Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours au sujet de l’arrestation de Danton et de ses complices, prononcé à la
Convention nationale le 11 germinal an II de la république française (31 mars
1794)

A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée; aux
agitations qu’ont produites les premières paroles de celui qui a parlé avant le
dernier opinant, il est aisé de s’apercevoir, en effet, qu’il s’agit ici d’un
grand intérêt; qu’il s’agit de savoir si quelques hommes aujourd’hui doivent
l’emporter sur la patrie. Quel est donc ce changement qui paraît se manifester
dans les principes des membres de cette assemblée, de ceux surtout qui siègent
d»ns un côté qui s’honore d’avoir été l’asile des plus intrépides défenseurs de
la liberté? Pourquoi une doctrine qui paraissait naguère criminelle et
méprisable est-elle reproduite aujourd’hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand
elle fut proposée par Danton, pour Bazire, Chabot et Fabre-d’Eglantine, a-t-elle
été accueillie tout à l’heure par une portion des membres de cette assemblée?
Pourquoi? Parce qu’il s’agit aujourd’hui de savoir si l’intérêt de quelques
hypocrites ambitieux doit l’emporter sur l’intérêt du peuple français.

Et quoi! nous n’avons donc fait tant de sacrifices héroïques, au nombre desquels
il faut compter ces actes d’une sévérité douloureuse, n’avons-nous fait ces
sacrifices que pour retourner sous le joug de quelques intrigants qui prétendent
dominer?

Que m’importent à moi les beaux discours, les éloges qu’on se donne à soi-même
et à ses amis! Une trop longue et trop pénible expérience nous a appris le cas
que nous devions faire de semblables formules oratoires. On ne demande plus ce
qu’un homme et ses amis se vantent d’avoir fait dans telle époque, dans telle
circonstance particulière de la révolution; on demande ce qu’ils ont fait dans
tout le cours de leur carrière politique.

Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés: toute la Convention
les sait. Son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint-il de
l’ignorer? Parce qu’il sait bien qu’on ne peut sans impudeur défendre Lacroix.
Il a parlé de Danton, parce qu’il croit sans doute qu’à ce nom est attaché un
privilège: non, nous n’en voulons point de privilège: non, nous n’en voulons
point d’idoles!

Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une prétendue idole
pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et
le peuple français. Ce qu’on a dit de Danton ne pouvait-il pas t’appliquer à
Brissot, à Pétion, à Chabot, à Hébert même, et à tant d’autres qui ont rempli.la
France du bruit fastueux de leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il
donc? En quoi Danton est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à
Fabre-d’Eglantine, son ami et son confident, dont il a été l’ardent défenseur?
En quoi est-il supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus
trompés, et d’autres qui ne l’étaient pas, se sont groupés autour de lui pour
marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les patriotes
qui avaient en confiance en lui, plus il doit éprouver la sévérité des amis de
la liberté.

Citoyens, c’est ici le moment de dire la vérité. Je ne reconnais à tout ce qu’on
a dit que le présage sinistre de la ruine de liberté et de la décadence des
principes. Quels sont en effet ces hommes qui sacrifient à des liaisons
personnelles, à la crainte peut-être, les intérêts de la patrie? qui, au moment
où l’égalité triomphe, osent tenter de l’anéantir dans cette enceinte? On veut
vous faire craindre les abus du pouvoir, de ce pouvoir national que vous avez
exercé, et qui ne réside pas dans quelques hommes seulement. Qu’avez-vous fait
que vous n’ayez fait librement, qui n’ait sauvé la république, qui n’ait été
approuvé par la France entière? On veut nous faire craindre que le peuple
périsse victime des comités qui ont obtenu la confiance publique, qui sont
émanés de la Convention nationale, et qu’on veut en séparer; car tout ceux qui
défendent sa dignité sont voués à la calomnie. On craint que les détenus ne
soient opprimés; on se défie donc de la justice nationale, des hommes qui ont
obtenu la confiance de la Convention nationale: on se défie de la Convention qui
leur a donné cette confiance, de l’opinion publique qui l’a sanctionnée. Je dis
que quiconque tremble en ce moment est coupable; car jamais l’innocence ne
redoute la surveillance publique.

Je dois ajouter ici qu’un devoir particulier m’est imposé de défendre toute la
pureté des principes contre les efforts de l’intrigue. Et à moi aussi, on a
voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire qu’en approchant de
Danton, le danger pourrait arriver jusqu’à moi; on me l’a présenté comme un
homme auquel je devais m’accoler comme un bouclier qui pourrait me défendre,
comme un rempart, qui, une fois renversé, me laisserait exposé aux traits de mes
ennemis. On m’a écrit, les amis de Danton m’ont fait parvenir des lettres, m’ont
obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d’une ancienne liaison,
qu’une foi antique dans de fausses vertus me détermineraient à ralentir mon zèle
et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu’aucun de ces motifs n’a
effleuré mon âme de la plus légère passion. Je déclare que s’il était vrai que
les dangers de Danton dussent devenir les miens, que s’ils avaient fait faire à
l’aristocratie un pas de plus pour m’atteindre, je ne regarderais pas cette
circonstance comme une calamité publique. Que m’importent les dangers. Ma vie
est à la patrie; mon coeur est exempt de crainte; et si je mourrais, ce serait
sans reproche et sans ignominie.

Je n’ai vu dans les flatteries qui m’ont été faites, dans les caresses de ceux
qui environnaient Danton, que des signes certains de la terreur qu’ils avaient
conçue, avant même qu’ils fussent menacés.

Et moi aussi, j’ai été ami de Pétion; dès qu’il s’est démasqué, je l’ai
abandonné: j’ai eu aussi des liaisons avec Roland; il a trahi, et je l’ai
dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il n’est plus à mes yeux qu’un
ennemi de la patrie.

C’est ici sans doute qu’il nous faut quelque courage et quelque grandeur d’âme.
Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent toujours de voir tomber
leurs semblables, parce que, n’ayant plus devant eux une barrière de coupables,
ils restent plus exposés au jour de la vérité; mais, s’il existe des âmes
vulgaires, il en est d’héroïques dans cette assemblée, puisqu’elle dirige les
destinées de la terre, et qu’elle anéantit toutes les factions.

Le nombre des coupables n’est pas si grand; le patriotisme, la Convention
nationale ont su distinguer l’erreur du crime, et la faiblesse des
conspirations. On voit bien que l’opinion publique, que la Convention nationale
marchent droit aux chefs de partis, et qu’elles ne frappent pas sans
discernement.

Il n’est pas si nombreux le nombre des coupables; j’en atteste l’unanimité, la
presque unanimité avec laquelle vous avez voté depuis plusieurs mois pour les
principes. Ceux qu’on méprise le plus ne sont pas les plus coupables, ce sont
ceux qu’on prône et dont on fait des idoles pour en faire des dominateurs.
Quelques membres de cette-assemblée, nous le savons, ont reçu des prisonniers
des instructions portant qu’il fallait demander à la Convention quand finirait
la tyrannie des comités de salut public et de sûreté générale; qu’il fallait
demander à ces comités s’ils voulaient anéantir successivement la représentation
nationale. Les comités ne tiennent que de la patrie leurs pouvoirs, qui sont un
immense fardeau, dont d’autres, peut-être, n’auraient pas voulu se charger. Oui,
demandez-nous compte de notre administration, nous répondrons par des faits:
nous vous montrerons les factions abattues; nous vous prouverons que nous n’en
avons flatté aucune, que nous les avons écrasées toutes, pour établir sur leurs
ruines la représentation nationale.

Quoi! on voudrait faire croire que nous voulons écraser la représentation, nous
qui lui avons fait un rempart de nos corps! nous qui avons étouffé ses plus
dangereux ennemis! on voudrait que nous laissassions exister une faction aussi
dangereuse que celle qui vient d’être anéantie, et qui a le même but, celui
d’avilir la représentation nationale et de la dissoudre.

Au reste, la discussion qui vient de s’engager est un danger pour la patrie,
déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté; car c’est avoir outragé
la liberté que d’avoir mis en question s’il fallait donner plus de faveur à un
citoyen qu’à un autre: tenter du rompre ici cette égalité, c’est censurer
indirectement les décrets salutaires que vous avez portés dans plusieurs
circonstances, les jugements que vous avez rendus contre les conspirateurs;
c’est défendre aussi indirectement ces conspirateurs, qu’on veut soustraire au
glaive de la justice, parce qu’on a avec eux un intérêt commun: c’est rompre
l’égalité. Il est donc de la dignité de la représentation nationale de maintenir
les principes. Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre.

Discours non prononcé sur l’affaire Chabot (c. mars 1794)

(Il en fut de ce projet comme de celui sur la faction Fabre-d’Eglantine; il ne
fut point accepté par les collègues de Robespierre. Nous le reproduisons tel
qu’il a été publié par Courtois.)

Citoyens représentants du peuple, vous attendez de nous la révélation d’une
grande conspiration; nous allons vous la donner; nous allons surtout en fixer le
véritable caractère; nous allons remonter à ses véritables chefs, et saisir la
main invisible qui en a ourdi les fils dans d’affreuses ténèbres. Quel autre
guide peut nous diriger, dans de telles recherches, que les grands principes de
la liberté publique? Quel autre motif peut nous y forcer, sinon la nécessité de
sauver la patrie? Les représentants du peuple sont-ils des inquisiteurs
minutieux, chargés de fouiller dans la vie privée des hommes, et de porter la
terreur dans toutes les âmes faibles? Sont-ils des hommes avides de sang, comme
la plus lâche hypocrisie a osé nous en accuser? Non; s’ils demandent, au nom des
lois, le sang des tyrans, c’est pour épargner celui du peuple; s’ils foudroient
les palais, c’est pour protéger les chaumières; s’ils frappent les méchants,
s’ils punissent les coupables puissants, c’est pour sauver les bons et soulager
les malheureux: ils sont sévères par sensibilité, et inexorables par humanité.

Sommes-nous appelés à respecter le crime, parce qu’il est entouré d’un grand
titre et de devoirs plus grands encore? Non.

Sommes-nous appelés aussi à persécuter gratuitement les représentants du peuple
français, à verser le mépris sur ceux qui défendirent courageusement la cause de
la liberté; à exagérer leurs crimes, à nous réjouir de leurs faiblesses ou de
leurs humiliations; à préparer le triomphe des tyrans par une espèce de suicide
national? Non. En poursuivant les traîtres, nous saurons venger l’honneur du
patriotisme, sauver la majesté du peuple. En dépit des espérances de Londres et
de Vienne, cette grande affaire ne sera point le procès de la représentation
nationale, mais celui des tyrans qui ont conspiré sa ruine. Loin de nous
attacher à une faible ramification du complot, nous en embrasserons, nous en
déracinerons le tronc tout entier.

Nous ne voulons point immoler les victimes à la place des oppresseurs, et
frapper le peuple lui-même du glaive qui doit exterminer ses ennemis. Nous
sommes moins jaloux de briser l’instrument que la main coupable qui le dirigea,
et de trouver des conspirateurs que d’étouffer la conspiration. A travers les
passions et les intérêts individuels de tous les partis, à travers les
préventions, les erreurs et les intrigues, nous irons au but, la justice: à
cette justice nationale, la seule que nous devions exercer; à cette justice, qui
n’est autre chose que le salut du peuple et la mort des tyrans.

Quelle est la première époque de cette conspiration? L’origine même de la
révolution.–Quels en sont les premiers moteurs? Toutes les cours liguées contre
nous.–Le but? La ruine de la France.–Les victimes? Le peuple et vous.–Les
moyens? Tous les crimes.

Les moyens ont varié suivant les différentes circonstances: l’esprit et la main
qui la dirigeaient furent toujours les mêmes.

Nous ne vous retracerons pas ici les innombrables forfaits d’une cour impie, et
surtout les manoeuvres ourdies par tous les ennemis de notre liberté, depuis les
premiers jours de la révolution, pour corrompre, avilir et détruire la
représentation nationale dès sa naissance

Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est principalement contre vous qu’elles
furent dirigées. Vous avez décrété la république, nulle trêve n’était possible
entre vous et la tyrannie.

La Convention nationale naquit au milieu des conspirations, et c’est dans son
berceau qu’étaient placés les serpents qui devaient l’étouffer, semblable à ce
dieu qui devait purger la terre des monstres qui l’infestaient.

Vous rappellerai-je les moyens odieux et multipliés qu’elle employait pour
perdre toute la portion de la représentation nationale qui ne voulait être ni sa
dupe ni sa complice? On se plaignait de votre inaction, et on vous paralysait;
on disait que vous n’étiez pas libres, et on vous tyrannisait; on invoquait
votre dignité, et on vous outrageait avec insolence; on réclamait votre sûreté,
et on ne cherchait qu’à vous anéantir: tantôt on appelait contre vous, sous le
nom de garde, les phalanges exterminatrices; tantôt on voulait vous traîner à
Versailles; tantôt on vous proposait Bourges, tantôt on voulait convoquer une
autre assemblée nationale dans une autre lieu; tantôt on voulait réunir les
assemblées primaires pour vous renouveler; enfin, on tenta plusieurs fois
d’exterminer la Montagne. Deux de vos collègues ont péri martyrs de la cause que
nous défendons: nous étions tous voués au même couteau; ne pouvant vous égorger
par leurs satellites, les scélérats avaient agité la république entière, comme
pour vous ensevelir sous ses ruines.

Enfin, le temps était arrivé où les tyrans, fatigués de la résistance, et le
peuple, de la tyrannie, provoquaient à l’envi une crise qui devait perdre ou
sauver la patrie. Les jours qui viennent de luire sont gros des destinées de
l’univers; les deux génies qui s’en disputaient l’empire sont en présence: la
servitude ou la liberté du genre humain sont le prix du combat. La faction
criminelle croit toucher au moment de se baigner dans le sang des fidèles
représentants du peuple; tous les agents et tous les sicaires des rois étrangers
veillent et s’agitent pour les seconder ou pour anéantir du même coup la
représentation nationale tout entière; mais le peuple est présent; il entoure la
Convention de son bras puissant, il protège même ses lâches ennemis. La
Convention, d’une main, remet les traîtres entre les mains de la loi; de
l’autre, elle montre à l’univers le pacte social des Français; et, pure, libre
enfin, elle s’avance majestueusement dans son immense carrière.

Mais les ennemis de la patrie lui permettront-ils de la parcourir en paix? Non!
les fondateurs de la république ne peuvent trouver le repos que dans le tombeau:
les traîtres meurent, mais la trahison survit à leur châtiment. Les tyrans
coalisés vivent encore, et, tant qu’ils vivront, ils conspireront contre
l’existence du peuple français; ils verseront sur nous tous les maux dont la
corruption des coeurs est la source inépuisable. Ils ont à leur solde des armées
subsidiaires d’espions et de traîtres qui se succèdent sans cesse; ils ont à
leur solde toutes les passions et tous les vices, et ils poursuivent avec une
activité nouvelle le projet savant de détruire la Convention nationale. Et
quelle autre ressource peut leur rester? Sont-ce leurs armées? Elles fuient
devant les défenseurs de la république, dès qu’ils cessent un moment d’être
guidés par la perfidie. Est-ce la perfidie de vos généraux! Vous en avez
cherché, vous en avez trouvé de fidèles: vous punissez les traîtres, vous les
arrachez de votre propre sein pour les livrer au glaive des lois; il ne leur
reste que de vous détruire vous-mêmes, pour anéantir le point central auquel se
rallient toutes les portions de cette immense république, et partager entre eux
les lambeaux épars de ce vaste empire. Si vous étiez des traîtres et des lâches,
tous les ennemis de la liberté, tous les hommes corrompus se seraient ligués
avec vous contre le peuple: vous vous êtes montrés fidèles, ils se sont réunis
pour vous déclarer la guerre.

Ce qui prouve que ce n’était point la faction criminelle que certaines gens
voulaient détruire, mais les représentants républicains, c’est que les premiers
jours qui suivirent le triomphe de la Montagne; vous fûtes insultés dans cette
enceinte par un prêtre méprisable* [*Jacques Roux.], qui vint vous dénoncer à
vous-mêmes comme auteurs de la disette publique. Ce fut à cette époque que l’on
provoqua les rassemblements qui s’étaient formés dans toutes les grandes crises
de la révolution; c’est alors que, sous le nom de Marat, des écrivains
mercenaires cherchaient sans cesse à exciter le peuple et blasphémaient contre
vous; c’est alors que vous fûtes sans cesse assaillis par des pétitions qui
tendaient à vous rendre responsables de la disette factice causée par les
conspirateurs. Ces manoeuvres perfides ne furent déconcertées que par la vertu
de ce même peuple qui vous avait fait triompher le 31 mai.

Dans le même temps, des écrivains mercenaires, osant usurper le nom de Marat,
pour le profaner, cherchaient à exciter le peuple aux mêmes désordres que la
faction girondine lui avait imputés lâchement: elle cherchait à avilir la
Convention nationale. On distinguait parmi ces libellistes le prêtre sacrilège,
auteur de la pétition dont je vous ai déjà parlé, émigré, qui avait conduit les
patriotes de Lyon sous le couteau de leurs assassins, et ouvert la
contre-révolution qui a livré cette ville au pouvoir des rebelles. Ces
misérables, et d’autres agents des puissances étrangères, agitaient les clubs
populaires et les assemblées sectionnaires, dont les intrigants s’étaient
emparés à la faveur de la permanence qui en bannissait le peuple et les
patriotes. Plus le peuple vous prodiguait de preuves de sa confiance, plus on
s’efforçait de la détruire: tandis que de toutes les parties delà république, on
vous conjurait de ne point abandonner le gouvernail de l’Etat au milieu de la
tempête, de prétendus patriotes vous sommaient ici de leur céder vos places; des
intrigants faisaient adopter cette motion par un club célèbre, l’affichaient sur
les murs de Paris, et le publiaient.

Les lâches! ils se mêlent avec les défenseurs de la patrie; ils imitent notre
langage; ils flattent notre amour pour la liberté; ils ont l’air quelquefois de
le surpasser: ils se parent de tous les signes extérieurs de la révolution, ils
en imaginent même de nouveaux; ils ne siègent pas dans les sociétés populaires,
ils les président, ils les dirigent. Une fois munis de ces brevets de
patriotisme qui les associent à notre cause, ils s’efforcent de la rendre
ridicule à force d’exagération et d’extravagances; ils la chargent de toute leur
infamie; ils entraînent le zèle ardent et irréfléchi dans leurs perfides
systèmes. Les Français applaudissent quelquefois à des motions arrêtées dans les
cabinets de Londres ou de Vienne: quelque temps après, on découvre tous les maux
qu’elles ont entraînés, et le sang de cent mille Français coule pour expier
l’erreur d’un moment. Malheur à quiconque oserait parler alors le langage de la
raison! Ils le proscrivent comme un lâche modéré ou comme un ennemi de la
liberté. A quels dangers la république ne sera-t-elle pas exposée, si le
législateur n’est pas assez éclairé pour les démasquer!

(Ici manque quelque chose. )

A la tête de ce complot était le baron de Batz.

Nous allons vous dire ce que nous pensons sur les chefs de cette conspiration;
nous les jugerons, non pas précisément par ce qu’en ont dit ou connu les
dénonciateurs, mais par tout ce que nous en connaissons nous-mêmes, et par
l’ensemble des preuves qui nous sont parvenues d’autres parts.

D’abord, l’existence du complot de diffamer et de dissoudre la Convention; il
est impossible d’en douter. Nous l’avons déjà prouvé par des faits indépendants
de la dénonciation; il est attesté par la conduite et par les écrits de tous les
ennemis de la France, il est aussi certain que l’existence des rebelles et des
rois conjurés contre la république.

Les hommes dénoncés par Bazire et Chabot en sont-ils coupables? Nous allons le
discuter.

Le premier qui se présente est Delaunai. Le caractère et la conduite de ce
citoyen démentent-ils ou confirment-ils le double témoignage porté contre lui?
Delaunai est du nombre de ceux qui semblent avoir joué un rôle équivoque aux
yeux du public; mais tous les membres de l’assemblée Législative et de la
Convention qui l’ont connu, tous les citoyens initiés dans les événements de la
révolution, savent que Delaunai était un agent hypocrite de la faction
girondine, le confident et le valet de ce lâche Caritat, qui à l’exemple de son
ami Brissot, a fui la justice nationale, et qui ne l’a pas moins méritée. En
continuant de conspirer contre l’honneur de la Convention nationale, aurait-il
fait autre chose que de continuer son ancien métier? Delaunai était un des
faiseurs de cet exécrable libelle nommé _la Chronique_, où la faction girondine
déposait ses poisons les plus subtils. Pendant plus d’un an, il appela à ce
titre l’opprobre et les poignards sur les républicains et sur la Montagne;
lorsqu’à l’approche de la lumière, le lâche Condorcet commença à redouter la
responsabilité de ses impostures liberticides, Delaunai les signa conjointement
avec lui; et ces deux hommes donnèrent alors la mesure de leur courage et de
leur bonne foi. Quand les patriotes indignés leur demandaient compte de leurs
calomnies, Condorcet rejetait la faute sur Delaunai, et Delaunai renvoyait les
plaignants à Condorcet.

Delaunai était, comme Ducos et Fonfrède, un émissaire de la faction fédéraliste,
siégeant à la Montagne pour la profaner et pour la trahir; il était au chef de
la faction ce qu’est un espion aux généraux ennemis qui le soudoient. Son
silence et ses discours, ses intrigues sourdes et ses actes publics le décèlent
également. Ce député n’était point sans talent, et ne rompit le silence que
lorsqu’il fut question de finances. Muet sur les crimes des traîtres et des
tyrans, il s’échauffa tout à coup contre les manoeuvres de l’agiotage; il
épouvantait les agioteurs pour partager leur proie, comme les Condorcet, les
Brissot, et tous les fripons girondins, menaçaient quelquefois la cour, pour
partager ses brigandages et son pouvoir.

Le second personnage est Julien. Julien était déjà jugé par l’opinion publique,
par des faits antérieurs devenus trop publics; Julien, flottant sans cesse entre
tous les partis, avait paru se fixer sur la Montagne, pour cacher ses vues
cupides et ambitieuses sous le masque du patriotisme; mais il s’était trahi dès
le moment où il était entré au comité de sûreté générale; il ne s’était emparé
du soin de faire les rapports des administrations coupables que pour trahir la
cause de la liberté, du peuple et de la vérité. Là, les crimes des conspirateurs
furent palliés, les vertus des républicains furent calomniées, la mémoire même
des martyrs de la liberté fut outragée: la municipalité de Lyon, assassinée par
ce royaliste, et son digne chef, le magnanime Chalier, furent lâchement
outragés. Cet ouvrage excita les réclamations de tous les amis de la patrie. Son
auteur, redoutant la censure de la Convention nationale, s’efforça de la
prévenir, en le mettant sous la sauvegarde des Jacobins, qui le rejetèrent, et
en le présentant à la municipalité de Paris, qui rétracta, sur la pétition des
Jacobins, l’acceptation qu’on lui avait surprise. Enfin Julien, qui s’était
obstiné à faire ce rapport après le renouvellement du comité de sûreté générale,
déconcerté par la force de l’opinion publique, avoua lui-même l’infidélité de
son rapport, demanda que le nouveau comité de sûreté en présentât un nouveau à
la Convention nationale.