Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours au sujet du rapport d’Amar sur l’affaire Chabot, prononcé à la
Convention nationale le 28 ventôse an II de la république française (16 mars
1794)

Comme Billaud-Varennes, je dois manifester ma surprise de ce que le rapporteur
n’a pas mieux saisi l’esprit dans lequel il devait faire son rapport; de ce
qu’il a oublié l’objet le plus important, celui de dénoncer à l’univers le
système de diffamation adopté par la tyrannie contre la liberté, par le crime
contre la vertu.

Oui, il le faut dire hautement ici: les crimes de quelques-uns de nos collègues
sont l’ouvrage de l’étranger; et le principal fruit qu’il se proposait d’en
recueillir n’était pas la perte de ces individus, mais celle de la république
française, qui devait s’opérer en ôtant au peuple la confiance dont il investit
ses représentants.

Il y a, sur tout ce qui vient de se passer, une observation péremptoire à faire,
et je vais vous la soumettre.

J’appelle les tyrans de la terre à se mesurer avec les représentants du peuple
français; j’appelle à ce rapprochement un homme dont le nom a trop souvent
souillé cette enceinte, et que je m’abstiendrai de nommer; j’y appelle ce
parlement d’Angleterre, associé aux crimes liberticides du ministre que je viens
de vous indiquer, et qui a, dans ce moment, avec tous nos ennemis, les yeux
ouverts sur la France, pour voir quels seront les résultats du système affreux
que l’on dirige contre nous.

Savez-vous quelle différence il y a entre eux et les représentants du peuple
français? C’est que cet illustre parlement est entièrement corrompu, et que nous
comptons dans la Convention nationale quelques individus atteints de corruption;
c’est qu’à la face de la nation britannique, les membres du parlement se vantent
du trafic de leur opinion et la donnent au plus offrant; et que, parmi nous,
quand nous découvrons un traître ou un homme corrompu, nous l’envoyons à
l’échafaud.

Je soutiens, moi, et tout homme raisonnable et juste le soutiendra de même,
quelque pays qu’il habite, eût-il le malheur de vivre sous le joug des tyrans
coalisés contre nous, que cette affaire même est un nouveau titre de gloire pour
la Convention nationale. Oui, elle prouve qu’à notre existence est attachée la
destinée des peuples, puisque les tyrans réunissent tous leurs efforts pour nous
accabler; puisque nous les soutenons avec la dignité qui convient aux
mandataires d’un grand peuple; puisqu’enfin notre existence est le prix du
courage héroïque avec lequel nous les repoussons. La corruption de quelques
individus fait ressortir, par un contraste glorieux, la vertu publique de cette
auguste assemblée.

Peuple, dans quel pays a-t-on vu encore celui qui était investi de la souveraine
puissance tourner contre lui-même le glaive de la loi? Dans quel pays a-t-on vu
encore un sénat puissant chercher dans son sein ceux qui auraient trahi la cause
commune, et les envoyer sous le glaive de la loi? Qui donc encore a donné ce
spectacle au monde? Vous, citoyens!

Voilà citoyens, la réponse que je fais en votre nom à tous les tyrans de la
terre: voilà celle que vous ferez au manifeste de vos ennemis, à ces hommes
couverts de crimes, qui oseraient chercher la destruction de la Convention
nationale dans l’avilissement de quelques hommes pervers.

Je suis obligé de le dire avec douleur, le rapport que l’on vous a fait aurait
dû renfermer les observations que je viens de vous présenter; et peut-être sa
rédaction, dans ce système, eût-elle été mieux conçue. Comme nous devons faire,
dans toutes les circonstances, le sacrifice de ce qui est personnel à la chose
publique, je demande, en appuyant l’amendement de Billaud-Varennes, que le
rapport d’Amar ne soit pas livré à l’impression avant d’avoir été revu.

Discours en réponse aux attaques calomnieuses dont les agents du comité de salut
public étaient l’objet, prononcé à la Convention nationale le 30 ventôse an II
de la république française (20 mars 1794)

Je ne vous parlerai pas de Héron personnellement. Vous venez de voir que ce qui
avait été allégué contre lui a été démenti par des témoignages imposants et des
faits certains. Je me contenterai d’ajouter à ce qui en a été dit, que les
comités de salut public et de sûreté générale s’étant informés auprès de
l’accusateur public pour savoir s’il y avait quelque renseignement contre Héron,
il a répondu qu’il ne lui était rien parvenu contre lui.

Vous voyez donc dans ce qui vient de se passer un exemple déplorable des efforts
que la malveillance ne cesse de faire pour induire la Convention en erreur, el
c’est sur cela principalement que je me propose de fixer votre attention.

Quand les comités découvrirent, dénoncèrent et confondirent, avec l’appui de
votre puissance, la faction qui menaçait la liberté, ils ne se dissimulèrent
point que les formes dont la faction s’était couverte exposaient la liberté à de
grands dangers. Ils avaient bien prévu que l’aristocratie et les autres
factions, car il serait absurde de croire qu’il n’y en eût qu’une dans une
république en temps de révolution, ils avaient prévu, dis-je, qu’elles se
prévaudraient des coups que nous portions sur une d’elles pour exterminer les
patriotes qui refusaient de se ranger sous leur bannière, pour suivre l’étendard
de la république et de la Convention. Ils ont promis, en votre nom, au peuple,
de frapper tous.les conspirateurs; ils ne souffriront pas que le glaive de la
tyrannie effleure un seul patriote. Ils ont promis de conserver le” amis de la
liberté, ils ont promis que nul ne serait alarmé, excepté ceux dont les desseins
criminels auraient servi les factions, quelque nom qu’ils portent, de quelque
forme qu’ils s’enveloppent. On a apporté mille obstacles au zèle des comités; on
a voulu donner au cours de la justice une impulsion fausse et précipitée; on a
osé former le coupable projet d’envelopper dans la procédure tous les patriotes,
dont une faction, maintenant bien connue du peuple et de nous tous, redoute la
pureté et l’énergie.

Pour consommer ce crime, il fallait dépouiller peu à peu les comités et le
tribunal révolutionnaire de la connaissance de la conspiration. Pour cela, il
fallait répandre dans la Convention nationale des insinuations perfides et de
fausses idées, pour lui donner le change sur la nature et les auteurs de la
conspiration. On a voulu établir deux espèces de puissances, pour suivre un plan
dont les succès tiennent à l’unité de conduite. Pour cela, on s’est flatté qu’on
calomnierait les hommes les plus purs, qu’on les rendrait suspects à la
confiance publique, qu’on surprendrait à la Convention des décrets, parce que,
ne pouvant pas elle-même connaître les faits, elle les adopterait sur-le-champ,
sur la motion d’un membre qui l’alarmerait sur des dangers chimériques. Par là,
la procédure ne devait pas avoir le cours certain et uniforme qui lui
appartient. Comme les conspirateurs s’étaient cachés sous le masque du
patriotisme, on croyait facile de perdre ainsi les sincères amis de la liberté,
en les rangeant dans la classe de ces faux patriotes. Hier encore, un membre fit
une irruption au Comité de salut public, et, avec une fureur qu’il est
impossible de rendre, demanda trois têtes.

Ce système de calomnie est suivi d’une manière effrayante et porté jusqu’à
l’atrocité; il est vrai que nous sommes, comme on l’a dit, pressés entre deux
crimes; il est vrai qu’une faction qui voulait déchirer la patrie est près
d’expirer; mais l’autre n’est point abattue, elle veut trouver dans la chute de
la première une espèce de triomphe, et dans tout cela, on compte pour rien la
république. Il semblerait que le sang du peuple ne coule que pour quelques
conspirateurs; que les prodiges de sa vertu n’éclatent que pour le triomphe de
quelques fripons. Non, ce n’est ni pour assurer l’impunité aux coupables, ni
pour servir les projets de quelques ambitieux soudoyés par l’étranger, ni pour
laisser au crime le patrimoine de la vertu, que nous nous sommes dévoués à la
fureur des factions les plus dangereuses, que nous avons bravé les périls qui
nous étaient offerts. En combattant la folie armée du glaive du patriotisme,
nous avons consenti à mourir, s’il le fallait, pour la patrie, pourvu que nous
eussions soulevé un coin du voile qui couvrait l’abîme où l’on voulait
l’entraîner. Eh bien! ce courage, nous l’avons montré contre toutes les factions
de la république, et nous ne prendrons point de repos qu’elle ne soit affermie.

Si l’influence de l’amour de la patrie, si les droits du peuple français ne
triomphaient pas en ce moment de toutes les factions, vous manqueriez la plus
belle occasion que la Providence vous ait présentée pour consolider la liberté.
La faction qui survivrait rallierait tous ceux de l’autre qui auraient échappé
au glaive de la loi. Pressés comme vous entre deux crimes, je ne sais si nous
serons étouffés; mais si cela arrive, si la vertu de la Convention n’est pas
assez forte pour triompher de ses ennemis, ce qui sera le plus heureux pour
nous, c’est de mourir, c’est d’être enfin délivrés du spectacle trop long et
trop douloureux de la bassesse et du crime qui ont passé depuis trois ans sur la
scène de la révolution, et qui se sont efforcés de ternir l’éclat des vertus
républicaines; mais si la Convention est demain et après-demain ce qu’elle est
depuis quelques mois; si elle est décidée à faire triompher le peuple, la
justice et la raison….; si telle est la disposition constante de la
Convention; si elle veut atteindre la palme de la gloire qui lui est offerte; si
nous voulons tous, au sortir de notre mission, goûter le bonheur des âmes
sensibles, qui consiste dans la jouissance du bien qu’on a fait, à voir un
peuple grand s’élever à ses hautes destinées et jouir du bonheur que nous lui
aurons préparé, je dis que si la Convention, exempte de prévention et de
faiblesse, veut terrasser d’un bras vigoureux une faction après avoir écrasé
l’autre, la patrie est sauvée!

Le résultat de ce que je viens de dire est le rapport du décret illégalement
surpris à la Convention.

Discours sur la situation des partis, prononcé au Club des Jacobins le 1er
germinal an II de la république française (21 mars 1794)

La république est placée entre les muscadins, les aristocrates, et la faction
dont Hébert et complices peuvent vous donner une idée. Les muscadins ne veulent
pas la punition des traîtres; ceux qui sont patriotes à la manière de Proly
attaquent bien les aristocrates; mais ils veulent perdre avec eux les patriotes
pour régner sur leur ruine totale; et les patriotes sont à la veille d’en être
les victimes, si nous ne déployons une énergie capable d’effrayer et de
terrasser nos ennemis.

A Commune-Affranchie, les amis de Chalier et de Gaillard, de ce patriote
malheureux qui s’est poignardé par un mouvement de désespoir, parce qu’au moment
où tout semblait être tranquille il prévoyait les maux qui devaient fondre sur
la patrie; les amis dis-je de ces deux amis de la liberté sont proscrits dans le
moment actuel. J’ai vu des lettres de quelques-uns d’entre eux, de ceux qui,
échappés des prisons, étaient venus implorer le secours de la Convention. Ils
expriment le même désespoir que Gaillard, et si l’on n’apporte le remède le plus
prompt à leurs maux, ils ne trouveront de soulagement que dans la recette de
Caton et de Gaillard.

L’étranger soudoie parmi nous la faction des modérés et celle des hommes
perfides qui, sous le masque d’un patriotisme extravagant, voulaient égorger les
patriotes. Il est indifférent pour l’étranger que l’une ou l’autre de ces deux
factions triomphe. Si c’est Hébert, la Convention est renversée, les patriotes
sont massacrés, la France retombe dans le chaos, et la tyrannie est satisfaite.
Si se sont les modérés, la Convention perd son énergie, les crimes de
l’aristocratie sont impunis, et les tyrans triomphent. L’étranger doit protéger
toutes ces factions, sans s’attacher à aucune. Que lui importe qu’Hébert expie
ses trahisons sur l’échafaud, s’il se trouve après lui d’autres scélérats qui
veulent perdre la république et égorger tous ceux qui ont combattu constamment
contre les traîtres et les tyrans!

Tous ces scélérats, ligués avec l’étranger, comptent pour rien la république; ce
n’est pour eux qu’un objet de rapine. Le peuple n’est à leur yeux qu’un vil
troupeau qu’ils croient fait pour s’attacher à leur char et les traîner à
l’opulence et à la fortune. A chaque révolution le peuple triomphe, parce qu’il
est debout, et qu’alors ils se cachent. Mais à peine est-il rentré dans ses
foyers, que les factieux reparaissent, et aussitôt le peuple est replongé dans
le même état de détresse d’où il était sorti. Vous avez vu Lafayette, Pétion,
Dumouriez concevoir te projet affreux de l’affamer et de l’asservir. Ces
monstres sont tombés. Après eux, on a vu s’élever une faction nouvelle qui
voulait exécuter le même complot. Après elle, il en paraîtra une autre qui aura
le même but, si la Convention diffère de foudroyer toutes les factions. Il faut
enfin tout rapporter au peuple et à l’intérêt général. Que ceux qui se groupent
pour arrêter la marche de la révolution tombent sous le glaive de la loi. Si
tous ceux qui ont formé des projets contre la liberté; si les successeurs de
Brissot ne subissent pas le même sort que lui, attendez-vous aux plus grands
malheurs. Vous verrez les fripons s’introduire dans les armées, certains
fonctionnaires publics se liguer avec eux, comme autrefois ils se sont ligués
avec les autres: la paix d’aujourd’hui ne sera que passagère, les armées seront
battues, les femmes et les enfants égorgés… Je défie qui que ce soit de
démentir ces vérités terribles. Si la dernière faction ne périt pas demain, ne
périt pas aujourd’hui, les armées seront battues, vos femmes et vos enfants
égorgés, la république sera déchirée par lambeaux, Paris sera affamé, vous
tomberez vous-mêmes sous les coups de vos ennemis, et vous laisserez une
postérité sous le joug de la tyrannie. Mais je déclare que la Convention est
déterminée à sauver le peuple, en écrasant à la fois toutes les factions qui
menacent la liberté.