Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours sur les moyens à prendre pour sauver la république, prononcé au Club
des Jacobins le 17 avril 1793.

Il est très vrai que l’objet de nos ennemis extérieurs et intérieurs est de nous
amener à une transaction avec les despotes, et, pour y parvenir, ils répandent
de fausses alarmes. Ne négligeons aucune nouvelle. La vérité ne saurait être
trop terrible pour nous. Ceux qui veulent nous forcer à transiger ne connaissent
ni l’esprit des républiques, ni le génie de la liberté; mais nous ne pouvons
compter sur la punition de nos ennemis qu’autant que nous adopterons des mesures
sages et décisives. . .

La conjuration de Dumouriez a fait de grands maux à la France; mais elle n’est
point arrivée à son terme. Pour la première fois nous avons un comité patriote.
Le comité de salut public n’a pas encore pris toutes les mesures pour sauver la
patrie; mais il a fait des choses très utiles, et il n’est question que
d’éveiller le patriotisme des citoyens qui composent ce comité.

(Bruit.)

Tout ce qui ne porte pas le caractère d’emportement est écouté avec défaveur, et
cependant jamais nous n’avons eu un plus grand besoin du sang-froid de la
réflexion.

Ce comité a déjà fait destituer plusieurs officiers aristocrates. Le ministère
de la guerre va bien actuellement, je ne réponds pas de l’avenir; mais ce
ministère, composé de vrais patriotes, se concerte avec le comité de salut
public et travaille avec autant de zèle que de civisme.

Notre armée s’est ralliée et a remporté déjà quelques avantages sur les
Autrichiens, et c’est un miracle que notre armée ait survécu aux trahisons de
Dumouriez. Si cette trahison était arrivée à son terme, nos places fortes
auraient été livrées à l’ennemi, et c’en était fait de la liberté.

Pour assurer le salut de la république, il faut que tous les officiers suspects,
placés par Beurnonville et ses complices, soient chassés; il faut ensuite, pour
purger l’intérieur, chasser tous les agents du pouvoir exécutif; il faut
renouveler le directoire des postes; il faut chasser Clavière, l’artisan de tous
nos maux, le protecteur de l’agiotage. Toute la France le proscrit, et le comité
de salut public ne tardera pas à le chasser.

Un fléau non moins redoutable, ce sont les papiers publics soudoyés par nos
ennemis étrangers. Il est bien singulier qu’ils soient les défenseurs de
Dumouriez, les interprètes de Cobourg, et qu’ils s’unissent à nos ennemis pour
égarer l’opinion publique et étouffer la liberté.

Une mesure révolutionnaire et indispensable, c’est de créer des papiers
patriotes et de proscrire tous ceux que l’aristocratie enfante et protège.

C’est sur la Convention nationale que nous devons fixer nos regards. Dans son
sein, il existe un parti qui veut la perte de la république; ce parti a été
déconcerté par la découverte de la trahison de Dumouriez; mais il conserve
encore une grande force, et il la puise dans son système de calomnie, et dans
les journaux qui lui sont dévoués et qui corrompent l’esprit public. Je vous ai
dit que les ennemis que la république a au sein de la Convention veulent
favoriser la contre-révolution par la convocation des assemblées primaires.
Cette vérité est sensible. Plusieurs départements sont déjà, en quelque sorte,
en état de contre-révolution. Les choix seraient influencés par les riches, par
les égoïstes: le plan de nos ennemis est de ressusciter l’aristocratie. Les
assemblées primaires seraient un instrument de guerre civile: parce que le
peuple est égaré, il faut s’attacher à l’instruire.

Les chefs de la faction profitent de l’indignation qu’ils allument dans le coeur
des citoyens, pour les forcer à convoquer les assemblées primaires; il faut
éviter ce piège. Notre objet doit être de déconcerter la manoeuvre de nos
ennemis, qui ont voulu profiter de la pétition pour calomnier les patriotes. Ils
ont imaginé des moyens pris dans la source même du patriotisme. On vous a parlé
d’un courrier arrêté à Bordeaux. J’ignore de quelles dépêches était porteur ce
courrier. Le projet de nos ennemis est de dénoncer encore une fois les Jacobins,
de remplir la république de calomnies, d’horreurs et d’intrigues, pour opérer un
mouvement favorable aux armées étrangères. Je suis instruit qu’il est faux que
six mille Marseillais soient en marche pour se rendre à Paris. Si vous avez
ordonné l’impression et l’affiche de la lettre de Marseille, c’est un arrêté sur
lequel vous pouvez revenir, parce qu’il pourrait fournir à nos ennemis un
nouveau prétexte de renouer leurs intrigues.

Je propose donc à la société: 1° de rapporter l’arrêté par lequel elle a ordonné
la publicité et l’affiche de la lettre de Marseille, et d’attendre de nouveaux
renseignements à ce sujet; 2° de prendre connaissance du contenu des dépêches du
courrier arrêté à Bordeaux

Discours sur les moyens propres à arrêter les progrès des Vendéens, prononcé à
la Convention nationale le 8 mai 1793.

La nécessité de s’armer pour repousser les ennemis de la liberté est sentie par
tous les citoyens. Le besoin de venger nos frères massacrés est dans le coeur
des concitoyens de cette grande cité, qui a si bien mérité de la patrie. Une
seule raison doit frapper la Convention, c’est d’empêcher que les efforts du
patriotisme ne tournent au profit de la trahison et de l’aristocratie. La guerre
étrangère et la guerre civile ont été jusqu’ici des gouffres qui ont dévoré les
meilleurs citoyens. Paris a fourni plus de cinquante mille hommes, soit contre
les despotes coalisés, soit contre les ennemis intérieurs. Ce n’est point assez
que nous arrêtions la marche des contre-révolutionnaires; prenons des mesures
contre les complices des rebelles et de l’ennemi extérieur, qui cherchent à
faire la contre-révolution dans Paris. Paris est le centre de la révolution;
Paris fut le berceau de la liberté, Paris en sera le plus ferme rempart. A ce
titre, Paris mérite d’être attaqué par tous les ennemis; c’est contre lui que
Brunswick, Cobourg et les rebelles dirigent tous leurs efforts. S’il y a une
armée de contre-révolutionnaires dans la Vendée, il y en à une autre dans Paris;
il faut contenir l’une et l’autre, et quand nous envoyons les patriotes de Paris
à la Vendée contre les rebelles, il faut que nous n’ayons rien à craindre ici de
leurs complices.

Si l’aristocratie, dans ces derniers jours, a osé lever la tête; si des citoyens
que leur incivisme condamnait au silence se sont répandus dans les sections, que
sera-ce lorsqu’il sera parti une armée de patriotes? Il faut que les ennemis de
la liberté, sous quelque nom qu’ils se présentent, robins, nobles, financiers,
banquiers ou prêtres, ne puissent lui nuire. Je demande, en conséquence, que
tous les gens suspects soient gardés en otage et mis en état d’arrestation.

(Une grande partie de l’assemblée et les citoyens des galeries applaudissent.
Des rumeurs s’élèvent dans la partie opposée.)

Je dis que, sans cette précaution, les efforts des patriotes tourneraient au
profit de l’aristocratie. Il ne faut pas non plus déclarer la guerre aux
autorités constituées; il faut encourager les efforts de la commune de Paris, du
maire, qui, en mettant en état d’arrestation les coupables, est loin encore
d’avoir rempli la tâche que lui impose le salut public. Il faut que les bons
citoyens veillent sur les intrigants qui affluent dans les sections, et que nos
femmes et nos enfants respirent en sécurité. Il faut que les citoyens qui vivent
de leur travail, et qui peuvent à peine pourvoir à la subsistance de leurs
familles, reçoivent une indemnité le jour où ils monteront leur garde.

Il faut veiller à ce que l’on fabrique des armes de toute espèce, afin de mettre
Paris dans un état respectable de défense; car le but des ennemis est de
détruire cette ville. Il faut que des forges soient établies dans toutes les
places publiques, afin de ranimer l’énergie des citoyens par la vue de nouveaux
moyens de défense. Voilà les mesures que je propose; je prie la Convention de
les prendre en très grande considération.

Discours insurrectionnel contre les Girondins, prononcé au Club des Jacobins le
26 mai 1793.

Que le triomphe momentané de l’aristocratie ne vous effraie pas plus que le
succès des intrigants dans quelques sections corrompues! Le faubourg
Saint-Antoine écrasera la section du Mail, comme les sans-culottes de Bordeaux
écraseront les aristocrates. Songez que le peuple de Paris existe encore, que
les aristocrates sont innombrables. Vous devez vous prémunir contre les tours du
brissotisme. Les brissotins sont adroits; mais le peuple est encore plus adroit
qu’eux. Je vous dirais que le peuple doit se reposer sur sa force; mais, quand
le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que lui-même, celui-là serait
un lâche qui ne lui dirait pas de se lever! C’est quand toutes les lois sont
violées, c’est quand le despotisme est à son comble, c’est quand on foule aux
pieds la bonne foi et la pudeur, que le peuple doit s’insurger! Ce moment est
arrivé: nos ennemis oppriment ouvertement les patriotes; ils veulent, au nom de
la loi, replonger le peuple dans la misère et dans l’esclavage. Je ne serai
jamais l’ami de ces hommes corrompus, quelques trésors qu’ils m’offrent. J’aime
mieux mourir avec les républicains que de triompher avec ces scélérats.

Je ne connais pour un peuple que deux, manières d’exister: ou bien qu’il se
gouverne lui-même, ou bien qu’il confie ce soin à des mandataires. Nous, députés
républicains, nous voulons établir le gouvernement du peuple par ses
mandataires, avec la responsabilité; c’est à ces principes que nous rapportons
nos opinions, mais le plus souvent on ne veut pas nous entendre. Un signal
rapide, donné par le président, nous dépouille du droit de suffrage. Je crois
que la souveraineté du peuple est violée, lorsque ses mandataires donnent à
leurs créatures les places qui appartiennent au peuple. D’après ces principes,
je suis douloureusement affecté….

(L’orateur est interrompu par l’annonce d’une députation Tumulte).

Je vais (s’écrie Robespierre) continuer de parler, non pas pour ceux qui
m’interrompent, mais pour les républicains.

J’exhorte chaque citoyen à conserver le sentiment de ses droits; je l’invite à
compter sur sa force et sur celle de toute la nation; j’invite le peuple à se
mettre, dans la Convention nationale, en insurrection contre tous les députés
corrompus. Je déclare qu’ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits,
je regarde comme mon oppresseur celui qui m’interrompt ou qui me refuse la
parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre le
président et contre tous les membres qui siègent dans la Convention. Lorsqu’on
affectera un mépris coupable pour les sans-culottes, je déclare que je me mets
en insurrection contre les députés corrompus. J’invite tous les députés
montagnards à se rallier et à combattre l’aristocratie, et je dis qu’il n’y a
pour eux qu’une alternative: ou de résister de toutes leurs forces, de tout leur
pouvoir aux efforts de l’intrigue, ou de donner leur démission.

Il faut en même temps que le peuple français connaisse ses droits, car les
députés fidèles ne peuvent rien sans le peuple.

Si la trahison appelle les ennemis étrangers dans le sein de la France; si,
lorsque nos canonniers tiennent dans leurs mains la foudre qui doit exterminer
les tyrans et leurs satellites, nous voyons l’ennemi approcher de nos murs,
alors je déclare que je punirai moi-même les traîtres, et je promets de regarder
tout conspirateur comme mon ennemi, et de le traiter comme tel.

Deuxième discours contre les Girondins, prononcé à la Convention nationale le 28
mai 1793.

Je réclame votre attention et votre indulgence, parce que je suis dans
l’impossibilité physique de dire tout ce que m’inspire ma sensibilité pour les
dangers de la patrie, indignement trahie. Pour sonder toute la profondeur de
l’abîme, il suffit de parcourir cette enceinte, de se rappeler ce qui s’est fait
hier, alors on concevra qu’il est à craindre que le triomphe de la vertu soit
passager, et le triomphe du vice éternel. J’ai promis de ne dire que deux mots.
Voici mon opinion. Vous êtes menacés d’une conspiration que des hommes stupides
ont pu seuls ne pas apercevoir. Vous avez vu depuis quelques jours une ligue
forcenée s’armer contre le patriotisme. Se présentait-on à l’assemblée avec les
livrées de l’aristocratie, on était accueilli, embrassé. Les malheureux
patriotes paraissaient-ils à leur tour, on les écrasait. On ne respectait pas
même les bienséances dont les tyrans s’environnaient. On n’a pas rougi de nommer
une commission inquisitoriale; on l’a composée des hommes évidemment connus pour
les ennemis des patriotes. La conspiration a été déjouée hier; mais la perfidie
a renoué ses trames cette nuit.

Voulez-vous en saisir les fils? rapprochez la conjuration de Dumouriez;
rappelez-vous qu’il mettait pour première base de ses propositions la perte des
vrais républicains, la perte des patriotes, la perte de Paris. Eh bien! tout ce
que vous avez vu depuis quelques jours n’est que la suite de cet infernal
système.

Puisqu’il ne m’est pas possible de m’étendre davantage, permettez-moi de vous
montrer la véritable cause de nos dangers. Tout ce qui se passe n’a d’autre
objet que de rétablir le despotisme. (Il lit.) “On nous parle d’une troisième
faction, d’une faction de régicides, qui veut créer un dictateur et établir une
république. Si ce parti du régicide existe, s’il existe des hommes qui tendent à
établir actuellement la république sur les débris de la constitution, le glaive
de la loi doit frapper sur eux comme sur les partisans des deux chambres et sur
les rebelles de Coblentz.”

Plusieurs voix: La date!

Robespierre. Ne m’interrompez pas!

Biroteau. Tu défendais la constitution.

Robespierre. Voulez-vous comprendre le véritable sens de cette doctrine? Il
suffit de rapprocher l’époque où le discours dont je viens de lire un passage a
été tenu. C’était le 21 juillet, à la tribune de l’assemblée Législative, à
l’époque où les fédérés étaient rassemblés à Paris pour punir un tyran parjure
et conspirateur, et demandaient à grands cris la république.

Barbaroux. A cette époque, ne faisais-tu pas le _Défenseur de la Constitution?_

Robespierre. Vous voyez qu’on profite de la faiblesse de mon organe pour
m’empêcher de faire entendre des vérités. Vous voyez par ce passage d’un ouvrage
d’un homme dont ceux qui veulent nous subjuguer proclament l’ardent civisme, le
républicanisme imperturbable, et qui cependant disait à la tribune que ceux qui
pouvaient attaquer le roi étaient des ennemis de la patrie; vous voyez qu’on
cherchait à déshonorer la sainte entreprise des fédérés, en les accusant de
vouloir faire un dictateur. Vous voyez que l’orateur disait que ceux qui
concevaient ces idées républicaines devaient être frappés du glaive de la loi,
comme les contre-révolutionnaires de Coblentz et les partisans des deux
chambres. D’après cette doctrine, ouvertement professée par Brissot, à cette
époque critique de notre révolution, ne vous étonnez pas que depuis on ait
poursuivi les républicains. Ne vous étonnez pas si, dans le moment où je vous
parle, on nomme des commissaires perfides, on répand des libelles pour faire
égorger les républicains échappés au glaive de ces ardents amis des rois; ne
vous étonnez pas qu’au moment où nos troupes éprouvent quelques revers, où l’on
apprend que Valenciennes était bloquée, on ait ourdi la conspiration qui s’est
hier dévoilée à nos yeux d’une manière si éclatante, et que, tandis que par de
subtiles chicanes on tient la Convention dans l’inaction, vous assuriez le
triomphe des royalistes. Ils ne cessent de conspirer avec les ennemis intérieurs
et extérieurs de la république. Voilà la déclaration que je voulais faire avant
de voir la faction détestable consommer la ruine de la patrie, si toutefois la
patrie pouvait périr sous les coups des plus vils mortels.

Maintenant, je laisse ces hommes criminels finir leur odieuse carrière. Je leur
abandonne cette tribune; qu’ils viennent y distiller leurs poisons; qu’ils
viennent y secouer les brandons de la guerre civile; qu’ils entretiennent des
correspondances avec les ennemis de la patrie; qu’ils finissent leur carrière:
la nation les jugera. Que ce qu’il y a de plus lâche, de plus vil et de plus
impur sur la terre triomphe et ramène à l’esclavage une nation de vingt-cinq
millions d’hommes qui voulaient être libres! Je regrette que la faiblesse de mes
organes ne me permette pas de développer toutes leurs trames. C’est aux
républicains à les replonger dans l’abîme de la honte.