Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours au sujet de l’arrestation de Danton et de ses complices (Suite)

La résolution vigoureuse et sage que prirent les membres du nouveau comité de
sûreté générale, en commençant leur carrière, de mettre les scellés sur ses
papiers lui procura de nouvelles preuves de ses prévarications.

Julien entretenait la correspondance la plus intime et même la plus tendre avec
l’abbé d’Espagnac.

Cette horde impure était payée pour blasphémer contre la Convention nationale du
peuple français. Les tyrans étrangers regardaient comme une victoire de faire
tomber du haut de la Montagne un des représentants du peuple, célèbres par leur
zèle pour la cause populaire. S’ils pouvaient en égarer un seul, ils auraient
conclu que tous étaient capables de la même faiblesse, et qu’il ne restait plus
au peuple que de briser le gouvernement républicain, comme il avait renversé le
trône, et de se reposer ensuite sous le joug des monarques incorruptibles de
l’Autriche, de la Prusse et de Berlin.

Plusieurs représentants du peuple étaient devenus leurs complices et s’étaient
ligués avec eux pour étendre sur tous leurs collègues l’ignominie dont ils
étaient couverts. Ce n’étaient que des lâches, dont la probité et le civisme
avaient toujours été plus qu’équivoques, il fallait tenter des conquêtes plus
difficiles et plus intéressantes. On chercha d’abord ou à séduire ou à
compromettre des patriotes, ceux qu’un penchant dangereux à la confiance, et
peut-être un penchant au plaisir, plus dangereux encore, rendaient plus
accessibles à ces attaques: on leur lança deux des plus habiles scélérats que
l’Autriche ait vomis parmi nous. Il existe à Paris, depuis les premier” temps de
la révolution, deux monstres dignes de servir la cause des tyrans par la
profonde hypocrisie qui les caractérise. Ils avaient perdu à Paris les titres et
le nom qu’ils portaient à la cour de Vienne; l’un d’eux avait associé à celui
qu’il a adopté le nom du fondateur de la liberté romaine; il était entouré de
titres patriotiques; il avait composé des ouvrages éloquents pour la défense des
droits de l’homme et de la révolution française; il avait même des brevets de
persécution; il avait été banni de l’Allemagne par l’empereur Joseph II. Aucun
des patriotes qu’il attirait chez lui n’y entrait sans le surprendre, la plume à
la main, rêvant sur les droits de l’humanité, ou courbé sur les oeuvres de
Plutarque ou de Jean-Jacques. L’extérieur austère et le costume révolutionnaire
de Junius répondaient parfaitement à l’idée d’un si grand caractère; la coupe
philosophique de sa chevelure, le bonnet rouge qui ornait sa tête philosophique
garantissaient à toute la terre la pureté de son patriotisme. Junius Frey avait
acquis l’estime de toute sa section; il s’était lié avec des patriotes qui
s’honoraient de l’amitié de ce vertueux ami de l’humanité.

Junius chercha particulièrement la société, ensuite l’amitié de François Chabot.
Il ne trouvait pas d’expression assez forte pour peindre l’estime, l’admiration,
la tendresse que lui inspiraient le caractère et les principes de ce
représentant du peuple. Cet estimable étranger, cet ami, ce martyr de la liberté
avait une soeur, le modèle de toutes les vertus de son sexe: modestie, naïveté
même, patriotisme, talents.

Le généreux cosmopolite se garda bien d’offrir à Chabot cette femme
intéressante.

(Lacune.)

Je n’ai pas besoin de peindre la joie que ce triomphe remporté sur la conduite
d’un patriote tel que Chabot dut répandre dans les cavernes des brigands
autrichiens. L’Autriche crut, dès ce moment, tenir entre ses mains l’honneur de
la Convention nationale. Le monstre qui avait trompé Chabot osa se vanter alors
que les représentants les plus purs n’échapperaient pas aux filets qui étaient
tendus autour d’eux: vous ne serez pas étonnés que, dès ce moment, la calomnie
ait tiré parti d’un prétexte si favorable, vous ne le serez pas même d’apprendre
que le premier artisan de la diffamation de Chabot ait été le prétendu
beau-frère qui en avait préparé le prétexte. Dès ce moment, cette victime de la
perfidie fut l’objet de l’attention de toutes les sociétés populaires; le
patriotisme inquiet et ardent se réunit en pareil cas pour l’accabler. Je n’ai
pas besoin de dire que cet événement fut présenté sous les couleurs les plus
défavorables à Chabot, et chargé de toutes les circonstances que la malveillance
et l’intrigue pouvaient inventer.

On a raisonné diversement sur la dot de 200,000 livres donnée par Frey à la
femme de Chabot. Les uns ont prétendu que cette dot était fournie par Chabot
lui-même, et que le contrat de mariage n’était qu’un moyen de déguiser les
richesses que Chabot avait déjà amassées précédemment.

Les autres ont trouvé aussi naturelle l’hypothèse contraire; ils ont prétendu
qu’un législateur corrompu n’aurait pas cherché à cacher le prix de sa
corruption sous un manteau autrichien, qui n’aurait pu que l’afficher.

Ils ont observé qu’un législateur célèbre qui veut se vendre peut se faire
acheter, sans se marier à une étrangère, et déguiser sa bassesse sous un voile
moins transparent; ils ont conclu au contraire du mariage et de la dot, que les
ennemis de la révolution, qui n’auraient pas osé proposer à Chabot de se vendre,
avaient été obligés de le tromper, pour le couvrir des apparences de la
corruption, parce qu’ils n’espéraient pas le corrompre, et lui ont caché leur
présent perfide sous des apparences légitimes.

Les uns ont adopté les interprétations les plus favorables aux vues de
l’aristocratie; les autres ont préféré celles qui flattaient le plus le voeu des
patriotes.

Mais ce sont les premières qui ont dû naturellement prévaloir dans le public:
dans un tel événement, il faut nécessairement que la malignité et l’aristocratie
prennent chacune sa part. Malheur à l’homme qui a longtemps défendu la cause du
peuple! S’il commet ou une faute, ou une erreur ou une indiscrétion, il est
perdu; car le patriotisme, sévère et soupçonneux, et la vengeance des ennemis du
peuple se réunissent contre lui: il faut qu’il porte à la fois la peine, et de
sa faiblesse actuelle, et de ses services passés.

Au reste, ce n’était ni la personne de Chabot, ni celle de Bazire, que
poursuivaient les agents des cours étrangères: nous allons nous-mêmes les
laisser à l’écart, pour suivre le système étranger dans son ensemble et dans ses
conséquences.

Il existait, en effet, parmi les représentants du peuple français des hommes
pervers, initiés dans les mystères de la conspiration étrangère, des hommes qui
n’étaient point faibles, mais pervers; qui n’étaient point corrompus, mais
corrupteurs; qui n’étaient ni dupes, ni complices, mais chefs des conspirations
tramées contre la liberté du peuple.

Or, ces gens-là je ne les ai jamais vus dénoncés; mais prônés, mais défendus par
les écrivains plus que patriotes, qui ont sans cesse dénoncé la Convention
nationale, et tous les vrais patriotes, depuis le triomphe des principes et de
la Montagne.

Cependant ces représentants étaient coalisés avec les banquiers des puissances
étrangères et avec leurs principaux agents; ils siégeaient avec la Montagne,
comme d’Orléans, pour obscurcir sa gloire, et pour cacher leur bassesse et leurs
crimes; ils conspiraient avec les tyrans de l’Angleterre, de l’Autriche et de la
Prusse: les uns, par leur patriotisme hypocrite; les autres, par leur or,
conspiraient contre l’honneur de la représentation nationale et contre le salut
de la république. Plusieurs patriotes furent tentés par eux; Bazire et Chabot
furent attirés dans leur société. Le caractère de ceux qui la composaient était
plus qu’équivoque. La sollicitude des patriotes cherchait à deviner quelle était
cette puissance invisible, qui continuait de porter des coups funestes à la
liberté, quand tous ses ennemis étaient dans le silence et dans la terreur. On
connaissait leur but, mais non leurs moyens: on devinait le crime, on cherchait
le nom des coupables: Bazire et Chabot nous les ont dénoncés. Sont-ils coupables
eux-mêmes? A quel point le sont-ils? Les dénonciateurs et ceux qu’ils ont
dénoncés doivent-ils être confondus dans la même classe? C’est un des objets que
nous soumettons à votre justice impartiale. Pour nous, c’est la conspiration que
nous avons voulu atteindre, sans respect des personnes; c’est au salut public
que nous avons marché. Nous avons été jusqu’ici plus sévères envers les
accusateurs qu’envers les accusés; car les dénonciateurs ont été arrêtés les
premiers, presque tous les dénoncés ont fui, ou sont en liberté: ils parlent,
ils écrivent tout ce qu’ils jugent à propos sur cette affaire, non seulement
contre les dénonciateurs, mais contre la Convention nationale. Vous pouvez, en
cela, nous accuser de partialité, ou d’une excessive rigueur envers nos
collègues. Si nous méritons ce reproche, nous ne voulons pas y échapper; mais
nos intentions sont pures, et nous allons continuer de vous développer les faits
qui peuvent éclairer votre sa gesse et votre justice.

Le…… Chabot vint trouver un des membres du comité de salut public, et lui
dit: “Je viens te réveiller; mais c’est pour sauver la patrie; je tiens le fil
de la conspiration la plus dangereuse qui ait été tramée contre la liberté–Eh
bien! il faut la dévoiler.–Mais, pour cela, il faut que je continue de
fréquenter les conjurés; car j’ai été admis dans leur société. Ils m’ont conduit
par degrés à des propositions, ils m’ont tenté par l’appât de partager le fruit
de leur brigandage: le jour est pris où ils doivent se réunir; je dois m’y
trouver aussi. Ils croient que je ne devine pas le reste de leur projet; mais
ils vont à la contre-révolution ouverte. Si l’on veut, je ferai prendre, en
flagrant délit, les conspirateurs.–On ne peut pas rendre un plus grand service
à la patrie; tu ne dois pas balancer. Mais quelles seront tes preuves? (Chabot
tenait un paquet dans sa main.)–Voilà dit-il, un paquet que l’on m’a remis,
pour que je tâchasse de déterminer un membre de la Montagne à se désister des
oppositions qu’il a apportées au projet financier de la clique; je n’ai pas
voulu rejeter cette commission, pour ne pas me mettre dans l’impossibilité de
découvrir et de dévoiler le fond de la conspiration; mais mon intention est
d’aller de ce pas déposer ce paquet au comité de sûreté générale, et de dénoncer
les traîtres. Au reste, j’offre de donner au comité le moyen de les prendre
tous, rassemblés dans un lieu où je me trouverai.–Hâte-toi donc de te rendre au
comité de sûreté générale; il accueillera, sans doute, cette offre-là avec
empressement.–Oui; mais je ne veux pas que l’on puisse induire de ma présence
au milieu des conjurés que je le suis moi-même. Je demande une sûreté. Je veux
bien mourir pour ma patrie, mais je ne veux pas mourir en coupable. Ma mère et
ma soeur sont ici; je ne veux pas qu’elles expirent de douleur. Ma soeur me
disait dernièrement: Si tu as trahi la cause du peuple, je serai la première à
te poignarder.–Tu ne dois pas douter que le comité de sûreté générale ne prenne
avec toi les moyens nécessaires pour découvrir la conspiration. Tes intentions
et l’avis que tu lui auras donné seront ta garantie. Au surplus, tu peux en
parler au comité de salut public; il saisira tous les moyens qui lui sont
offerts de sauver la patrie.” Chabot partit, en annonçant qu’il ferait sa
dénonciation au comité de sûreté générale; il la fit le même jour. Bazire en fit
une autre relative au même complot.

Il résulte de l’une et de l’autre qu’il existait une conspiration dont le but
était de corrompre les représentants du peuple, de diffamer tous les autres, et
surtout les patriotes, pour arriver à la contre-révolution par l’anéantissement
de la représentation nationale, celui de ruiner les finances, en entraînant la
Convention dans des mesures impolitiques, déguisées sous les apparences du bien
public.