Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours pour s’opposer à la permanence des débats de la Convention sur la mise
en jugement de Louis XVI, prononcé à la Convention nationale le 4 décembre 1792.

(Petion ayant demandé que la Convention nationale restai en permanence tous les
jours, depuis dix heures du matin jusqu’à six heures du soir, pour terminer et
le jugement de Louis XVI, el la loi sur les émigrés, et celles sur les
subsistances, Robespierre paraît à la tribune. Une partie de l’assemblée se
lève, et réclame la clôture de la discussion.)

Je demande enfin la parole en vertu de mon droit de représentant du peuple. Vous
ne pouvez me la ravir….

(Plusieurs voix: Nous pouvons fermer la discussion.)

Il faut que vous m’entendiez, puisque je vous annonce que j’ai une proposition
nouvelle à énoncer: car s’il était décidé qu’il faut venir d’un certain côté, et
parler le langage convenu, pour avoir la parole…

(Les murmures continuent dans une partie de l’assemblée; l’autre réclame la
parole pour Robespierre.)

Je demande, président, que la dignité de l’assemblée soit maintenue par vous. Je
dénonce à la nation ces atteintes continuelles portées à k liberté des
suffrages.

(Une voix: Je dénonce le despotisme.de Robespierre.)

Robespierre. Je réclame contre cette intrigue abominable.

(Le tumulte redouble. Des cris s’élèvent: A bas de la tribune! à l’Abbaye!)

Duquesnoy, s’avançant an milieu de la salle. Je demande, président, que vous
réprimiez les clameurs de ce côté droit, car il est ressuscité parmi nous.

Plusieurs voix: Et les vôtres.

Thuriot. Je demande que tous les membres qui se permettront des personnalités
soient rappelés à l’ordre. Il est temps que toutes les personnalités
disparaissent devant l’intérêt général.

(Le président se dispose à consulter l’assemblée sur le point de savoir si
Robespierre sera entendu. Robespierre quitte la tribune. Réclamations bruyantes
d’une partie de l’assemblée. Murmures des tribunes. Quelques membres demandent
la parole contre le président; d’autres: Il faut qu’on entende Robespierre, ou
nous n’entendrons personne. L’agitation se fait sentir dans l’assemblée et dans
les tribunes.)

Le Président. Si l’on veut faire silence, je maintiendrai la liberté des
opinions. Robespierre, vous avez la parole.

(Robespierre traverse la salle au milieu des applaudissements tumultueux des
spectateurs et d’une partie de l’assemblée. Il remonte à la tribune. Les
applaudissements continuent.)

Robespierre. Citoyens, je vous prie de vouloir me permettre d’exprimer librement
ma pensée.

Une voix. Non.

(II s’élève un murmure général.)

Birotteau, Lindon, Rebecqui, plusieurs autres membres, tons ensemble. Consultez
donc l’assemblée pour savoir si nous serons obligés d’entendre Robespierre.

Le Président. Je maintiendrai la liberté des opinions.

Robespierre. Je demande à exprimer ma pensée aussi librement…

(Plusieurs voix: Au fait, à la question.)

Robespierre. On me rappelle aux bornes de la question; je dis que ces bornes ne
peuvent être que celles que me tracent l’intérêt du salut public et le danger de
prolonger le désordre où nous nous trouvons. Je vous dénonce un projet formé de
perdre la Convention nationale, en mettant le trouble dans son sein.

(Des applaudissements s’élèvent de tous les côtés.)

Robespierre. Pour que vous jugiez le ci-devant roi, il faut que vous soyez dans
un état de délibération calme et digne de vous. Avant de juger le dernier des
hommes, il faut être justement pénétré des principes de la justice et de
l’intérêt publie. Rien n’est plus contraire à cet intérêt suprême que l’habitude
où l’on est d’empêcher sans cesse certains membres d’exprimer librement leurs
pensées, desquelles cependant peut dépendre quelquefois la sagesse de vos
délibérations. C’est pour vous rappeler ces principes que je suis monté à cette
tribune, et ai l’on m’eu conteste le droit, on porte par là même une atteinte à
la souveraineté du peuple, en privant du droit de suffrage un seul de ses
représentants. Croyez-vous qu’il ne soit pas plus satisfaisant pour vous, et
d’un meilleur augure pour le salut public, qu’on vous voie délibérer avec calme,
que si l’on voit des orateurs, contre lesquels des préventions perfides ont été
suscitées par l’ignorance et la calomnie, être arrêtés à chaque instant par des
chicanes plus dignes du palais que des fonctions augustes que vous êtes appelés
à remplir?

(Applaudissements d’une partie des membres et des spectateurs.)

Robespierre. Mon devoir est donc de me plaindre de la violation plusieurs fois
répétée, qui a été faite en ma personne, du droit de représentant, par des
manoeuvres multipliées, et je dénonce l’intention où l’on paraît être de mettre
le trouble dans l’assemblée, en faisant opprimer une partie par l’autre.

(Mêmes applaudissements des tribunes. Le président leur ordonne le silence.)

Robespierre. Aujourd’hui plusieurs mesures fatales au bien public sont sorties
de ce tumulte. Si on avait écouté des explications nécessaires, qui auraient en
même temps contribué à diminuer les préventions et les méfiances, on aurait
peut-être adopté une mesure grande, qui aurait honoré la Convention: c’était de
réparer l’outrage fait à la souveraineté nationale par une proposition qui
supposait qu’une nation avait le droit de s’asservira la royauté. Non. C’est un
crime pour une nation de se donner un roi.

(On applaudit. Quelques voix: Ce n’est plus la question.)

Robespierre. Ce qu’il m’a été impossible de proposer dans le tumulte, je le
propose dans le calme de l’assemblée nationale, réfléchie et pensant aux
intérêts de la patrie. Je demande que d’abord il soit décrété en principe que
nulle nation ne peut se donner un roi.

(II s’élève quelques murmures. Une voix: Le renvoi au congrès général des
nations!)

Robespierre. Je dis que l’assemblée a perdu la plus belle occasion de poser,
sinon par un décret au moins par une déclaration solennelle, la seule borne qui
convienne au principe trop illimité, et souvent mal entendu, de la souveraineté
des peuples. Vous voyez que la sagesse des délibérations tient plus que vous ne
pensez au calme des discussions.

C’est ainsi que tout-à-l’heure vous alliez, dans le tumulte et sans m’entendre,
porter un décret qui aurait l’influence la plus funeste sur le jugement du
ci-devant roi. En effet, la question ne peut plus être pour des Français libres,
pour des hommes sincèrement, profondément pénétrés de l’horreur de la tyrannie;
elle ne peut plus être de savoir si nous nous tiendrons en séance permanente
pour juger Louis Capet; car cette permanence pourrait produire de funestes
longueurs; la lassitude amènerait une décision fatale. Quelle est donc la mesure
que vous devez prendre? C’est de juger sur-le-champ, sans désemparer. Remarquez
bien que cette question, qui ne vous paraît qu’une question minutieuse de forme,
aura cependant une influence nécessaire sur le sort de Louis XVI; car votre
décision sur ce point entraînera la question de savoir si Louis XVI doit être
jugé en vertu de l’insurrection, ou s’il faut lui faire un procès d’après les
règles ordinaires.

(On observe qu’il a été décidé que Louis XVI serait jugé.)

Robespierre. Il ne faut pas s’envelopper d’une équivoque. L’assemblée n’a pas
décrété qu’il y aurait un procès en forme; seulement elle a décidé qu’elle
prononcerait elle-même le jugement ou la sentence du ci-devant roi. Je soutiens
que, d’après les principes, il faut le condamner sur-le-champ à mort, en vertu
d’une insurrection.

(Un mouvement d’approbation se manifeste dans les tribunes. Des murmures se font
entendre dans une grande partie de l’assemblée.)

Discours pour appuyer la projet de décret du bannissement des tous les Bourbons
de la république, prononcé au Club des Jacobins le 16 décembre 1792.

(La proposition de bannir tous les Bourbons, faite à la Convention par Buzot et
appuyée par Louvet, fut vivement combattue aux Jacobins par Camille Desmoulins.
Robespierre monta à la tribune ensuite.)

Camille Desmoulins vous a entretenus de l’astuce des ennemis de la liberté; mais
je crois qu’il ne les a pas pénétrés dans toute leur profondeur. Il m’a été
impossible de me trouver à la Convention aujourd’hui; mais je déclare que si je
m’y étais trouvé, j’aurais voté pour la motion de Louvet. Elle est conforme aux
principes, et la conduite de Brutus est applicable à notre position actuelle.
J’avoue que la maison d’Orléans a montré beaucoup de patriotisme. Je ne m’oppose
aucunement à la reconnaissance que l’on doit à cette famille; mais quels que
soient les membres de la ci-devant famille royale, ils doivent être immolés à la
vérité des principes. La nation peut-elle s’assurer que tous les membres de
cette famille seront invariablement attachés aux principes? Je suis loin
d’accuser ceux de ses membres qui semblent avoir été accusés ce matin par le
parti aristocratique; je ne les crois d’aucune faction: mais nous devons tenir
aux principes. Or, tels sont les nuages répandus sur les caractères, que nous ne
pouvons pas connaître le but direct de la maison d’Orléans. Les patriotes ont
paru défendre le citoyen Egalité, parce qu’ils ont cru la cause des principes
attachée à la cause d’Egalité. Et une chose bien certaine, c’est que les
patriotes n’ont jamais eu de liaisons avec la maison d’Orléans, et que ceux qui
ont provoqué ce décret ont les plus grandes liaisons avec cette maison. Comment
se fait-il que Pétion, qui est de la faction Brissotine, qui est évidemment
l’ami d’Egalité, se soit déclaré contre lui? Voilà matière à réflexions. Comment
se fait-il que Sillery, confident de la maison d’Orléans n’abandonne pas la
société de Brissot et de Pétion? Comment se fait-il que les patriotes qui ont
défendu d’Orléans n’ont jamais eu aucune liaison avec la maison d’Orléans?
Comment se fait-il que d’Orléans ait été nommé député à la Convention par ceux
qui ont des liaisons avec Brissot? Comment se fait-il que Louvet ait cherché à
accréditer le bruit que nous voulions élever d’Orléans à la royauté? Comment se
fait-il que Louvet, qui sait fort bien que, dans l’assemblée électorale, j’ai
voté contre Egalité, ait répandu dans ses libelles que je veux donner la
couronne à d’Orléans?

Voici les conséquences que je tire de tout cela: c’est que la motion faite ce
matin n’a été qu’une comédie, comme beaucoup d’autres: c’est que cette motion
cache un piège où l’on voulait entraîner les patriotes. Le but de cette faction
est de se donner un air républicain; et, pour arriver à ce but, elle veut nous
imputer tous les projets qu’elle médite elle-même. Le but de cette faction,
c’est de jeter dans les esprits un peu crédules les alarmes que répandent
quelques mots dont elle se sert. On a parlé de dictature; on a vu que cette
calomnie ne faisait pas fortune; en conséquence, on veut faire mouvoir un autre
ressort: on veut nous appeler la faction orléaniste. Le but des Brissotins est
d’anéantir le peuple en faisant alliance avec un tyran, quel qu’il soit. Cette
observation peut répandre quelques lumières. Quant à moi, j’avais depuis
longtemps le projet de demander l’exil d’Egalité et de tous les Bourbons; et
cette demande n’est point inhumaine comme on vous l’a dit, car ils peuvent se
réfugier à Londres, et la nation peut pourvoir d’une manière honorable à la
subsistance de la famille exilée. Ils n’ont point démérité de la patrie; leur
exclusion n’est point une peine, mais une mesure de sûreté, et si les membres de
cette famille aiment, non pas les Brissotins, mais les véritables principes, ils
s’honoreront de cet exil, car il est toujours honorable de servir la cause de la
liberté; car son exil ne durerait sûrement que pendant les dangers de la patrie,
et elle serait rappelée lorsque la liberté aurait été raffermie.

Actuellement voici les dangers de la motion de Louvet. Le but de cette motion
est de chasser de la .Convention les meilleurs patriotes; car après avoir chassé
Egalité, on voudra encore en chasser d’autres; et lorsqu’ils auront empoisonné
l’opinion publique, ils leur sera facile de faire renvoyer les vrais patriotes
et les vrais amis du peuple, jusqu’à ce qu’ils restent seuls maîtres du champ de
bataille. Déjà ils ont posé en principe que dès qu’une fois le nom d’un homme
pouvait alarmer ses concitoyens, on pouvait le chasser par la voie de
l’ostracisme. Bois-Guyon a soutenu ces principes dans la _Chronique de Paris_,
Louvet les a développés dans ses libelles contre moi; mais, je le déclare,
toutes ces raisons ne doivent point nous empêcher de voter pour les principes de
Buzot; je déclare que si les conséquences de ces principes pouvaient s’appliquer
un jour contre les amis de la liberté, contre moi-même, je m’y soumettrais avec
joie, et je consentirais volontiers à un exil pour le bien de ma patrie; je
vivrais heureux dans cet honorable exil, pourvu que je pusse y trouver un asile
obscur contre les: persécutions des Brissotins.

J’invite donc mes collègues à voter pour le projet de décret présenté par Buzot;
je les invite en même temps à s’opposer aux conséquences que les Brissotins
veulent en tirer contre les meilleurs amis du peuple.