux ou trois abus
reconnus dans l’institution de ce tribunal, et dénoncés de toutes parts; et on
nous arrête par un ajournement! Je soutiens qu’il n’est personne ici qui ne soit
en état de prononcer sur cette loi aussi facilement que sur tant d’autres de la
plus grande importance, qui ont été adoptées avec enthousiasme par la Convention
nationale. Pourquoi fais-je ces réflexions?

Est-ce pour empêcher l’ajournement? Non. J’ai uniquement voulu rendre hommage à
la vérité, avertir la Convention des dangers qu’elle court. Car, soyez-en sûrs,
citoyens, partout où il s’établit une ligne de démarcation, partout où il se
prononce une division, là, il y a quelque chose qui tient au salut de la patrie.
Il n’est pas naturel qu’il y ait une séparation entre des hommes également épris
de l’amour du bien public. Il n’est pas naturel qu’il s’élève une sorte de
coalition contre le gouvernement qui se dévoue pour le salut de la patrie.
Citoyens, on veut vous diviser. Citoyens, on veut vous épouvanter. Eh bien!
qu’on se rappelle que c’est nous qui avons défendu une partie de cette assemblée
contre les poignards que la scélératesse et un faux zèle voulaient aiguiser
contre vous. Nous nous exposons aux assassins particuliers, pour poursuivre les
assassins publics. Nous voulons bien mourir, mais que la Convention et la patrie
soient sauvées. Nous braverons les insinuions perfides par lesquelles on
voudrait taxer de sévérité outrée les mesures que prescrit l’intérêt public.
Cette sévérité n’est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les ennemis
de la liberté et de l’humanité.

(Bourdon de l’Oise. Il y a dans la discussion qui vient de s’élever un point
autour duquel tous les esprits se rallieront. Dans son discours, Robespierre
nous a dit qu’il manquait de jurés. Eh bien! comme aucun de nous ne veut
ralentir la marche de la justice nationale, ni exposer la liberté publique,
divisons la proposition, adoptons lé liste que nous présente le comité pour
compléter le nombre des juges et des jurés, et ajournons le reste.)

Robespierre. Je demande que le projet soit discuté article par article et séance
tenante. Je motive ma demande par un seul mot: d’abord cette loi n’est ni plus
obscure ni plus compliquée que celles que le comité vous a déjà soumises pour le
salut de la patrie. J’observe d’ailleurs que depuis longtemps la Convention
nationale discute et décrète sur-le-champ, parce que depuis longtemps il y a
dans sa très grande majorité un assentiment prononcé pour le bien public. Je
dirai donc que des demandes d’attermoiement de la fortune de la république sont
affectées dans ce moment; que quand on est bien pénétré des dangers de la patrie
et de ceux que courent ses défenseurs, dans quelque lieu qu’ils se trouvent,
quelque poste qu’ils occupent, on est plus enclin à porter des coups rapides
contre ses ennemis qu’à provoquer des lenteurs qui ne sont que des délais pour
l’aristocratie, qui Ies emploie à corrompre l’opinion et à former de nouvelles
conspirations.

On se trompe, si l’on croit que la bonne foi des patriotes a trop de force
contre les efforts des tyrans de l’Europe. et de leurs vils agents, dont la rage
se manifeste par les calomnies et les crimes qu’ils ne cessent de vomir sur
cette enceinte, qui ne vous laisseront aucun repos, et qui ne vous épargneront
ni artifices ni conspirations impies que quand ils n’existeront plus. Quiconque
est embrasé de l’amour de la patrie accueillera avec transport les moyens
d’atteindre et de frapper ses ennemis.

Je demande que, sans s’arrêter à la proposition de l’ajournement, la Convention
discute, jusqu’à neuf heures du soir, s’il le faut, le projet de loi qui lui est
soumis.

(La proposition de Robespierre est décrétée.)

Discours en réponse à diverses motions qui avaient pour objet d’atténuer la loi
du 22 Prairial, prononcé à la Convention nationale dans la séance du 25 prairial
an II de la république française (11 juin 1794).

Le discours que vous venez d’entendre prouve la nécessité de donner à ce qu’a
dit Couthon des explications plus étendues et plus claires. Si nous avons acquis
le droit de ne pas nous dévouer inutilement pour la patrie, le moment est arrivé
de l’exercer.

Ce n’est pas par des rétractations éternelles et peut-être concertées; ce n’est
pas par des discours qui, sous les apparences de l’accord et du patriotisme
concourent toujours au système, si souvent interrompu et si souvent repris, de
diviser la représentation nationale, que l’on peut justifier ces démarches. Ce
qu’a dit Couthon est resté dans toute sa force, et il est bien démontré qu’il
n’y avait pas lieu aux plaintes qui ont été faites.

Citoyens, était-ce bien le moment de demander ce qu’on entendait par dépraver
les moeurs publiques, quand les plaies faites à la morale publique par les
Chabot, les Hébert, les Danton, les Lacroix saignent encore? Et qui donc a sitôt
oublié leurs crimes? Qui ne voit pas que leur système est resté organisé? Qui ne
sait pas que la Convention a besoin de toute sa sagesse, de toute son énergie
pour extirper les trop profondes racines que la corruption a jetées, pour
réparer les maux qu’elle a causés, et pour discerner et frapper ceux qui les
répandent, qui trop longtemps ont été impunis.

Quant à l’autre proposition, celle qui fut faite hier; sans doute en l’isolant,
elle ne peut paraître qu’absurde; mais il faut la rapprocher de tout ce qui se
dit et de tout ce qui se fait chaque jour; son but était de faire croire que le
projet présenté par le comité attentait aux droits de la représentation
nationale, ce qui est évidemment faux.

Le préopinant a cherché dans la discussion à séparer le comité de la Montagne.
La Convention, la Montagne, le comité, c’est la même chose. Tout représentant du
peuple qui aime sincèrement la liberté, tout représentant du peuple qui est
déterminé à mourir pour la patrie, est de la Montagne.

Citoyens, lorsque les chefs d’une faction sacrilège, lorsque les Brissot, les
Vergniaud, les Gensonné, les Guadet, et les autres scélérats dont le peuple
français ne prononcera jamais le nom qu’avec horreur, s’étaient mis à la tète
d’une portion de cette auguste assemblée; quand ils parvinrent, à force
d’intrigues, à la tromper sur les hommes, et, par une conséquence naturelle, sur
les choses, c’était sans doute le moment où la partie de la Convention qui était
éclairée sur ces manoeuvres liberticides devait faire des efforts pour les
combattre et les déjouer. Alors le nom de la Montagne, qui leur servait comme
d’asile au milieu de cette tempête, devint sacré, parce qu’il désignait la
portion des représentants du peuple qui luttaient contre l’erreur. Mais du
moment que les intrigues furent dévoilées, du moment que les scélérats qui les
tramaient sont tombés sous le glaive de la loi; du moment que la probité, la
justice, les moeurs sont mises à l’ordre du jour; du moment que chaque membre de
cette assemblée veut se dévouer pour la patrie, il ne peut y avoir que deux
partis dans la Convention, les bons et les méchants, les patriotes et les
contre-révolutionnaires hypocrites.

Il me convient d’autant plus de proclamer cette vérité, que personne ne me
soupçonnera ici de partialité; car qui fut le premier objet de l’erreur dont je
parle? et qui eût été la première victime des calomnies et des proscriptions,
sans une chance heureuse de la révolution? J’ose dire que c’était moi. Non, je
me trompe, ce n’était pas moi; c’était le fantôme imposteur que l’on présentait,
à ma place, à une partie de nos collègues égarés, à la France, à l’univers.

Si j’ai le droit de tenir ce langage à la Convention en général, je crois avoir
aussi celui de l’adresser à cette Montagne célèbre, à qui je ne suis pas sans
doute étranger. Je crois que cet hommage, parti de mon coeur, vaut celui qui
sort de la bouche d’un autre.

Oui, Montagnards, vous serez toujours le boulevard de la liberté publique; mais
vous n’avez rien de commun avec les intrigants et les pervers, quels qu’ils
soient. S’ils s’efforcent de vous tromper, s’ils prétendent s’identifier avec
vous, ils n’en sont pas moins étrangers à vos principes. La Montagne n’est autre
chose que les hauteurs du patriotisme; un Montagnard n’est autre chose qu’un
patriote pur, raisonnable et sublime: ce serait outrager la patrie, ce serait
assassiner le peuple, que de souffrir que quelques intrigants, plus méprisables
que les autres, parce qu’ils sont plus hypocrites, s’efforçassent d’entraîner
une portion de cette Montagne et de s’y faire les chefs d’un parti.

(Bourdon de l’Oise. Jamais il n’est entré dans mon intention de vouloir me faire
chef d’un parti.)

Robespierre. Ce serait l’excès de l’opprobre que quelques-uns de nos collègues,
égarés par la calomnie sur nos intentions et sur le but de nos travaux…

(Bourdon de l’Oise. Je demande qu’on prouve ce qu’on avance; on vient de dire
assez clairement que j’étais un scélérat….)

Robespierre. Je demande, au nom de la patrie, que la parole me soit conservée.
Je n’ai pas nommé Bourdon: malheur à qui se nomme lui-même!

(Bourdon de l’Oise. Je défie Robespierre de prouver…)

Robespierre. Mais s’il veut se reconnaître au portrait général que le devoir m’a
forcé de tracer, il n’est pas en mon pouvoir de l’en empêcher. Oui, la Montagne
est pure, elle est sublime, et les intrigants ne sont pas de la. Montagne.

(Une voix: Nommez-les.)

Robespierre. Je les nommerai quand il le faudra. A chaque instant du jour, à
chaque instant de la nuit même, il est des intrigants qui s’appliquent à
insinuer dans l’esprit des hommes de bonne foi qui siègent sur la Montagne les
idées les plus fausses, les calomnies les plus atroces; il est des membres purs
et respectables auprès desquels des intrigants épuisent à chaque instant les
mêmes artifices par lesquels les Brissot, les Chabot, les Danton et tous les
autres chefs adroits de la faction de l’étranger voulaient enlacer la Convention
nationale tout entière.

Par exemple, lorsqu’il arrive des départements des représentants du peuple qui
étaient en mission, et dont le rappel a été déterminé par des vues générales
d’ordre public, qui n’avaient rien d’injurieux pour eux, on s’en empare, on
verse à longs traits dans leur coeur le poison de la calomnie, on excite leur
amour-propre; et s’il s’en trouve de faibles, d’accessibles à quelqu’un des
moyens qui sont mis en usage, on les transforme en ennemis du gouvernement créé
par la Convention nationale. S’il en était quelques-uns qui se ressouvinssent
encore des anciennes mesures prises contre la liberté, qui tinssent à quelque
parti abattu, ce serait ceux-là qu’on chercherait surtout à accaparer. Le parti
une fois formé, vous verriez s’y réunir infailliblement tous les intrigants de
la république, tout ce qu’il y a de fripons et d’hommes perdus; car, il faut
vous le dire encore, il suffirait qu’un seul homme manifestât des principes
opposés à ceux de la Convention, pour que tous les ennemis de la liberté se
ralliassent à lui.

Au reste, ces intrigants cherchent à dissimuler leurs projets; ils se rétractent
quand leurs tentatives n’ont pas réussi, et cherchent à dissimuler leurs
démarches par des protestations hypocrites d’estime et de dévoûment pour la
Convention nationale et pour le comité de salut public; aussitôt après, ils
suivent constamment leur plan, et n’en cherchent pas moins à grossir la boule de
neige qu’ils forment, et qui, si elle descendait du sommet de la Montagne, ne
grossirait que plus rapidement encore.

Il faut rapporter ici un trait qui prouve que tout ce que nous avons dit n’est
point chimérique et imaginaire: avant-hier, après que vous eûtes porté la loi
que l’on avait eu soin de rendre suspecte à quelques membres, et contre laquelle
voulaient conspirer ceux qui s’opposent à tout ce qui affermit la liberté, il en
est qui ne purent dissimuler leur mécontentement: on voulait faire une
esclandre, exciter un mouvement pour briser les ressorts du gouvernement en lui
ôtant la confiance publique. Au sortir de cette enceinte, on rencontra des
patriotes, parmi lesquels étaient deux courriers du gouvernement; on crut que
l’occasion était favorable, on les insulta: Que faites-vous là, coquins? leur
dit-on.–Représentant, je ne vous insulte pas, je suis patriote.–Tu es un
coquin, un espion des comités de salut publique et de sûreté générale; ils en
ont vingt mille à leurs ordres autour de nous.–Représentant, je ne puis
employer la défense contre vous, mais je suis patriote autant que vous.–On
répondit par des coups. Trois cents témoins en peuvent rendre témoignage.

Il est donc prouvé que l’on cherche encore à avilir la Convention nationale;
qu’on veut, à quelque prix que ce soit, la troubler. Si les patriotes attaqués
s’étaient défendus, vous sentez bien qu’on n’aurait pas manqué d’envenimer cette
affaire; on serait venu dire le lendemain que des représentants du peuple
avaient été insultés par des hommes attachés au comité de salut public, et
peut-être ces inculpations, appuyées par des clameurs, n’auraient-elles pas
laissé les moyens de se faire entendre. Voilà ce qui s’est passé. Et vous n’en
serez pas étonnés, si vous ous rappelez ces étranges discours tenus par quelques
membres qui, au sortir de cette enceinte, annonçaient publiquement, à l’exemple
de Lacroix, la peur que leur inspirait la seule idée de la justice nationale.

Qui donc a dit à ceux que je désigne que le comité de saint public avait
intention de les attaquer? Qui leur a dit qu’il existait des preuves contre eux?
Le comité les a-t-il seulement menacés?

A-t-il manqué d’égards dans aucune circonstance envers les membres de la
Convention nationale? Si vous connaissiez tout, citoyens, vous sauriez que l’on
aurait plutôt le droit de nous accuser de faiblesse. Quand les moeurs seront
plus pures, l’amour de la patrie plus ardent, des accusateurs généreux
s’élèveront contre nous, et nous reprocheront de n’avoir pas montré assez de
fermeté contre les ennemis de la patrie.

C’est à vous de soutenir notre courage et d’animer notre zèle par votre énergie.
Ceux qui cherchent à nous distraire de nos pénibles travaux par des trames
continuelles, dirigées contre le gouvernement même, font une diversion utile aux
tyrans ligués contre nous.

Quant au système de calomnie que l’on a dirigé contre tout ce qui est patriote
de bonne foi, il tombera bientôt; car c’est une propriété inséparable du temps
que de découvrir toujours la vérité; et si quelques membres purs, dupes du
patriotisme hypocrite des quelques gens que je vous ai désignés, avaient pu se
livrer aux idées sinistres qu’on leur a suggérées, ils seront bientôt éclairés;
et il en sera d’eux comme des hommes purs qui avaient été égarés par les
scélérats que la justice nationale a frappés.

La patrie ne court qu’un seul danger, et c’est à vous de l’en garantir.
Seulement, ne souffrez pas que des intrigues ténébreuses troublent la
tranquillité publique et la vôtre, par quelque explosion subite. S’il n’y a pas
eu de mouvement en effet, ce n’est pas qu’on ne l’ait tenté; mais le peuple,
invariablement attaché à la cause de la liberté, a été sourd aux instigations de
ses ennemis; il a su les juger. Aussi leur désespoir est-il porté à son comble
Ils paraissent déterminés à tout hasarder.

A l’égard de dangers qui ne regardent que nous, reposez-vous sur nous du soin de
les braver; mais veillez sur la patrie, et ne souffrez pas qu’on porte atteinte
à vos principes. Quand la confiance que vous avez mise en nous sera altérée,
évitez à la patrie des déchirements. Il vaudrait mieux peut-être encore que les
ennemis de la patrie, que les amis de d’Orléans siégeassent momentanément au
timon des affaires publiques, que de voir la Convention avilie et divisée.

Si les vérités que je viens de proférer ont été entendues, nous continuerons nos
travaux avec courage. Observez toutefois que nous avons besoin d’encouragements,
qu’on a tout fait pour rendre notre carrière pénible. C’est assez d’avoir à
lutter contre les rois conjurés et contre tous les monstres de la terre, sans
trouver à nos côtés des ennemis. Venez donc à notre secours; ne permettez pas
que l’on nous sépare de vous, puisque nous ne sommes qu’une partie de
vous-mêmes, et que nous ne sommes rien sans vous. Donnez-nous la force de porter
le fardeau immense, et presque au dessus des efforts humains, que vous nous avez
imposé. Soyons toujours justes et unis, en dépit de nos ennemis communs.