Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours sur la conspiration tramée contre la liberté, prononcé à la Convention
nationale le 10 avril 1793 (Suite)

La majorité était pure; mais un grand nombre de représentants, trompés d’avance
par les papiers imposteurs dont la faction disposait, apportèrent à Paris des
préventions sinistres, qui devaient causer bien des maux, et d’ailleurs ce fut
toujours le sort des hommes qui ont des lumières sans probité, ou de la probité
sans lumières, d’être les complices ou les jouets de l’intrigue.

Le décret qui déclare la royauté abolie, proposé à la fin de la première séance
par un des députés de Paris calomniés, fut rendu avec enthousiasme. Si le
lendemain on eût agité l’affaire du tyran, il eût été condamné; et si la
Convention, libre de leur dangereuse influence, s’était ensuite occupée du
bonheur public, la liberté et la paix seraient maintenant affermies; mais les
intrigants, qui n’avaient pu s’opposer à la proclamation de la république,
s’appliquèrent à l’étouffer dans sa naissance. En possession des comités les
plus importants de l’assemblée Législative, qu’ils firent conserver
provisoirement, ils composèrent bientôt les nouveaux à leur gré; ils
s’emparèrent du bureau, du fauteuil et même de la tribune. Ils tenaient toujours
dans leurs mains le ministère et le sort de la nation. Ils occupèrent sans cesse
la Convention nationale de dénonciations contre la municipalité de Paris, contre
le peuple de Paris, contre la majorité des députés de Paris. Ils inventèrent,
ils répétèrent cette ridicule fable de la dictature, qu’ils imputaient à un
citoyen sans pouvoir comme sans ambition, pour faire oublier, et l’affreuse
oligarchie qu’ils exerçaient eux-mêmes, et le projet de la tyrannie nouvelle
qu’ils voulaient ressusciter. Par là, ils cherchaient encore à dégoûter le
peuple français de la république naissante, à arrêter les progrès de notre
révolution dans les contrées voisines, en leur présentant la chute du trône
comme l’ouvrage d’une ambition criminelle, et le changement de gouvernement
comme un changement de maître.

De là ces éternelles déclamations contre la justice révolutionnaire qui immola
les Montmorin, les Lessart et d’autres conspirateurs, au moment où le peuple et
les fédérés s’ébranlaient pour repousser les Prussiens. Dès ce moment, ils ne
cessèrent de remplir les âmes des députés de défiance, de jalousie, de haine et
de terreurs, et de faire entendre dans le sanctuaire de la liberté, les clameurs
des plus vils préjugés, et les rugissements des plus furieuses passions. Dès
lors ils ne cessèrent de souffler le feu de la guerre civile, et dans la
Convention même, et dans les départements, soit par leurs journaux, soit par
leurs harangues à la tribune, soit par leur correspondance.

Ils étaient venus à bout de reculer par là, pendant quatre mois, le procès du
tyran. Quelles chicanes! quelles entraves! quelles manoeuvres employées durant
la discussion de cette affaire! Qui peut calculer sans frémir les moyens
employés par Roland, les sommes prodiguées par le ministère pour dépraver
l’esprit public, pour apitoyer le peuple sur le sort du dernier roi? Avec quelle
lâche cruauté les avocats du tyran appelaient des corps armés contre Paris et
contre les députés patriotes, dénoncés par eux des assassins et comme des
traîtres! Avec quel insolent mépris des lois des corps administratifs, dignes de
ces députés, les levaient de leur autorité privée aux dépens du trésor public!
Avec quelle perfide audace cette même faction protégeait de toutes parts la
rentrée des émigrés, et ce rassemblement de tous les assassins et de tous les
scélérats de l’Europe à Paris! Avec quel odieux machiavélisme on emploie tous
les moyens de troubler la tranquillité de cette ville et de commencer la guerre
civile, sans même dédaigner celui de faire ordonner, par un décret, la
représentation d’une pièce aristocratique (l’_Ami des Lois_), qui avait déjà
fait couler le sang, et que la sagesse des magistrats du peuple avait interdite!

A quoi a tenu le salut de la patrie et la punition du tyran? Au courage
invincible des patriotes, à l’énergie calme du peuple, éclairé sur ses
véritables intérêts, et surtout à la réunion imprévue des fédérés. S’ils avaient
conservé les fatales préventions que leur avaient inspirées ceux qui les avaient
Appelés, si le bandeau était resté deux jours de plus sur leurs yeux, c’en était
fait de la liberté: le tyran était absous, les patriotes égorgés, le fer même
des défenseurs de la patrie, égarés, se serait combiné avec celui des assassins
royaux; Paris était en proie à toutes lès horreurs, et la Convention nationale,
escortée des satellites qu’ils avaient rassemblés, fuyait an milieu de la
confusion et de la consternation universelle.

Mais, ô force toute-puissante de la vérité et de la vertu! ces généreux citoyens
ont abjuré leurs erreurs; ils ont reconnu avec une sainte indignation les trames
perfides de ceux qui les avaient trompés; ils les ont voués au mépris public,
ils ont serré dans leurs bras les Parisiens calomniés; réunis tous aux jacobins,
ils ont juré avec le peuple une haine éternelle aux tyrans et un dévouaient sans
bornes à la liberté. Ils ont cimenté cette sainte alliance, sur la place du
Carrousel, par des fêtes civiques où assistèrent tous les magistrats de cette
grande cité, avec un peuple généreux que l’enthousiasme du patriotisme élevait
au dessus de lui- même. Quel spectacle! comme il console des noirceurs, de la
perfidie et des crimes de l’ambition! Ce grand événement fit pencher la balance
dans la Convention nationale en faveur des défenseurs de la liberté; il
déconcerta les intrigants et enchaîna les factieux. Lepelletier seul fut la
victime de son courage à défendre la cause de là liberté, quoique plusieurs
patriotes aient été poursuivis par des assassins. Heureux martyr de la liberté,
tu ne verras pas les maux que nos ennemis communs ont préparés à là patrie!

Au reste, quelques efforts qu’ils aient faits pour sauver Louis XVI, je ne crois
pas que ce soit lui qu’ils voulussent placer sur le trône; mais il fallait lui
conserver la vie, pour sauver l’honneur de la royauté qu’on voulait rétablir,
pour remplir un des articles du traité fait avec Londres et là promesse donnée à
Pitt, comme le prouvent les discours de ce ministre au parlement d’Angleterre.
Il fallait surtout allumer la guerre civile par l’appel au peuple, afin que les
ennemis qui devaient bientôt nous attaquer nous trouvassent occupés à nous
battre pour la querelle du roi détrôné.

La punition éclatante de ce tyran, la seule victoire que les républicains aient
remportée à la Convention nationale, n’a fait que reculer le moment où la
conspiration devait éclater; les députés patriotes, désunis, isolés, sans
politique et sans plan, se sont rendormis dans une fausse sécurité, et les
ennemis de la patrie ont continué de veiller pour la perdre.

Déjà ils recueillent les fruits des semences de guerre civile qu’ils ont jetées
depuis si longtemps, et la ligue des traîtres de l’intérieur avec les tyrans du
dehors se déclare.

On se rappellera ici que ce sont les chefs de cette faction qui, en 1791,
prêtèrent à la cour le secours de leur fausse popularité, pour engager la nation
dans cette guerre provoquée par la perfidie, déclarée par l’intrigue et conduite
par la trahison. Je leur disais alors, aux Jacobins, où ils venaient prêcher
leur funeste croisade, où Dumouriez lui-même, coiffé d’un bonnet rouge, venait
étaler tout le charlatanisme dont il est doué: “Avant de déclarer la guerre aux
étrangers, détruisez les ennemis du dedans; punissez les attentats d’une cour
parjure, qui cherche elle-même à armer l’Europe contre vous; changez les
états-majors qu’elle a composés de ses complices et de ses satellites; destituez
les généraux perfides qu’elle a nommés, et surtout Lafayette, déjà souillé tant
de fois du sang du peuple. Forcez le gouvernement à armer les défenseurs de la
patrie, qui demandent en vain des armes depuis deux ans; fortifiez et
approvisionnez nos places frontières, qui sont dans un dénûment absolu. Faites
triompher la liberté au dedans, et nul ennemi étranger n’osera vous attaquer;
c’est par les progrès de la philosophie et par le spectacle du bonheur de la
France! que vous étendrez l’empire de notre révolution, et non par la force des
armes et par les calamités de la guerre. En vous portant agresseurs, vous
irritez les peuples étrangers contre vous, vous favorisez les vues des despotes
et celles de la cour, qui a besoin de faire déclarer la guerre par les
représentants de la nation, pour échapper à la défiance et à la colère du
peuple.”

Les chefs de la faction répondaient par des lieux communs, pour allumer
l’enthousiasme des ignorants; ils nous montraient l’Europe entière volant au
devant de la constitution française, les armées des despotes se débandant
partout pour accourir sous nos drapeaux, et l’étendard tricolore flottant sur
les palais des électeurs, des rois, des papes et des empereurs. Ils excusaient
la cour, ils louaient les ministres, et surtout Narbonne; ils prétendaient que
quiconque cherchait à inspirer la défiance contre les ministres, contre
Lafayette et contre les généraux, était un désorganisateur, un factieux qui
compromettait la sûreté de l’Etat.

En dépit de toutes leurs intrigues, les jacobins résistèrent constamment à la
proposition qu’ils leur firent de prononcer leur opinion en faveur de la guerre;
mais tel était le prix qu’ils attachaient à consacrer les projets de la cour par
la sanction des sociétés populaires, que le comité de correspondance de cette
société, composé de leurs émissaires, osa envoyer, à son insu, une lettre
circulaire à toutes les sociétés affiliées, pour leur annoncer que le voeu des
jacobins était pour la guerre; ils portèrent même l’imprudence jusqu’à dire que
ceux qui avaient combattu ou embrassé l’opinion contraire l’avaient
solennellement abjurée. Ce fut par ces manoeuvres que l’on détermina les
patriotes même de l’assemblée Législative à voter comme le côté droit et comme
la cour

Le prix de cette intrigue fut l’élévation de la faction au ministère, dans la
personne de Clavière, Roland, Servan et Dumouriez.

Nos prédictions ne tardèrent pas à s’accomplir. La première campagne fut marquée
par des trahisons et par des revers, qui ne furent, pour la cour et pour
Lafayette, que de nouveaux prétextes pour demander des lois de sang contre les
plus zélés défenseurs de la patrie, et un pouvoir absolu, qui leur fût accordé
sur la motion des chefs de la faction, et particulièrement des Guadet, des
Gensonné. Dès ce temps-là, tous ceux qui osaient soupçonner les généraux et la
cour furent dénoncés comme des agitateurs et des factieux. On se rappellera avec
quel zèle les mêmes hommes défendaient, divinisaient le ministre Narbonne, avec
quelle insolence ils outrageaient l’armée et les patriotes.

Bientôt tous nos généraux nous trahirent à l’envi. Une invasion dans la Belgique
ne produisit d’autre effet que de livrer ensuite nos alliés à la vengeance de
leur tyran, et d’irriter les étrangers contre nous, par l’infâme attentat du
traître Jarri, qui n’a pas même été puni. Nos places fortes étaient dégarnies;
notre armée divisée par les intrigues des états-majors, et presque nulle; tous
les chefs s’efforçaient à l’envi de la royaliser, la ligue des tyrans étrangers
se fortifiait; l’époque du mois d’août ou de septembre était destinée pour leur
invasion, combinée avec la conspiration de la cour des Tuileries contre Paris et
contre la liberté. C’en était fait de l’une et de l’autre, sans la victoire
remportée par le peuple et les fédérés, le 10 août 1792; et lorsqu’au
commencement du mois de septembre suivant, Brunswick, encouragé sans doute par
la faction, osa envahir le territoire français, vous avez vu qu’ils ne
songeaient qu’à abandonner et qu’à perdre Paris.

Mais, en dépit de tous les factieux hypocrites qui s’opposaient à cette
insurrection nécessaire, Paris se sauva lui-même. Dumouriez était à la tête de
l’armée. Auparavant Brissot avait écrit de lui, qu’après Bonne-Carrère,
Dumouriez était le plus vil des hommes. Dumouriez avait répondu, par écrit, que
Brissot était le plus grand des fripons, sans aucune espèce de réserve. Il avait
affiché que la cause du courroux que la faction affectait contre lui était le
refus qu’il avait fait de partager avec elle les six millions qu’elfe lui avait
fait accorder pour dépenses secrètes, dans le temps de son ministère et de leur
amitié. Ils annoncèrent des dénonciations réciproques, qui n’eurent point lieu.
C’est encore un problème à quel point cette brouillerie était sérieuse; mais ce
qui est certain, c’est qu’au moment où il prit le commandement de l’armée de
Châlons, il était très bien avec la faction et avec Brissot, qui le pria
d’employer Miranda dans une commission importante, s’if en faut croire ce que
Brissot a dit lui-même au comité de défense générale. J’ignore ce qu’aurait fait
Dumouriez, si Paris et les autres départements ne s’étaient levés au mois de
septembre pour écraser les ennemis intérieurs et extérieurs; mais ce qui est
certain, c’est que ce mouvement général de la nation n’était pas favorable au
roi de Prusse pour pénétrer au coeur de la France. Dumouriez l’éconduisit avec
beaucoup de politesse pendant une longue retraite assez paisible, en dépit de
nos soldats, dont on enchaînait constamment l’impétuosité, et qui mordaient
leurs sabres en frémissant de voir que leur proie leur échappait. L’armée
prussienne, ravagée par la maladie et par la disette, a été sauvée; elle a été
ravitaillée, traitée avec une générosité qui contraste avec les cruautés dont
nos braves défenseurs ont été les victimes. Dumouriez a parlementé, a traité
avec le roi de Prusse, dans le moment où la France et l’armée s’attendaient à
voir la puissance et l’armée de ce despote ensevelies à la fois dans les plaines
de la Champagne ou de la Lorraine, où Dumouriez lui-même avait annoncé, dans ses
lettres à l’assemblée nationale, que les ennemis ne pouvaient lui échapper. Il
se montra aussi complaisant et aussi respectueux pour le roi de Prusse, qu’il
fut depuis insolent avec la Convention nationale. Il est au moins douteux s’il a
rendu plus de services à la république qu’aux Prussiens et aux émigrés. Au lieu
de terminer la guerre et d’affermir la révolution en exterminant cette armée,
dont nos ennemis n’auraient jamais pu réparer la perte; au lieu de se joindre
aux autres généraux pour pousser nos conquêtes jusqu’au Rhin, il revient à
Paris; et, après avoir vécu quelque temps dans une étroite intimité avec les
coryphées de la faction, il part pour la Belgique.

Il débute par un succès brillant, nécessaire pour lui donner la confiance que sa
conduite avec les Prussiens était loin de lui avoir assurée; et quiconque
rapprochera de ce qui se passe aujourd’hui la brusque témérité qui acheta la
victoire de Jemmapes, par le sacrifice de tant de Français républicains,
concevra facilement que ce succès même était plus favorable au despotisme qu’à
la liberté, Dumouriez était maître de la Belgique; si, dès ce moment, il avait
aussitôt envahi la Hollande, la conquête de ce pays était certaine; nous étions
maîtres de la flotte hollandaise; les richesses de ce pays se confondaient avec
les nôtres, et sa puissance était ajoutée à celle de la France: le gouvernement
anglais était perdu, et la révolution de l’Europe était assurée. On a dit, et je
l’ai cru moi-même un instant sur ces ouï-dire, que tel était le projet de
Dumouriez, qu’il avait été arrêté par le conseil exécutif; mais il est démontré
que ce bruit n’était qu’une nouvelle imposture répandue par la faction. En
effet, si, comme on l’a dit, Dumouriez avait conçu ce grand dessein, s’il y
attachait sa gloire et sa fortune, pourquoi n’a-t-il pas réclamé l’appui de
l’opinion publique contre les oppositions perfides du conseil exécutif? pourquoi
n’a-t-il pas invoqué la nation elle-même contre des intrigues qui
compromettaient son salut? Il est bien plus naturel de penser que ce bruit
n’avait été répandu par les ennemis de Dumouriez que pour lui concilier la
confiance. On sait assez que les chefs de cette faction ont l’art de paraître
quelquefois divisés pour cacher leur criminelle intelligence. Au surplus, que
Dumouriez ait eu part ou non au retard funeste qu’a éprouvé l’expédition de la
Hollande, il doit au moins être imputé à la malveillance de la majorité du
conseil exécutif et des coryphées de la faction, qui dominaient dans les comités
diplomatique et de défense générale. Les députés bataves se sont plaints
eux-mêmes hautement, dans un mémoire qu’ils ont rendu public, et qui est entre
nos mains, de l’opiniâtreté avec laquelle leurs offres et leurs instances ont
été repoussées depuis trois mois par le ministre des affaires étrangères. On ne
peut nier au moins que Dumouriez et les chefs de la faction ne fussent
parfaitement d’accord sur le projet de ravir la Belgique à la France. On connaît
les efforts de Dumouriez pour empêcher l’exécution des décrets des 15 et des 25
de décembre. On connaît toutes ses perfidies. D’un autre côté, on sait comment
le comité diplomatique a repoussé tous les peuples qui voulaient s’incorporer à
nous. Roland disait des députés de la Savoie: “On doit m’envoyer des Savoisiens
pour solliciter la réunion de ce pays; je les recevrai à cheval.”–“Comment
est-il possible que vous vouliez vous réunir à notre anarchie, disait Brissot
aux Belges et aux Liégeois?” Tel était le langage des Guadet, des Gensonné. Ils
sont venus à bout de retarder toutes ces réunions jusqu’au moment où le parti
ennemi de la révolution eut tout disposé pour les troubler, et que les despotes
eurent rassemblé des forces suffisantes contre nous.

Dumouriez et ses partisans portèrent un coup mortel à la fortune publique en
empêchant la circulation des assignats dans la Belgique. Après avoir fatigué
cette contrée par ses intrigues, après avoir levé, de son autorité privée, des
sommes énormes qu’il chargeait la nation de rembourser, il part enfin pour la
Hollande, et s’empare de quelques places dans la Gueldre. Mais, tandis qu’on ne
nous parlait que de succès et de prodiges, tout était disposé pour nous enlever
en un moment la Belgique. Stengel et Miranda, le premier, aristocrate allemand,
l’autre, aventurier espagnol, chassé du Pérou, ensuite employé par Pitt et donné
par l’Angleterre à la France, enfin adoptés particulièrement par Dumouriez,
Brissot, Pétion, nous trahissaient en même temps à Aix-la-Chapelle et à
Maëstricht. Une partie de l’armée, exposée dans un poste désavantageux, appelée
improprement l’avant-garde puisqu’elle n’avait rien derrière elle, disséminée
sur un si grand espace de terrain qu’en cas d’attaque les corps qui la
composaient ne pouvaient se rallier ni se soutenir, est livrée à une armée
ennemie dont notre général avait l’air de ne pas soupçonner l’existence: il
avait repoussé tous les avis qu’on lui avait donné? de son approche; le corps
les plus distingués par leur patriotisme sont spécialement trahis et égorgés par
les ennemis, le reste est obligé de fuir. En même temps, le siège de Maëstricht,
entrepris sans aucuns moyens, avec des boulets qui n’étaient pas de calibre,
dirigé par une perfidie profonde, pour se défaire de nos plus braves défenseurs
en les exposant sans défense à l’artillerie supérieure de nos ennemis; le siège
de Maëstricht est levé avec précipitation; nos conquêtes sont abandonnées, les
braves Liégeois, nos fidèles alliés, devenus nos frères, sont remis sous la
hache des tyrans pour expier encore une fois leur généreux attachement à la
cause de la France et de la liberté.

Dumouriez laisse son armée dans la Gueldre et se rend dans la Belgique, pour se
mettre à la tête de celle qui a été trahie. Va-t-il se plaindre d’avoir été
lui-même trahi par les généraux? va-t-il les dénoncer à la Convention? Non: il
jette un voile sur la trahison, parle seulement de quelque imprudence de la part
du général de l’avant-garde, montre la plus grande confiance en l’armée, et
promet de la conduire à la victoire. Il donne une bataille; elle est perdue.
Cependant le centre et l’aile droite, suivant lui, ont eu l’avantage; l’aile
gauche a plié, or, l’aile gauche était commandée précisément par ce même
Miranda, qui avait trahi à Maëstricht. La suite de ce nouvel échec est la perte
de la Belgique. Alors Dumouriez se découvre tout entier; il se déclare
ouvertement pour les généraux perfides: il se plaint du décret qui mande à la
barre Stengel et Lanoue; il fait le plus pompeux éloge de ce dernier, convaincu
d’avoir conspiré en faveur du tyran avant la révolution du mois d’août. Il veut
que la Convention imite le sénat romain, et qu’elle remercie les traîtres de
n’avoir pas désespéré de la patrie; il menace de l’abandonner, si on contrarie
aucune de ses vues. Il loue le civisme et le courage de Miranda, et de tous les
autres généraux et officiers, sans distinction. Il impute tous nos maux aux
soldats; il oublie que lui-même les avait attribués à celui qui commandait à
Aix-la-Chapelle; il oublie qu’il avait vanté lui-même le courage et la conduite
de l’armée, et surtout la patience héroïque avec laquelle elle avait supporté la
disette et des fatigues au dessus des forces humaines, dans tous les temps, et
récemment encore au siège de Maëstricht. Il prétend que l’armée n’est qu’un
ramas de lâches et de pillards: ce sont ses propres expressions. Il fait plus,
il déclame avec la même insolence contre les nouveaux défenseurs qui volent dans
la Belgique de toutes les parties de la république, pour réparer ces revers: il
les appelle des brigands.