Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours sur le décret qui oblige les membres de la Convention de mettre au jour
leur conduite morale et politique, prononcé au Club des Jacobins le 16 germinal
an II de la république française (15 avril 1794)

Puisque l’on convient qu’il s’est passé un événement intéressant pour la
liberté, que les opérations sublimes de la Convention viennent encore de sauver
la patrie, si elle persévère dans ces opérations, si elle continue de distinguer
l’innocence de l’aristocratie, si enfin elle se montre aussi soigneuse de
protéger l’une que de frapper l’autre; puisque l’on convient de tous ces faits,
je demande que la conjuration soit à l’ordre du jour; que si quelque bon citoyen
peut développer les circonstances affreuses qui dérivent du principe de cette
conspiration, s’il peut vous faire part des détails importants qui n’ont pas été
connus jusqu’à présent, il monte à la tribune, et qu’il fasse connaître toute la
scélératesse des conspirateurs qui voulaient nous entraîner dans le précipice où
seuls ils sont tombés.

C’est ce cette manière que nous porterons des coups terribles; c’est ainsi que
nous écraserons les ennemis de la liberté, et non par des mesures partielles et
inconsidérées; c’est en allant droit à eux; c’est en les attaquant en face et
avec acharnement; c’est en plongeant dans leur coeur le poignard de la justice,
que nous pourrons délivrer la liberté de tous les scélérats qui veulent la
détruire.

Cet ordre du jour doit sans contredit l’emporter sur celui que vous a proposé
Chasles. Eh! qu’importe que la Convention oblige chacun de ses membres à rendre
compte de leur fortune! N’est-il pas évident que les fripons seuls pourront
échapper à la rigueur de cette mesure? Les fripons ont leur fortune en
portefeuille ou chez l’étranger: Brissot se disait pauvre, et l’on sait qu’il
avait des maisons à Londres. Chabot disait qu’il n’avait pas touché la dot de sa
femme: tous les coupables qui ont péri par la main de la justice se disaient
pauvres. Les scélérats diront toujours au peuple: Nous sommes pauvres et
incorruptibles; vous ne pouvez pas prouver que nous sommes riches.

Citoyens, regardons comme un principe invariable de ne jamais présenter aux
mauvais citoyens le moyen de se ranger parmi les patriotes; exigeons d’eux des
preuves qui appartiennent exclusivement aux patriotes, et rejetons tout ce qui
peut être commun aux patriotes et aux aristocrates; les patriotes sont purs;
s’il en est à qui la fortune ait accordé des dons que la vertu méprise et que la
cupidité seule estime, ils sont bien loin de vouloir les cacher; ils n’ont pas
de plus grand désir que d’en faire un noble usage; il n’y a que les
conspirateurs qui mettent leur intérêt à les soustraire à la vue du peuple.

Les preuves que nous devons exiger, c’est une vie dont les moments soient tous
marqués par des actions vertueuses, une vie remplie de sacrifices faits à la
patrie. Qu’importe que l’on ait monté ses gardes et payé régulièrement ses
impositions! Qu’importe que l’on me dise: Tu ne prouveras pas que ma fortune est
augmentée depuis la révolution! Il faut renvoyer au temps de Lafayette ces
moyens, qui n’étaient mis en usage que par ses amis et ses partisans. C’est avec
de telles preuves qu’ils prétendaient être les seuls patriotes: eux seuls
possédaient au suprême degré le patriotisme, parce qu’eux seuls pouvaient
remplir les formalités qu’ils exigeaient eux-mêmes pour être patriotes. Ce n’est
donc pas par le nombre des gardes qu’ils ont montées, ou qu’ils ont fait monter
pour eux qu’il faut juger les hommes, mais par le sacrifice continuel de leur
ambition et de leur orgueil à la cause de la patrie. Il résulte de là, que la
proposition faite à la Convention d’obliger tous les membres à rendre compte de
leur fortune n’est pas aussi importante qu’elle le paraît au premier coup
d’oeil. Je sais qu’elle part d’une âme honnête et juste, mais elle ne présente
pas de résultats heureux.

En déjouant les conspirations, nous n’avons pas .encore atteint le but auquel
nous tendons; tant qu’il y aura une ligue de tyrans conjurés contre la France,
la liberté sera exposée à de grands dangers. Cette réflexion doit soutenir votre
justice et notre vigilance, et nous engager à ne pas abandonner les grandes
mesures que nous devons prendre. Frapper l’aristocratie dès qu’elle paraît
vouloir devenir insolente, lui arracher le masque dont elle se couvre: voilà
l’ordre du jour. Epouvantons l’aristocratie, de manière non seulement qu’elle ne
puisse plus nous attaquer, mais qu’elle n’ose pas même essayer de nous tromper.
D’un autre côté, protégeons l’innocence, et ravissons à la tyrannie l’affreux
espoir de détruire les patriotes.

(La proposition de Robespierre fut adoptée.)

Discours sur les menées contre-révolutionnaires de Dufourny, prononcé au Club
des Jacobins le 16 germinal an II de la république française (15 avril 1794)

Je suis loin de vouloir faire un crime de l’opinion que l’on peut avoir sur un
individu. Je ne veux pas douter de la probité d’un homme, quand elle est aussi
bien attestée que celle de Dufourny, attestée par lui-même. Je laisse de côté
toutes ces choses, pour ne vous parler que de l’ensemble de la conduite de
Dufourny.

Il fréquentait, il n’y a pas longtemps, le comité de sûreté générale, jadis
c’était le comité de salât public. Il assistait à toutes les délibérations; il
ne pouvait pas manquer à une séance: c’est une preuve de son zèle excessif pour
le bien public! Il avait pour prétexte la qualité de président au département de
Paris. Il y avait une telle affectation dans ses assiduités, que je lui dis:
Vous assistez trop régulièrement à nos délibérations; il me semble que votre
premier devoir serait de faire mettre en arrestation tous les aristocrates qui
nous entourent.

Il n’y avait pas alors d’autorité qui pût les arrêter autre que le département
de Paris. Toujours ils furent tranquilles; toujours Paris fut cerné par eux; ils
affluaient dans tous les lieux voisins de cette commune. Le président du
département, malgré son patriotisme et sa probité, a donc alors oublié le
premier de ses devoirs, celui de dissiper les rassemblements.

Fabre-d’Eglantine jouait une comédie auprès des comités; le métier de cet habile
fourbe était de faire de petites dénonciations contre de petits conspirateurs
avec lesquels il s’entendait, mais qu’il dénonçait pour faire ignorer ses
sentiments. Il trouvait ensuite, par ses fourberies, le moyen d’embrouiller les
faits, de manière que la dénonciation était nulle. Je suis fâché qu’un homme
probe comme Dufourny ait été le second d’un pareil intrigant.

Le jour où je dénonçai ici Fabre-d’Eglantine, où je traçai ici l’esquisse de son
caractère odieux, Dufourny ne put pas s’empêcher de dire que j’avais été engagé
par quelque intrigant à faire cette dénonciation; cependant, il était reconnu
dès lors que Fabre-d’Eglantine était un fripon.

Le même esprit qui portait Dufourny à repousser les premiers traits de lumière
jetés sur Fabre-d’Eglantine lui dicta la conduite qu’il a tenue quand cet
intrigant a été conduit au tribunal; je ne dirai pas que ce fut ce même esprit
qui engagea Dufourny à mendier la faculté de déposer dans cette affaire; je ne
dirai pas que c’était cet esprit qui le rendait si assidu aux séances du
tribunal, et qui provoquait de sa part des mouvements en faveur des prévenus; je
ne rappellerai pas qu’au club électoral, il dirigea des calomnies obliques
contre les Jacobins et contre la Convention elle-même. Croit-il nous donner le
change en disant que la Convention ne veut pas que ceux qu’elle envoie au
tribunal ne puissent pas se faire reconnaître innocents? N’est-ce pas assez
d’avoir dit an milieu du peuple, en parlant des prévenus: Il faut des preuves.
C’est-à-dire que c’est sans preuves que la Convention envoie des hommes au
tribunal révolutionnaire!

(Dufourny interrompt par quelques paroles.)

Robespierre. Rappelle-toi que Chabot, que Ronsin furent impudents comme toi, et
que l’impudence est le caractère hideux que l’on voit imprimé sur le front du
crime.

(Dufourny. Le mien, c’est le calme…)

Robespierre. Ah! le calme n’est pas dans ton âme: je prendrai toutes tes paroles
pour te dévoiler aux yeux du peuple; je lui ferai voir que chacune d’elles est
dite à contre sens, et que, par conséquent, elles ne peuvent pas venir d’une âme
pure.

Le calme! les conjurés ne font que l’invoquer: ils voudraient jeter dans nos
coeurs un calme et un assoupissement profonds; mais ils n’obtiendront pas ce
calme qu’ils désirent; ils ne parviendront pas non plus à troubler la paix de
nos âmes.

Quoi! tandis que le peuple demande justice de ses ennemis et de ses assassins;
quand les représentants ont la consolation de le sauver du péril, un homme ose
prendre leur défense! Quand les crimes des conspirateurs sont écrits avec le
sang du peuple; quand la Belgique, encore fumante de carnage, atteste la
trahison; quand les coeurs indignés sont convaincus de tant de scélératesse,
dont les stupides seuls peuvent douter, un homme ose demander où sont les
preuves! c’est-à-dire que les républicains ne savent pas rendre justice, que la
Convention et le tribunal révolutionnaire égorgent les innocents!

Tu crois nous donner le change par un lieu commun: Perfide! tu oses nous
observer que la Convention n’accuse pas pour interdire à l’accusé la faculté de
se justifier. Tous les ennemis de la liberté ont fait ces observations; je crois
que tout le monde est convaincu de tes intentions en les faisant.

Tu as été l’ami de Fabre-d’Eglantine; tu t’es agité pour le sauver, pour égarer
les citoyens qui devaient le juger, pour diviser l’opinion publique sur le
compte de cet intrigant.

Tu as fait souvent des motions malignes, tu as brigué toutes les places, et il
était impossible de t’en arracher aucune; et quand celle de président te fut
enlevée, tu te déclaras l’ennemi des comités.

Tu as cru en imposer en te donnant un air d’opiniâtreté; tu as défendu ton
opinion avec indécence, et tu croyais être assez excusé par cette même
opiniâtreté. Tu t’es supposé une maladie, afin d’excuser tes démarches
nocturnes. Fabre-d’Eglantine et Danton faisaient de même: tous deux ils
croyaient nous fermer les yeux en nous parlant de leur mauvais tempérament. Il
n’est pas un homme mal intentionné qui ne se soit prêté quelque défaut physique
et moral pour servir d’excuse contre ses torts; voilà ton portrait.

Quelle est cette correspondance dont tu as fait part à la société? Qu’on se
rappelle que tu voulais lui faire adopter une opinion contre-révolutionnaire,
une opinion qui tendait à exclure du sein de la société les fonctionnaires
publics et les membres des sociétés affiliées. Il était évident que les sociétés
étant isolées, elles devenaient impuissantes, et que celle-ci était paralysée.
Il n’y avait plus alors de barrière contre le fédéralisme. Il résultait aussi de
cette opinion que les fonctionnaires publics perdaient le droit le plus cher aux
citoyens, celui de contribuer de leurs lumières au salut de la patrie, et qu’un
patriote délicat n’aurait jamais voulu recevoir une fonction publique, pour ne
pas perdre le droit de citoyen: voilà tes principes. Autant tu fus indulgent
envers les ennemis de la liberté, autant tu fus actif à calomnier ses amis.

La journée du 31 mai a sans contredit sauvé la patrie, c’est pour cela que
Danton voulut se venger d’Henriot, qui avait écarté les dangers qui
environnaient la Convention; c’est pour cela que Danton, Hérault, Lacroix
voulurent le faire arrêter, afin de faire tourner l’insurrection contre le
peuple: toi, tu as fait la même chose. A la réunion du 10 août, époque critique
à laquelle nous étions environnés d’ennemis, il était question de rallier tous
les départements autour de la Convention. Le commandant de Paris donnait alors
des repas fraternels à nos frères qui étaient venus de toutes les parties de la
république, pour resserrer les liens d’amitié qui unissent les bons Français;
dans la maison qui avait été donnée à Henriot pour faire ces repas, il se trouva
quelques bouteilles de vin appartenant à des émigrés, et les fédérés en burent.
Dufourny voulut flétrir cette époque de la révolution et faire de cette action
un chef d’accusation contre le commandant, afin de faire dire aux aristocrates
qu’Henriot était un voleur.

Au 31 mai, Dufourny s’était introduit dans le comité d’insurrection: quand il
vit que son mouvement populaire réussissait, il se retira du comité et chercha
les moyens de le rendre impuissant. Dufourny a été le colporteur et l’avocat des
calomnies de nos ennemis; on l’a vu assiéger le tribunal révolutionnaire et
demander à être entendu, afin de donner à la conjuration une tournure favorable.

Je demande que la société prenne une mesure à l’égard de cet individu.

(Un membre fait la motion de chasser Dufourny et. de le traduire au comité de
sûreté générale. Cette proposition est adoptée.)