Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours contre le comité de sûreté générale, et en particulier contre Brissot,
prononcé à la Convention nationale le 3 avril 1793.

Citoyens, dans ce moment-ci je me dois à moi-même, je dois à la patrie une
profession de foi. Nommé membre du comité de défense générale, mais convaincu
que les principes qui doivent sauver la patrie ne peuvent pas y être adoptés, je
déclare que je ne me regarde plus comme faisant partie de ce comité. Je ne suis
pas bien convaincu qu’un système où la royauté serait combinée avec une sorte de
constitution aristocratique déplairait à certains membres de ce comité; je ne
suis pas bien convaincu qu’un pareil système ne conviendrait pas à certaines
gens qui, quelquefois, parlent de patriotisme, mais qui nourrissent et
conservent dans leur âme une haine profonde pour l’égalité. Je ne veux pas
délibérer avec ceux qui ont parlé le langage de Dumouriez, avec ceux qui ont
calomnié les hommes à qui maintenant Dumouriez déclare une guerre implacable,
avec ceux qui, à l’exemple de Dumouriez, ont calomnié Paris et la portion de
l’assemblée vraiment amante de la liberté.

S’il ne m’est pas donné de sauver la liberté, je ne veux pas du moins être le
complice de ceux qui veulent la perdre; je ne veux pas être membre d’un comité
qui ressemble plutôt à un conseil de Dumouriez qu’à un comité de la Convention
nationale.

(Murmures à la droite de la tribune.)

Robespierre. J’invoque à l’appui de ce que je dis le témoignage de Dumouriez
lui-même, car, dans une de ses lettres, il a dit que le comité dont je parle
était excellent, à l’exception de six membres: or, ces six membres, dont je
m’honore de faire partie, ne peuvent obtenir la majorité; enfin, je ne veux pas
être d’un comité dont la plupart des membres poursuivent avec acharnement les
patriotes, tandis qu’ils gardent le silence sur les crimes de nos généraux.

Je ne puis vous dissimuler ma surprise de voir que ceux qui, depuis le
commencement de la dernière révolution, n’ont cessé de calomnier ce _côté_
(désignant le côté gauche) qui fut et qui sera toujours la patrie de la liberté,
soient restés muets sur les crimes de Dumouriez, et qu’il n’y ait que nous, tant
calomniés, qui ayons élevé la voix sur les perfidies de ce traître.

Brissot. Je demande la parole après Robespierre.

Robespierre. Pour étouffer la voix de la vérité dans les moments critiques pour
le salut public, on a coutume d’amollir le courage des patriotes par certaines
idées de réunion qu’on a l’adresse de jeter en avant; mais moi, je fais
profession de croire que l’amour seul de la liberté doit réunir les hommes, et
je me défie de ces protestations brusques faites dans des moments critiques où
l’on croit avoir besoin de feindre un rapprochement que l’on est bien loin de
désirer: je me défie de ceux qui, dans des moments critiques, m’ont tendu la
main, et qui, le lendemain, m’ont calomnié. Et, puisque Brissot demande la
parole pour me foudroyer, je vais faire sur Brissot l’application de ce que je
viens de dire. Je ne veux point sacrifier la patrie à Brissot, et, Brissot
eût-il la confiance de cette assemblée, je déclare que si j’avais des faits
certains à alléguer contre lui, je ne balancerais pas un moment à le démasquer.

J’applique à Brissot le principe que j’ai avancé.

J’ai dit que je ne voulais point délibérer avec les amis de Dumouriez: eh bien!
Brissot a été et est encore l’intime ami de Dumouriez; c’est l’histoire de
Dumouriez à la main que je veux le juger. Brissot est lié à tous les fils de la
conspiration de Dumouriez. Je déclare qu’il n’y a pas un homme de bonne foi, qui
ait suivi la vie politique de Brissot, qui puisse ne pas être convaincu de ce
que j’avance.

Je déclare qu’il n’y a pas une seule circonstance où Brissot n’ait pris la
défense de Dumouriez. Le système de Dumouriez a été de nous engager dans une
guerre funeste et périlleuse, afin de la faire tourner contre la liberté.
Dumouriez et Brissot furent les premiers à proposer la guerre contre l’Autriche.
Et remarquez que nous leur disions: Avant de déclarer la guerre à l’Europe,
abattez la cour et remplacez vos généraux. Que nous répondait-on? On excusait la
cour; on nous disait que dire du mal de Lafayette et des généraux, c’était
troubler la discipline militaire, c’était se déclarer les ennemis de la patrie;
on nous montrait tous les peuples, et principalement la Belgique, disposés à
venir au devant des Français, et on nous faisait voir l’étendard de la liberté
flottant sur le palais des rois.

Cependant cette guerre commença par des revers, et, malgré cela, on protégeait
les généraux, et on les investissait d’un pouvoir dictatorial sur la motion des
chefs de parti, ennemis jurés des patriotes.

Après l’époque du 10 août, nous étions cernés de despotes qui avaient juré la
perte de la liberté, et qui avaient combiné leurs projets avec les ennemis de
l’intérieur; au mois de septembre, nous apprîmes la prise de Verdun et que
l’ennemi se portait sur Paris: personne jusqu’alors n’avait donné avis de son
approche. Cependant quels étaient les ministres? C’étaient ceux qu’avait fait
nommer Brissot. Quels étaient les membres qui composaient la commission des
Vingt-et-Un? Brissot et ses partisans. Et ces ministres, nommés par Brissot,
vinrent proposer à l’assemblée d’abandonner Paris avec le roi et sa famille, qui
étaient alors au Temple! Et si un autre ministre, qui n’est pas du parti
Brissot, n’était venu apprendre au peuple ce que lui cachaient les hommes qui le
dirigeaient; si la France ne s’était pas levée en masse, les ennemis seraient
venus à Paris, et la république serait anéantie!

Dumouriez fut alors nommé pour commander l’armée qu’avait abandonnée Lafayette,
et ce furent Brissot et ses partisans qui le portèrent à cette place. Je ne sais
ce qu’eut fait Dumouriez, si la France ne s’était levée tout entière; mais ce
que je sais, c’est que Dumouriez conduisit poliment le roi de Prusse aux
frontières; ce que je sais, c’est que l’armée française était furieuse de voir
échapper les ennemis, quand elle eut pu les écraser; ce que je sais, c’est que
Dumouriez se montra aussi respectueux envers le monarque prussien, qu’il se
montre maintenant insolent envers les représentants du peuple français; enfin,
ce que je sais, c’est qu’il ravitailla l’armée ennemie lorsqu’elle était prête à
périr de misère et de faim.

Dumouriez, au lieu d’exterminer les Prussiens, qui s’étaient si imprudemment
engagés dans le coeur même de la France, vient à Paris. Après avoir passé
quelques jours avec les détracteurs des amis de la liberté, dans des festins
scandaleux, il va dans la Belgique, où il débute par des succès éclatants pour
ceux qui ne l’avaient pas apprécié.

Dumouriez, après avoir établi son empire dans cette partie de la Belgique, part
pour la Hollande: s’il fût parti trois mois plus tôt, le succès de cette
expédition était assuré. J’ai cru un moment que la gloire retiendrait pendant
quelque temps Dumouriez dans les bornes de ses devoirs, et qu’il n’attenterait à
la liberté de son pays qu’après avoir abattu les despotes conjurés contre elle;
alors Dumouriez, dont les projets auraient été à découvert, me paraissait facile
à renverser.

Dumouriez, après s’être emparé de quelques places de la Gueldre, se découvre
tout à fait, et, tandis que tout était arrangé pour évacuer la Belgique, les
généraux allemands, en partie donnés par Brissot, qui commandaient l’armée
devant Maëstricht, nous trahissent. Si l’on ose nier ces faits, j’en donnerai
des preuves plus authentiques.

A son retour de la Gueldre, Dumouriez se plaint-il d’avoir été trahi? Non. Il
jette au contraire un voile sur tous les faits: il fait l’éloge des généraux; il
loue Miranda et Lanoue, généraux très connus par leur incivisme; il impute tous
nos malheurs aux soldats; il veut persuader à la France que ses armées ne sont
composées que de lâches et de voleurs. Nos revers se succèdent. Il donne une
bataille, il la perd; il en accuse l’aile gauche de son armée, qui, dit-il, a
plié; mais cette aile gauche était commandée par Miranda, par son ami, et l’on
doit se rappeler que Dumouriez disait à son armée: “Ne vous découragez pas;
surtout ayez confiance en vos généraux: ils sont mes élèves, ils sont mes amis.”

Dumouriez avait établi l’aristocratie dans la Belgique, eu réintégrant les
officiers municipaux destitués par vos commissaires; Dumouriez avait fait des
emprunts énormes; Dumouriez s’était emparé du trésor public, après en avoir fait
emprisonner les gardiens: Dumouriez avait assuré sa fortune et sa trahison;
ensuite il déclare la guerre à la Convention nationale; il distingue deux partis
qui la composent: l’un qui est subjugué (et Brissot doit se ranger dans ce parti
) et l’autre qui domine.

Dumouriez dit qu’il vient protéger ce parti, qu’il dit être opprimé; il dit que
Paris donne la loi à la nation, et qu’il faut anéantir Paris, et c’est dans ce
moment que nous délibérons, et que l’on me fait un crime de penser que Dumouriez
a ici des partisans, et que ces partisans sont les hommes qu’il veut protéger!
On m’en fait un crime, lorsqu’ils tinrent toujours un langage qui devrait les
faire reconnaître! on m’en fait un crime, lorsqu’ils firent tout pour se
partager la puissance! on m’en fait un crime, lorsque les Anglais, accusés
d’avoir des partisans dans cette enceinte, menacent nos côtes! enfin, l’on m’en
fait un crime, lorsque Dumouriez s’efforce de décourager la nation, en lui
disant que les troubles qui nous agitent nous mettent dans l’impossibilité de
résister aux ennemis extérieurs, en même temps que nous réduirons les révoltés
de l’intérieur; lorsque Dumouriez méprise la nation au point de dire qu’elle n’a
plus d’autre parti à prendre que de transiger avec les ennemis! Et il se propose
pour médiateur, lorsqu’il propose de diviser son armée et de marcher avec une
partie sur Paris….

Voilà une partie de mes doutes; voilà la source dans laquelle nous devons puiser
les moyens de sauver la liberté. Sauver la liberté!… Mais la liberté peut-elle
se sauver, lorsque les amis du roi, lorsque ceux qui ont pleuré la perte du
tyran, et qui ont cherché à réveiller le royalisme, paraissent nos protecteurs,
paraissent les ennemis de Dumouriez, lorsqu’il est évident à mes yeux qu’ils
“ont ses complices.

Voilà mes faits: ils ne convaincront que les hommes de bonne foi, mais je
déclare que lorsque Dumouriez est d’intelligence avec l’homme que j’ai nommé, et
avec tous ceux…..

(Quelques voix: Nommez-les donc!)

Robespierre. Je ne veux point convaincre les conspirateurs ni les ennemis de la
France; je ne veux que dire la vérité, et, quand les hommes que j’ai désignés
auront assassiné la liberté et ses défenseurs, on dira qu’au moment où ils
allaient exécuter leur complot liberticide, je disais la vérité, et que je
démasquais les traîtres.

Je déclare que la première mesure de salut à prendre, c’est de décréter
d’accusation tous ceux qui sont prévenus de complicité arec Dumouriez, et
notamment Brissot.

(Applaudissements des tribunes.)