Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours en réponse à quelques calomnies qui avaient pour but de diviser les
jacobins, prononcé au Club des Jacobins le 9 novembre 1793.

Je profite des éclaircissements qu’on vient de vous donner pour vous soumettre
des questions importantes.

Enfin, nous avons purgé les armées de la république des traîtres qui
compromettaient le succès de ses armes.

Enfin, nous avons découvert un petit nombre de guerriers républicains, auxquels
nous avons confié le sort de l’Etat. Nous avons cru pouvoir nous reposer sur des
sans-culottes du soin d’exterminer les satellites des tyrans.

Le but de nos ennemis a donc dû être de nous faire traiter les généraux
républicains comme nous traiterions des traîtres qui auraient vendu la
république; de là les calomnies que vous avez vu se reproduire sur le compte des
généraux.

Deux espèces d’hommes s’attachent particulièrement à servir nos ennemis et à
perdre la république. Ce sont, d’une part, des patriotes faibles, égarés, qui ne
sont que l’écho des fripons.

De l’autre, des émissaires de nos ennemis, cachés parmi nous.Doute-t-on qu’il
n’y en ait qu’ils entretiennent, avec de grandes dépenses, pour deviner nos
secrets et rendre nul l’effet de nos plus heureuses résolutions.

D’abord, je vous dirai que nous sommes parvenus à réunir dans l’armée du Nord
trois républicains, qu’il serait peut-être fort difficile de rencontrer
ailleurs. C’est Beauregard, général sans-culotte, dont vous connaissez les
talents;

C’est Renoud, chef de l’état-major, ami de Jourdan; c’est Duquesnoy, aussi ami
de Jourdan. Tous trois s’entendent parfaitement, et l’amitié de ces trois hommes
peut sauver la chose publique.

Un homme que je suppose peu instruit ou trompé est venu vous dire que Duquesnoy,
député, et Duquesnoy, général, étaient des ambitieux qui voulaient perdre
Jourdan. Il m’a dit, à moi, cet homme, qu’il le tenait de Renoud lui-même; ainsi
Renoud devait regarder Duquesnoy comme un coquin; et j’avais une lettre de
Renoud, qui faisait l’éloge de Duquesnoy, en rendant hommage à ses talents.

Je l’observe ici, l’homme qui me parlait, frappé de ce raisonnement, se hâta de
me quitter et vint vous débiter les mêmes mensonges.

On a reproché à Duquesnoy d’être dur; d’abord ce n’est pas avec les soldats,
mais au contraire avec les généraux; reproche bien rare. Je n’ai vu dans sa
conduite qu’un patriotisme ardent qui a pu quelquefois le pousser un peu loin.

Je lui ai dit à lui-même qu’il ne fallait pas dégoûter les généraux quand ils
étaient bons, mais cela ne lui est jamais arrivé.

On lui a reproché d’avoir promu son frère au grade de général. Il s’est lavé de
ce reproche par ce qu’il nous a dit; il aurait pu y ajouter encore que Duquesnoy
lui-même refusa le grade qui lui était offert;

Que le ministre de la guerre écrivit au député: “Vous ne connaissez pas assez
votre frère; il a plus de talent que vous ne lui en supposez.”

Si un député avait un frère qui pût sauver la patrie, pourquoi ne voudrait-on
pas qu’il pût le proposer?

Il fallait, au contraire, qu’il le nommât devant le peuple, comme l’homme dont
il pouvait attendre des services éminents, qu’il fît tout pour lui obtenir le
poste où il était nécessaire.

Je n’ai rien vu de plus admirable dans toute la révolution que cet amour qui
unit deux frères à la tête d’une armée; dont l’un la guide aux combats par le
chemin de la victoire, et l’autre combattant dans le rang, fait passer dans
l’âme des soldats son amour, son enthousiasme, son dévoûment pour la patrie.

La plus grande vérité qu’on puisse vous dire à cette tribune, c’est que l’on
cherche à vous perdre par vous-mêmes.

C’était le but et le moyen des fédéralistes, des aristocrates, des puissances
étrangères….. Divisez les Jacobins, disaient-ils, en suscitant au milieu d’eux
des hommes qui les égarent et répandent le soupçon sur le plus ferme appui de la
révolution.

Je voudrais les voir, ces hommes qui nous calomnient et se prétendent plus
patriotes que nous. Ils veulent nos places… Eh bien! qu’ils les prennent…

Je voudrais les voir, sondant nuit et jour les plaies de l’Etat, sans cesse
occupés du peuple, consacrant leur existence entière à son salut. Veut-on
seulement détruire la liberté, en calomniant ses défenseurs? Qu’on ne s’imagine
plus y réussir, ce n’est pas seulement le patriotisme, cet amour inné de la
liberté, l’enthousiasme qui nous soutient; c’est la raison qui doit éterniser la
république: c’est par son empire que le peuple doit régner, son règne est donc
impérissable.

Discours dans lequel il attaque le philosophisme et répond aux déclamations des
athées par une profession de foi, prononcé au Club des Jacobins le 1er frimaire
an II de la république française (21 novembre 1793)

J’avais cru que le préopinant traiterait l’objet important soumis par Hébert à
l’attention de l’assemblée; il ne l’a pas même abordé, et il nous reste à
chercher les véritables causes des maux qui affligent encore notre patrie.

Est-il vrai que nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race
de nos tyrans, les odieux captifs dont les noms servent encore de prétexte à la
politique criminelle de quelques rebelles, et surtout des puissances étrangères?
Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la terre; mais
puis-je m’aveugler sur la situation de mon pays, au point de croire que cet
événement suffirait pour éteindre le foyer des conspirations qui nous déchirent?
A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable soeur de Capet en
imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même et de sa criminelle
compagne?

Est-il vrai encore que la principale cause de nos maux soit le fanatisme? Le
fanatisme! il expire; je pourrais même dire qu’il est mort. En dirigeant depuis
quelques jours toute notre attention contre lui, ne la détourne-t-on pas de nos
véritables dangers?

Vous craignez, dites-vous, les prêtres! les prêtres craignent bien davantage les
progrès de la lumière. Vous avez peur des prêtres! et ils s’empressent
d’abdiquer leurs titres, pour les échanger contre ceux de municipaux,
d’administrateurs, et même de présidents de sociétés populaires. Croyez
seulement à leur amour pour la patrie, sur la foi de leur abjuration subite, et
ils seront très contents de vous…. Vous ne le serez peut-être pas également
d’eux. Avez-vous peur de ces évêques qui naguère étaient très attachés à leur
bénéfice constitutionnel, qui leur rapportait soixante-dix mille livres de
rentes, et qui en ont fait le sacrifice dès qu’il a été réduit à six mille
livres; de ces évêques qui, aujourd’hui, en sollicitent et en ont peut-être
obtenu l’indemnité? Oui, craignez, non pas leur fanatisme, mais leur ambition;
non pas l’habit qu’ils portaient, mais la peau nouvelle dont ils se sont
revêtus. Au reste, ceci ne s’applique point à tous les prêtres; je respecte les
exceptions, mais je m’obstine à croire qu’elles sont rares.

Non, ce n’est point le fanatisme qui doit être aujourd’hui le principal objet de
nos inquiétudes. Cinq ans d’une révolution qui a frappé sur les prêtres déposent
de son impuissance; la Vendée même, son dernier asile, ne prouve point du tout
son pouvoir. C’est la politique, c’est l’ambition, ce sont les trahisons de ceux
qui gouvernaient jadis qui ont créé la Vendée; c’étaient des hommes sans
honneur, comme sans religion, qui traînaient des brigands étrangers ou français
au pillage, et non au pied des autels. Encore, la force de la république et le
zèle du gouvernement actuel les ont-ils frappés à mort, malgré tant d’obstacles
et de crimes; car ils ont perdu leur place d’armes, leurs magasins, la plus
grande partie de leur force; il ne leur reste qu’une horde fugitive, dont
l’existence ne pourrait être prolongée que par la malveillance et par l’ineptie.
Je ne vois plus qu’un seul moyen de réveiller parmi nous le fanatisme, c’est
d’affecter de croire à sa puissance. Le fanatisme est un animal féroce et
capricieux; il fuyait devant la raison: poursuivez-le avec de grands cris, il
retournera sur ses pas.

Et quels autres effets peut produire cette chaleur extraordinaire et subite, ce
zèle exagéré et fastueux avec lequel on semble lui faire la guerre depuis
quelque temps. Je l’ai dit à la Convention, et je le répète ici, il est une
infinité de choses que le bon esprit du peuple a tournées au profit de la
liberté, et que nos ennemis n’avaient imaginées que pour la perdre.

Que des citoyens animés par un zèle pur viennent déposer sur l’autel de la
patrie les monuments inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
servir à son triomphe, la patrie et la raison sourient à ces offrandes. Que
d’autres renoncent à telles ou telles cérémonies, et adoptent sur toutes ces
choses l’opinion qui leur paraît la plus conforme à la vérité, la raison et la
philosophie peuvent applaudir à leur conduite; mais de quel droit l’aristocratie
et l’hypocrisie viendraient-elles ici mêler leur influence à celle du civisme et
de la vertu? De quel droit des hommes inconnus jusqu’ici dans la carrière de la
révolution viendraient-ils chercher au milieu de tous ces événements les moyens
d’usurper une fausse popularité, d’entraîner les patriotes même à de fausses
mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel droit
viendraient-ils troubler la liberté des cultes, au nom de la liberté, et
attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit feraient-ils
dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure, en des farces
éternelles et ridicules? Pourquoi leur permettrait-on de se jouer ainsi de la
dignité du peuple, et d’attacher les grelots de la folie au sceptre même de la
philosophie?

On a supposé qu’en accueillant des offrandes civiques, la Convention avait
proscrit le culte catholique.

Non, la Convention n’a point fait cette démarche téméraire: la Convention ne la
fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des cuites, qu’elle a
proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui en abuseraient pour
troubler l’ordre public; elle ne permettra pas qu’on persécute les ministres
paisibles du culte, et elle les punira avec sévérité toutes les fois qu’ils
oseront se prévaloir de leurs fonctions pour tromper les citoyens et pour armer
les préjugés ou le royalisme contre la république. On a dénoncé des prêtres pour
avoir dit la messe: ils la diront plus longtemps, si on les empêche de la dire.
Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe.

Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de détruire
la superstition, veulent faire une sorte de religion de l’athéisme lui-même.
Tout philosophe, tout individu peut adopter là-dessus l’opinion qu’il lui
plaira. Quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé; mais l’homme
public, mais le législateur serait cent fois plus insensé qui adopterait un
pareil système. La Convention nationale l’abhorre. La Convention n’est point un
faiseur de livres, un auteur de systèmes métaphysiques, c’est un corps politique
et populaire, chargé de faire respecter, non seulement les droits, mais le
caractère du peuple français. Ce n’est point en vain qu’elle a proclamé la
déclaration des droits de l’homme en présence de l’Etre suprême!”

On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés; que
sais-je, un fanatique.

J’ai déjà dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme un philosophe
systématique, mais comme un représentant du peuple. L’athéisme est
aristocratique; l’idée d’un grand être, qui veille sur l’innocence opprimée, et
.qui punit le crime triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux
m’applaudissent; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et
parmi les coupables. J’ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je
n’ai jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l’humanité. Je n’en
suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous
exposer: “Si Dieu n’existait pas, il faudrait |’inventer.”

Je parle dans une tribune où! impudent Guadet osa me faire un crime d’avoir
prononcé le mot de _providence_. Et dans quel temps! lorsque le coeur ulcéré de
tous les crimes dont nous étions les témoins et les victimes; lorsque versant
des larmes amères et impuissantes sur la misère du peuple éternellement trahi,
éternellement opprimé, je cherchais à m’élever au dessus de la tourbe impure des
conspirateurs dont j’étais environné, en invoquant contre eux la vengeance
céleste, au défaut de la foudre populaire. Ce sentiment est gravé dans tous les
coeurs sensibles et purs; il anime dans tous les temps les plus magnanimes
défenseurs de la liberté. Aussi longtemps qu’il existera des tyrans, il sera une
consolation douce au coeur des opprimés; et si jamais la tyrannie pouvait
renaître parmi nous, quelle est l’âme énergique et vertueuse qui n’appellerait
point en secret, de son triomphe sacrilège, à cette éternelle justice, qui
semble avoir écrit dans tous les coeurs l’arrêt de mort de tous les tyrans. Il
me semble du moins que le dernier martyr de la liberté exhalerait son âme avec
un sentiment plus doux, en se reposant sur cette idée consolatrice. Ce sentiment
est celui de l’Europe et de l’univers, c’est celui du peuple français. Ce peuple
n’est attaché ni aux prêtres, ni à la superstition, ni aux cérémonies
religieuses; il ne l’est qu’au culte en lui-même, c’est-à-dire à l’idée d’une
puissance incompréhensible, l’effroi du crime et le soutien de la vertu, à qui
il se plaît à rendre des hommages qui sont autant d’anathèmes contre l’injustice
et contre le crime triomphant.

Si le philosophe peut attacher sa moralité à d’autres bases, gardons-nous
néanmoins de blesser cet instinct sacré et ce sentiment universel des peuples.
Quel est le génie qui puisse en un instant remplacer, par ses inventions, cette
grande idée protectrice de l’ordre social et de toutes les vertus privées?

Ne voyez-vous pas le piège que nous tendent les ennemis de la république et les
lâches émissaires des tyrans étrangers? En présentant comme l’opinion générale
les travers de quelques individus, et leur propre extravagance, ils voudraient
nous rendre odieux à tous les peuples, pour affermir les trônes chancelants des
scélérats qui les oppriment. Quel est le temps qu’ils ont choisi pour ces
machinations? Celui où les armées combinées ont été vaincues ou repoussées par
le génie républicain; celui où ils veulent étouffer les murmures des peuples
fatigués ou indignés de leur tyrannie; celui où ils pressent les nations neutres
et alliées de la France de se déclarer contre nous. Les lâches ne veulent que
réaliser toutes les calomnies grossières dont l’Europe entière reconnaissait
l’impudence, et repousser de vous, par les préjugés ou par les opinions
religieuses, ceux que la morale et l’intérêt commun attiraient vers la cause
sublime et sainte que nous défendons.

Je le répète: nous n’avons plus d’autre fanatisme à craindre que celui des
hommes immoraux, soudoyés par les cours étrangères pour réveiller le fanatisme,
et pour donner à notre révolution le vernis de l’immoralité, qui est le
caractère de nos lâches et féroces ennemis.

J’ai parlé des cours étrangères. Oui, voilà les véritables auteurs de nos maux
et de nos discordes intestines.

Leur but est d’avilir, s’il était possible, la nation française, de déshonorer
les représentants qu’elfe a choisis, et de persuader aux peuples que les
fondateurs de la république n’ont rien qui les distingue des valets de la
tyrannie.

Ils ont deux espèces d’armées; l’une, sur nos frontières, impuissantes, plus
près de sa ruine, à mesure que le gouvernement républicain prendra de la
vigueur, et que la trahison cesse de rendre inutiles les efforts héroïques des
soldats de la patrie; l’autre, plus dangereuse, est au milieu de nous: c’est une
armée d’espions, de fripons stipendiés, qui s’introduisent partout, même au sein
des sociétés populaires. Depuis que les chefs d’une faction exécrable, le plus
ferme appui des trônes étrangers, ont péri; depuis que la journée du 31 mai a
régénéré la Convention nationale qu’ils voulaient anéantir, ils redoublent
d’activité, pour séduire, pour calomnier, pour diviser tous les défenseurs de la
république, pour avilir et pour dissoudre la Convention nationale.

Bientôt cet odieux mystère sera entièrement dévoilé. Je me bornerai dans ce
moment à vous offrir quelques traits de lumière, qui sortent de 1a discussion
même qui vous occupait.

Hébert vous a révélé deux ou trois mensonges impudents dictés par la faction
dont je parle.

Un homme, vous a-t-il dit, un homme très connu, a voulu lui persuader qu’après
l’arrestation de la Montansier, je devais dénoncer cette mesure, dénoncer à
cette occasion Pache, Hébert et toute la Commune. Je devais apparemment prendre
un vif intérêt à cette héroïne de la république, moi qui ai provoqué
l’arrestation de tout le Théâtre Français, sans respect pour les augustes
princesses qui en faisaient l’ornement; moi qui n’ai vu dans tant de
solliciteuses enchanteresses, que les amantes de l’aristocratie, et _les
comédiennes ordinaires du roi_. Je devais dénoncer Pache, moi qui l’ai défendu
dans un temps où une portion du peuple, trompée par les ennemis de notre
liberté, vint lui imputer à la barre de la Convention la disette qui était leur
ouvrage; moi qui, alors, président de la Convention, opposais l’éloge de sa
vertu pure et modeste, qui m’est connue, à un orage passager excité par la
malveillance! Peut-être ai-je montré alors une fermeté que n’auraient point eue
ceux qui, lâches calomniateurs du peuple opprimé n’auraient jamais osé dire la
vérité au peuple triomphant; je me confiais alors, et je me confie encore dans
ce moment au caractère du peuple, qui, étranger à tous les excès, est toujours
du parti de la morale, de la justice et de la raison.

Enfin j’aurais dénoncé en faveur de la Montansier, la municipalité et les braves
défenseurs de la liberté, moi qui, défenseur de tous les patriotes, et martyr de
la même cause, ai toujours eu pour principe qu’il fallait autant d’indulgence
pour les erreurs mêmes du patriotisme, que de sévérité pour les crimes de
l’aristocratie, et pour les perfidies des fripons accrédités.

Hébert vous a dit encore que je l’avais accusé d’être payé par Pitt et par
Cobourg. Dans la dernière séance, vous m’avez entendu, vous avez vu que je n’ai
attribué qu’à une erreur patriotique des inculpations qui pouvaient perdre cinq
ou six défenseurs de la liberté, et que j’en ai trouvé la source dans le plan de
calomnie inventé par les ennemis de la république. Vous pouvez apprécier ce
nouveau trait d’impudence qui tendait à diviser les patriotes; je le dénonce
avec Hébert, et comme il est émané d’un prétendu patriote membre de cette
société qu’Hébert nous nommera, j’en conclus qu’il faut soulever le masque du
patriotisme qui cache certains visages, et purger cette société des traîtres
qu’elle renferme dans son sein.

.le vous ai promis de vous indiquer quelques-uns des agents soudoyés par les
tyrans pour nous diviser, pour déshonorer la cause du peuple français, en
avilissant la représentation nationale. Je citerai d’abord un homme qu’Hébert a
nommé comme l’auteur de la première des deux calomnies. Quel est cet homme?
Est-ce un aristocrate? Il n’a porté ce titre que jusqu’au trois quarts à peu
près du chemin de la révolution.

Depuis cette époque, c’est un patriote, c’est un Jacobin très ardent. Il est
membre de vos comités, il les dirige. Un jour il sortit tout à coup de son
obscurité. Lebrun l’avait envoyé en qualité de commissaire dans la Belgique au
temps des trahisons de Dumouriez. Dumouriez avait déjà menacé la Convention par
ses manifestes séditieux; la Convention avait déjà fulminé contre ce traître.
Dubuisson (c’est son nom) parut tout à coup à cette tribune, le coeur comme
oppressé des grands secrets qu’il avait à nous révéler, avec l’air d’un homme
accablé du poids des destinées de la France qu’il portait. Il vous découvrit la
trahison de Dumouriez, qui était découverte; à la place des pièces authentiques
qui la constataient, il vous substitua une prétendue conservation de lui et de
ses deux compagnons avec Dumouriez, bien louche, bien bizarre, et où les
intérêts de J.-P. Brissot étaient ménagés. Il vous annonça en même temps que
s’il n’était pas assassiné dans la nuit, il ferait le lendemain son rapport à la
Convention nationale, et que la patrie serait sauvée. Il ne fut point assassiné;
il parla à la Convention, où il se fit escorter par des députés de la société
des Jacobins; il obtint les honneurs de la mention honorable et de l’impression,
votés par la faction girondine et par le côté droit, avec un empressement qui
dut beaucoup édifier les patriotes.

Mais il est un autre personnage, plus important encore, et le véritable chef de
la clique, le compagnon de Dubuisson dans la fameuse mission dont je viens de
parler.

Que la république est heureuse! Si elle a été trahie par une multitude d’enfants
ingrats, elle est servie avec un désintéressement admirable par des seigneurs
étrangers, et même par les fils des princes allemands. De ce nombre est le fils
du principal ministre de la maison d’Autriche, du fameux prince de Kaunitz. Il
se nomme Proli. Vous savez que renonçant à son père, à sa patrie, il s’est
dévoué tout entier à la cause de l’humanité. Il prétend diriger les Jacobins,
dont il n’a pas voulu être membre par discrétion. Il tient chez lui des
directoires secrets, où l’on règle les affaires de la société, où on lit la
correspondance, où on prépare les motions, les dénonciations; où l’on organise
un système patriotique de contre-révolution qui n’a pu être déjoué que par le
génie de la liberté, qui éclaire la majorité de vos membres, et la masse du
peuple qui vous entend. Le même seigneur a fondé une cinquantaine de clubs
populaires pour tout bouleverser et pour perdre les Jacobins. Il s’occupe aussi
des sections, et surtout des femmes révolutionnaires, dont il fait nommer les
présidentes. C’est le sylphe invisible qui les inspire; il a sous ses ordres
plusieurs autres sylphes visibles qui appellent le mépris public et le carnage
sur la Convention nationale, depuis la journée du 3l mai. Proli est connu, et
cependant Proli est libre: il est imprenable comme ses principaux complices, qui
sont des aristocrates déguisés sous le masque du sans-culotisme, et surtout des
banquiers prussiens, anglais, autrichiens, et même français.

Souffrirons-nous que le» plus vils scélérats de l’Europe détruisent impunément
sous nos yeux les fruits de nos glorieux et pénibles travaux? Ferons-nous
alliance avec les complices, avec les valets de ces mêmes tyrans, dont les
satellites égorgent sans pitié nos femmes, nos enfants, nos frères, nos
représentants? Je demande que cette société se purge enfin de cette horde
criminelle; je demande que Dubuisson soit chassé de cette société, ainsi que
deux autres intrigants dont un vit avec Proli, sous le même toit, et qui tous
sont connus de vous comme ses affiliés; je parle de Desfieux et de Pereyra.

Je demande qu’il soit fait un scrutin épuratoire à la tribune, pour reconnaître
et chasser tout les agents des puissances étrangères, qui, sous leurs auspices,
se seraient introduits dans cette société.

Je demande qu’on renouvelle de la même manière les comités de la société qui
renferment sans doute d’excellents patriotes, mais où ils ont, sans doute aussi
glissé plusieurs de leurs affidés.