Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 25 mai 1790.

(Opinion de Robespierre sur l’organisation de la Cour de cassation;)

Pour découvrir les règles de l’organisation de la Cour de cassation, il faut se
former une idée juste de ses fonctions et de son objet. Elle ne jugera pas sur
le fond des procès. Uniquement établie pour défendre la loi et la constitution,
nous devons la considérer, non comme une partie de l’ordre judiciaire, mais
comme placée entre le législateur et la loi rendue, pour réparer les atteintes
qu’on pourrait lui porter. Il est dans la nature que tout individu, que tout
corps qui a du pouvoir, se serve de ce pouvoir pour augmenter ses prérogatives;
il est certain que le tribunal de cassation pourra se faire une volonté
indépendante du corps législatif, et s’élever contre la constitution. Ces idées
m’ont conduit à adopter une maxime romaine qui pourrait paraître paradoxale, et
dont vous reconnaîtrez sans doute la vérité: “Aux législateurs appartient le
pouvoir de veiller au maintien des lois.” Cette maxime était rigoureusement
observée. Quand il y avait quelque obscurité, les lois romaines ne voulaient pas
que les juges se permissent aucune interprétation, dans la crainte qu’ils
n’élevassent leur volonté au-dessus de la volonté des législateurs. D’après ces
réflexions, j’ai pensé que vous ne trouveriez pas étrange qu’on vous proposât de
ne pas former de tribunal de cassation distinct du corps législatif, mais de le
placer dans ce corps même. On objectera que vous avez distingué les pouvoirs, et
que vous confondriez le pouvoir judiciaire et le pouvoir législatif; mais un
tribunal de cassation n’est point un tribunal judiciaire. On objectera encore la
durée des sessions; mais vous n’avez pas encore décrété cette durée; mais on le
pourrait, sans inconvénients, si les affaires publiques, si la liberté,
l’exigeaient. Mon avis est donc que le tribunal de cassation soit établi dans le
sein du corps législatif, et qu’un comité soit chargé de l’instruction et de
faire le rapport à l’assemblée qui décidera.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 20 juin 1790.

(L’abbé Jaquemard, membre de l’assemblée constituante, voutait que l’élection
des prélats fût faite par le bas clergé et que le peuple ne participât point à
cette élection. Robespierre combattit cette doctrine qui ne tendait à rien moins
qu’à maintenir le clergé à l’état de caste et à perpétuer son omnipotence.)

M. l’abbé Jaquemard propose de faire nommer les évêques par les ecclésiastiques,
concurremment avec les membres de l’assemblée administrative; ceci est
directement opposé aux principes de la constitution. Le droit d’élire ne peut
appartenir au corps administratif; celui en qui réside la souveraineté, a seul
le droit d’élire, et ce droit ne peut être exercé que par lui ou par ceux
auxquels il l’a délégué. On vous propose de faire intervenir le clergé dans
l’élection de cette portion d’officiers publics, appelés les évêques: c’est bien
là l’exercice d’un droit politique. Vous l’appelez à l’exercice de ce droit, non
comme citoyen, mais comme clergé, mais comme corps particulier, dès lors vous
dérogez aux premiers principes; non seulement vous rompez l’égalité des droits
politiques; vous faites du clergé un corps isolé; vous consacrez vous-mêmes le
retour des abus; vous vous exposez à l’influence dangereuse d’un corps qui a
opposé tant d’obstacles à vos travaux. Ni les assemblées administratives ni le
clergé ne peuvent concourir à l’élection des évêques. La seule élection
constitutionnelle, c’est celle qui vous a été proposée par le comité. Quand on
dit que cet article contrevient à l’esprit de piété; qu’il est contraire aux
principes du bon sens; que le peuple est trop corrompu pour faire de bonnes
élections, ne s’aperçoit-on pas que cet inconvénient est relatif à toutes les
élections possibles; que le clergé n’est pas plus pur que le peuple lui-même? Je
conclus pour le peuple.

Discours prononcé à l’Assemblée constituante le 27 septembre 1790.

(Lors de la discussion sur l’institution du jury, l’Assemblée Constituante
rejeta les jurés en matière civile et décréta leur établissement en matière
criminelle. Elle chargea en même temps ses comités de constitution et de
jurisprudence de lui présenter une loi qui réglât l’exécution de son décret. Ce
travail lui fut soumis quelques mois après par Duport au nom des comités de
constitution et de jurisprudence réunis. L’assemblée ordonna l’impression du
projet de loi et du rapport dont il était précédé. Robespierre prit la parole
pour le combattre dans une de ses dispositions seulement, celle qui était
relative à la gendarmerie et à la police de sûreté.)

Je m’élève contre la disposition du plan des comités qui associe les officiers
de la maréchaussée aux fonctions de juge de paix, et qui les érige en magistrats
de police. Je soutiens qu’ils ne peuvent être que les exécuteurs des ordonnances
de la police, mais qu’ils ne peuvent eux-mêmes occuper son tribunal et rendre
des décisions sur la liberté des citoyens. Je fonde mon opinion sur les
premières notions de toute constitution libre: vos comités ont fondé leur
système sur une nuance qu’ils ont remarquée entre la justice et la police. Cette
nuance peut être exprimée avec assez de justesse, sous le rapport de la question
actuelle, en définissant la police de sûreté une justice provisoire.

Le juge absout ou condamne; le magistrat de police décide si un citoyen est
assez suspect pour perdre provisoirement sa liberté et pour être remis sous la
main de la justice: l’une et l’autre ont un objet commun, la sûreté publique;
leurs moyens diffèrent en ce que la marche de la police est soumise à des formes
moins scrupuleuses, en ce que ses décisions ont quelque chose de plus expéditif
et de plus arbitraire. Mais remarquez que l’une et l’autre doivent concilier,
autant qu’il est possible, la nécessité de réprimer le crime avec les droits de
l’innocence et de la liberté civile, et que la police même ne peut, sans crime,
outrepasser le degré de rigueur ou de précipitation qui peut être absolument
indispensable pour remplir son objet; remarquez surtout que de cela même que la
loi est obligée de laisser plus de latitude à la volonté et à la conscience de
l’homme qu’elle charge de veiller au maintien de la police, plus elle doit
mettre de soin et de sollicitude dans le choix de ce magistrat, plus elle doit
chercher toutes les présomptions morales et politiques qui garantissent
l’impartialité, le respect pour les droits du citoyen, l’éloignement de toute
espèce d’injustice, de violence et de despotisme. “Ce danger, ce malheur de
perdre la liberté avant d’être convaincu, et quoique l’on soit innocent, dit le
rapporteur des deux comités, est un droit que tout citoyen a remis à la société;
c’est un sacrifice qu’il lui doit.” Mais c’est précisément par cette raison
qu’il faut prendre toutes les précautions possibles pour s’assurer que ce sera
l’intérêt général, que ce sera le v½u et le besoin public, et non les passions
particulières qui commanderont ces sacrifices et qui réclameront ce droit;
c’est-à-dire, pour ne pas faire d’une institution faite pour maintenir la sûreté
des citoyens le plus terrible fléau qui puisse la menacer. Si ces principes sont
incontestables, mon opinion est déjà justifiée.

J’en tire déjà la conséquence que des officiers militaires ne doivent pas être
magistrats de police: ce n’est que sous le despotisme que des fonctions aussi
disparates, que des pouvoirs aussi incompatibles peuvent être réunis, ou plutôt,
cette réunion monstrueuse serait elle-même le despotisme le plus violent,
c’est-à dire le despotisme militaire. Or, qu’est-ce que les officiers de
maréchaussée, si ce ne sont des officiers militaires? Vous vous rappelez sans
doute la constitution que vous avez donnée à ce corps; vous savez que vous avez
déclaré qu’il faisait partie de l’armée de ligne, qu’il serait soumis au même
régime, vous avez décrété que, pour y être admis, il fallait avoir servi dans
les troupes de ligne pendant un certain nombre d’années déterminé; vous avez
décrété que les trois quarts des lieutenants seraient des officiers de troupes
de ligne; il faut passer par ce grade pour arriver aux grades supérieurs, qui
sont tous assimilés à ceux de l’armée de ligne: le législateur ne peut donc
confier des fonctions civiles si importantes et si délicates aux officiers de la
maréchaussée, sans oublier ce principe sacré qu’il doit trouver dans ceux qu’il
investit d’une telle magistrature la garantie la plus sûre possible de l’usage
humain et modéré qu’ils en feront.

Il est surtout une garantie qu’il n’est pas permis de négliger; c’est celle que
vous avez vous-même cherchée en décrétant que les fonctionnaires publics qui
doivent décider des intérêts des citoyens soient nommés par le peuple. Quand les
citoyens soumettent leur liberté aux soupçons, à la volonté d’un homme, la
moindre condition qu’ils puissent mettre à ce sacrifice, c’est sans doute qu’ils
choisiront eux-mêmes cet homme-là; or, les officiers de la maréchaussée ne sont
pas choisis par le peuple; les colonels, les chefs de ce corps, sont choisis par
le directoire, et ils choisissent à leur tour les autres officiers. Observons
encore que vous avez vous-mêmes consacré le principe que j’invoque, dans la
matière même dont je parle, en confiant l’autorité de la police à des juges de
paix nommés par le peuple; or, comment vos comités peuvent-ils vous proposer de
la partager entre eux et les officiers de maréchaussée, et même de donner à
ceux-ci un pouvoir plus étendu; de fonder cette institution si intimement liée
aux droits les plus sacrés des citoyens, sur deux principes si opposés, ou
plutôt sur des contradictions si révoltantes?

Mais il est un troisième rapport qui marque d’une manière plus sensible encore
l’opposition de ce système avec les maximes de justice et de prudence que j’ai
exposées. Pourquoi n’aurais-je pas le courage de le dire, ou plutôt pourquoi
faut-il que les représentants de la nation aient besoin de courage pour dire les
vérités qui importent le plus à son bonheur? S’il est vrai que tous les abus de
l’autorité viennent des intérêts et des passions des hommes qui les exercent, ne
devez-vous pas calculer les intérêts, les passions qui, dans les circonstances
où nous sommes, c’est-à-dire à l’époque la plus importante de notre
gouvernement, pourraient diriger l’autorité entre les mains des officiers de
police? Pouvons-nous oublier que longtemps encore la différence des sentiments
et des opinions sera marquée par celle des conditions et des anciennes
habitudes? Pouvez-vous croire que le moyen de donner au peuple les juges, les
magistrats de police les plus impartiaux, les plus dévoués à ses intérêts, les
plus religieusement pénétrés des respects qui lui sont dus, serait de les
choisir précisément dans la classe des ci-devant privilégiés, des officiers
militaires chez qui l’amour de la révolution est combattu par tant de causes
différentes? Or, les officiers de maréchaussée ne seront-ils pas composés de
cette manière par les dispositions qui destinent la plupart des places
importantes à des officiers de troupes de ligne, et qui font dépendre
l’avancement des autres du suffrage de ces derniers? Vous ne pouvez donc leur
abandonner l’autorité de la police sans exposer les patriotes les plus zélés,
sans livrer le peuple à ces persécutions secrètes, à ces vexations arbitraires,
dont votre comité avoue que l’exercice de la police peut être facilement le
prétexte; vous ne le pouvez pas sans démentir à la fois et votre humanité, et
votre sagesse, et votre justice.

Vous seriez effrayés, si vous examiniez en détail les fondions qu’on leur
attribue. Quoi! un officier militaire pourra faire amener devant lui, par la
maréchaussée, tout citoyen qu’il lui plaira de suspecter, à quelque distance
qu’il se trouve! Il pourra le relâcher s’il se trouve satisfait de ses réponses,
ou l’envoyer dans une prison! Il pourra le faire arrêter dans sa propre maison!
Il pourra recevoir des plaintes, dresser des procès-verbaux., entendre des
témoins, et former les premiers titres qui compromettront l’honneur et la vie
d’un citoyen! Un officier militaire pourra susciter un procès criminel à tout
citoyen, le flétrir d’abord d’un jugement qui le déclarera prévenu du crime, et
le retenir provisoirement dans une prison jusqu’à ce que le directeur du juré
ait rendu un second jugement provisoire sur sa liberté!

Je cherche en vain, je l’avoue, en quoi l’ancien régime était plus vicieux que
celui-là; je ne sais pas même s’il ne pourrait pas nous faire regretter jusqu’à
la juridiction prévotale, moins odieuse sous beaucoup de rapports, et qui parut
un monstre politique, précisément parce qu’elle remettait dans les mêmes mains
une magistrature civile et le pouvoir militaire.