Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours sur les deux tentatives d’assassinat dont il avait été l’objet de la
part de L’Admiral et de Cécile Renault, prononcé à la Convention nationale le 7
prairial an II de la république française (26 mai 1794)

Ce sera un beau sujet d’entretien pour la postérité, c’est déjà un spectacle
digne de la terre et du ciel, de voir l’assemblée des représentants du peuple
français, placée sur un volcan inépuisable de conjurations, d’une main apporter
aux pieds de l’éternel auteur des choses les hommages d’un grand peuple, de
l’autre, lancer la foudre sur les tyrans conjurés contre lui, fonder la première
république du monde, et rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et les
vertus exilées!

Ils périront, tous les tyrans armés contre le peuple français! elles périront,
toutes les factions qui s’appuient sur leur puissance pour détruire notre
liberté! Vous ne ferez pas la paix, mais vous la donnerez au monde, et vous
l’ôterez au crime. Cette perspective prochaine s’offrait aux regards des tyrans
épouvantés, et ils ont délibéré avec leurs complices que le temps était arrivé
de nous assassiner, nous, c’est-à-dire la Convention nationale: car, s’ils nous
attaquent, tantôt en masse, et tantôt en détail, vous reconnaîtrez toujours le
même plan et les mêmes ennemis. Sans doute ils ne sont pas assez insensés pour
croire que la mort de quelques représentants pourrait assurer leur triomphe;
s’ils ont cru, en effet, que pour anéantir votre énergie ou pour changer vos
principes, il suffit d’assassiner ceux à qui vous avez spécialement confié le
soin de veiller pour le salut de la république; s’ils ont cru qu’en nous faisant
descendre au tombeau le génie des Brissot, des Hébert et des Danton en sortirait
triomphant pour nous livrer une seconde fois à la discorde, à l’empire des
factions et à la merci des traîtres: ils se sont trompés! Quand nous serons
tombés sous leurs coups, vous voudrez achever notre sublime entreprise, ou
partager notre sort; ou plutôt il n’y a pas un Français qui ne voulût alors
venir sur nos corps sanglants jurer d’exterminer le dernier des ennemis du
peuple!

Cependant, leur délire impie atteste à la fois leurs espérances et leur
désespoir.

Ils espéraient jadis réussir à affamer le peuple français; le peuple français
vit encore, et il survivra à tous ses ennemis, sa subsistance a été assurée, et
la nature, fidèle à la liberté, lui présente déjà l’abondance. Quelle ressource
leur reste-t-il donc? l’assassinat!

Ils espéraient exterminer la représentation nationale par la révolte soudoyée,
et ils comptaient tellement sur le succès de cet attentat, qu’ils ne rougirent
point de l’annoncer d’avance à la face de l’Europe, et de l’avouer dans le
parlement d’Angleterre; ce projet a échoué. Que leur reste-t-il? l’assassinat!

Ils ont cru nous accabler sous les efforts de leur ligue sacrilège, et surtout
par la trahison: les traîtres tremblent ou périssent, leur artillerie tombe en
notre pouvoir, leurs satellites fuient devant nous; mais il leur reste
l’assassinat!

Ils ont cherché à dissoudre la Convention nationale par l’avilissement et par la
corruption; la Convention a puni leurs complices, et s’est relevée triomphante
sur la ruine des factions, et sous l’égide du peuple français: mais il leur
reste l’assassinat!

Ils ont essayé de dépraver la morale publique, et d’éteindre les sentiments
généreux dont se compose l’amour de la liberté et de la patrie, en bannissant de
la république le bon sens, la vertu et l’humanité. Nous avons proclamé la
divinité de l’immortalité de l’âme: nous avons commandé la vertu au nom de la
république. Il leur reste l’assassinat!

Enfin, calomnies, trahisons, incendies, empoisonnements, athéisme, corruption,
famine, assassinats: ils ont prodigué tous les crimes! Il leur reste encore
l’assassinat, ensuite l’assassinat, et puis encore l’assassinat!

Réjouissons-nous donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous avons assez bien
servi notre patrie, pour avoir été jugés dignes des poignards de la tyrannie!

Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir! Le séjour de la cité en
offre au moins autant que le champ de bataille. Nous n’avons rien à enviera nos
braves frères d’armes: nous payons de plus d’une manière notre dette à la
patrie.

O rois et valets des rois, ce n’est point nous qui nous plaindrons du genre de
guerre que vous nous faites, et nous reconnaissons d’ailleurs qu’il est digne de
votre prudence auguste! Il est plus facile, en effet, de nous ôter la vie que de
triompher de nos principes et de nos armées: l’Angleterre, l’Italie,
l’Allemagne, la France elle-même nous fourniront des soldats pour exécuter ces
nobles exploits. Quand les puissances de la terre se lignent pour tuer un faible
individu, sans doute il ne doit point s’obstiner à vivre; aussi n’avons-nous pas
fait entrer dans nos calculs l’avantage de vivre longuement. Ce n’est point pour
vivre que l’on déclare la guerre à tous les tyrans, et, ce qui est beaucoup plus
dangereux encore, à tous les crimes. Quel homme sur la terre a jamais défendu
impunément les droits de l’humanité? Il y a quelques mois, je disais à mes
collègues du comité de salut public: “Si les armées de la république sont
victorieuses, si nous démasquons les traîtres, si nous étouffons les factions,
ils nous assassineront, et je n’ai point du tout été étonné de voir réaliser m»
prophétie; je trouve même pour mon compte que la situation où les ennemis de la
république m’ont placé n’est pas sans avantage, car plus la vie des défendeurs
de la patrie est incertaine et précaire, plus ils sont indépendants de la
méchanceté des hommes. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà placé
moi-même dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m’envoyer; je ne tiens
plus à une vie passagère que par l’amour de la patrie et la soif de la justice;
et, dégagé plus que jamais de toute considération personnelle, je me sens mieux
disposé à attaquer avec énergie tous les scélérats qui conspirent contre mon
pays et contre le genre humain! Plus ils se dépêchent de terminer ma vie
ici-bas, plus je veux me hâter de le remplir d’actions utiles au bonheur de mes
semblables. Je leur laisserai du moins un testament, dont la lecture fera frémir
les tyrans et tous leurs complices; je révélerai peut-être des secrets
redoutables qu’une sorte de prudence pusillanime aurait pu me déterminer à
voiler; je dirai à quoi tiennent encore le salut de la patrie et le triomphe de
la liberté; si les mains perfides qui dirigent la rage des assassins ne sont pas
encore visibles pour tous les yeux, je laisserai au temps le soin de lever le
voile qui les couvre, et je me bornerai à rappeler les vérités qui peuvent
seules sauver cette république!

Oui, quoi que puisse penser l’imprévoyante légèreté, quoi que puisse dire la
perfidie contre-révolutionnaire, |es destinées de la république ne sont pas
encore entièrement affermies, et la vigilance des représentants du peuple
français est plus que jamais nécessaire!

Ce qui constitue la république, ce n’est ni la pompe des démonstrations, ni la
victoire, ni la richesse, ni l’enthousiasme passager; c’est là sagesse des lois,
et surtout la bonté des moeurs; c’est la pureté et la stabilité des maximes du
gouvernement. Les lois sont à faire, les maximes du gouvernement à assurer, les
moeurs à régénérer. Si l’une de ces choses manque, il n’y a dans un état
qu’erreurs, orgueil, passions, factions, ambition, cupidité: la république
alors, loin de réprimer les vices, ne fait que leur donner un plus libre essor,
et les vices ramènent naturellement à la tyrannie. Quiconque n’est pas maître de
soi est fait pour être l’esclave des autres; voulez-vous savoir quels sont les
ambitieux? examinez quels sont ceux qui protègent les fripons, qui encouragent
les contre-révolutionnaires, qui excusent tous les attentats, qui méprisent la
vertu, qui corrompent la morale publique: c’était la marche des conspirateurs
qui sont tombés sous le glaive de la loi. Faire la guerre au crime, c’est le
chemin du tombeau et de l’immortalité; favoriser le crime, c’est le chemin du
trône et de l’échafaud!

Les êtres pervers étaient parvenus à jeter la république et la raison humaine
dans le chaos; il s’agit de les en retirer, et de créer l’harmonie du monde
moral et politique. Le peuple français a deux garants de la possibilité
d’exécuter cette héroïque entreprise: les principes de sa représentation
actuelle et ses propres vertus. Le moment où nous sommes est favorable, mais il
est peut-être unique. Dans l’état d’équilibre où sont les choses, il est facile
de consolider la liberté; il est facile de la perdre. Si la France était
gouvernée pendant quelques mois par une législature corrompue, la liberté serait
perdue: la victoire resterait aux factions et à l’immoralité. Votre concert et
votre énergie ont étonné l’Europe et l’ont vaincue. Si vous savez cela aussi
bien que vos ennemis, vous en triompherez facilement?

J’ai parlé de la vertu du peuple, et cette vertu, attestée par toute la
révolution, ne suffirait pas seule pour nous rassurer contre les factions, qui
tendent sans cesse à corrompre et à déchirer la république. Pourquoi cela? C’est
qu’il y a deux peuples en France: l’un est la masse des citoyens, pure, simple,
altérée de la justice et amie de la liberté; c’est ce peuple vertueux qui verse
son sang pour fonder la république, qui impose aux ennemis du dedans et ébranle
les trônes des tyrans;–l’autre est ce ramas d’ambitieux et d’intrigants; c’est
ce peuple babillard et charlatan, artificieux, qui se montre partout, qui
persécute le patriotisme, qui s’empare des tribunes et souvent des fonctions
publiques, qui abuse de l’instruction que les avantages de l’ancien régime lui
ont donnée, pour tromper l’opinion publique; c’est ce peuple de fripons,
d’étrangers, de contre-révolutionnaires, d’hypocrites, qui se place entre le
peuple français et ses représentants, pour tromper l’un et pour calomnier les
autres, pour entraver leurs opérations, pour tourner contre le bien public les
lois les plus utiles et les vérités les plus salutaires. Tant que cette race
impure existera, la république sera malheureuse et précaire. C’est à vous de
l’en délivrer par une énergie imposante et par un concert inaltérable. Ceux qui
cherchent à nous diviser, ceux qui arrêtent la marche du gouvernement, ceux qui
le calomnient tous les jours près de vous par des insinuations perfides, ceux
qui cherchent à former contre lui une coalition dangereuse de toutes les
passions funestes, de tous les amours-propres irascibles, de tous les intérêts
opposés à l’intérêt public, sont vos ennemis et ceux de la patrie, ce sont les
agents de l’étranger, ce sont les successeurs des Brissot, des Hébert, des
Danton: qu’ils règnent un seul jour, et la patrie est perdue! En disant ces
choses, j’aiguise contre moi des poignards, et c’est pour cela même que je les
dis. Vous persévérerez dans vos principes et dans votre marche triomphante; vous
étoufferez les crimes et vous sauverez la patrie… J’ai assez vécu…, j’ai vu
le peuple français s’élancer du sein de l’avilissement de la servitude au faîte
de la gloire et de la liberté; j’ai vu ses fers brisés, et les trônes coupables
qui pèsent sur la terre près d’être renversés sous ses mains triomphantes; j’ai
vu un prodige plus étonnant encore, un prodige que |a corruption monarchique et
l’expérience des premiers temps de notre révolution permettent à peine de
regarder comme possible, une assemblée investie de la puissance de la nation
française, marchant d’un pas rapide et ferme vers le bonheur public, dévouée à
la cause du peuple et au triomphe de l’égalité, digue de donner au monde le
signal de la liberté et l’exemple de toutes les vertus!

Achevez, citoyens, achevez vos sublimes destinées! vous nous avez placés à
l’avant-garde pour soutenir le premier effort des ennemis de l’humanité; nous
méritons cet honneur, et nous vous tracerons de notre sang la route de
l’immortalité. Puissiez-vous déployer constamment cette énergie inaltérable dont
vous avez besoin pour étouffer tous les monstres de l’univers conjurés contre
vous, et jouir ensuite en paix des bénédictions du peuple et du fruit de vos
vertus!

(Décret voté par acclamation. “La Convention nationale décrète que le discours
du citoyen Robespierre sera inséré dans le Bulletin; il sera imprimé aussi sous
la forme ordinaire et traduit dans toutes les langues. Il en sera donné six
exemplaires à chaque membre de la Convention.”)

Premier discours de Robespierre, président de la convention nationale, au peuple
réuni pour la fête à l’Etre-Suprême, le 20 prairial an II de la république
française (8 juin 1794)

Français républicains, il est enfin arrivé ce jour à jamais fortuné que le
peuple français consacre à l’Etre-Suprême! Jamais le monde qu’il a créé ne lui
offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il a vu régner sur la terre la
tyrannie, le crime et l’imposture: il voit dans ce moment une nation entière aux
prises avec tous les oppresseurs du genre humain, suspendre le cours de ses
travaux héroïques pour élever sa pensée et ses voeux vers le grand Etre qui lui
donna la mission de les entreprendre et la force de les exécuter!

N’est-ce pas lui dont la main immortelle, en gravant dans le coeur de l’homme le
code de la justice et de l’égalité, y traça la sentence de mort des tyrans?
N’est-ce pas lui qui, dès le commencement des temps, décréta la république, et
mit à l’ordre du jour, pour tous les siècles et pour tous les peuples, la
liberté, la bonne foi et la justice?

Il n’a point créé les rois pour dévorer l’espèce humaine; il n’a point créé les
prêtres pour nous atteler comme de vils animaux au char des rois, et pour donner
au monde l’exemple de la bassesse, de l’orgueil, de la perfidie, de l’avarice,
de la débauche et du mensonge; mais il a créé l’univers pour publier sa
puissance; il a créé les hommes pour s’aider, pour s’aimer mutuellement, et pour
arriver au bonheur par la route de la vertu.

C’est lui qui plaça dans le sein de l’oppresseur triomphant le remords et
l’épouvante, et dans le coeur de l’innocent opprimé le calme et la fierté; c’est
lui qui force l’homme juste à haïr le méchant, et le méchant à respecter l’homme
juste, c’est lui qui orna de pudeur le front de la beauté pour l’embellir
encore; c’est lui qui fait palpiter les entrailles maternelles de tendresse et
de joie; c’est lai qui baigne de larmes délicieuses les yeux du fils pressé
contre le sein de sa mère; c’est lui qui fait taire les passions les plus
impérieuses et les plus tendres devant l’amour sublime de la patrie; c’est lui
qui a couvert la nature de charmes, de richesses et de majesté. Tout ce qui est
bon est son ouvrage, ou c’est lui-même: le mal appartient à l’homme dépravé qui
opprime ou qui laisse opprimer ses semblables.

L’auteur de la nature avait lié tous les mortels par une chaîne immense d’amour
et de félicité: périssent les tyrans qui ont osé la briser!

Français républicains, c’est à vous de purifier la terre qu’ils ont souillée, et
d’y rappeler la justice qu’ils en ont bannie! La liberté et la vertu sont
sorties ensemble du sein de la Divinité: l’une ne peut séjourner sans l’autre
parmi les hommes. Peuple généreux, veux-tu triompher de tous tes ennemis?
Pratique la justice, et rends à la Divinité le seul culte digne d’elle. Peuple,
livrons-nous aujourd’hui sous ses auspices aux transports d’une pure allégresse!
Demain, nous combattrons encore les vices et les tyrans; nous donnerons au monde
l’exemple des vertus républicaines, et ce sera l’honorer encore!