Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours sur l’influence de la calomnie sur la révolution, prononcé au Club des
Jacobins le 28 octobre 1792.

Citoyens,

Je veux vous entretenir aujourd’hui d’un sujet qui n’a point encore été traité,
que je sache, par aucun écrivain politique. Je parle du pouvoir de la calomnie.
Il fallait une révolution telle que la nôtre pour le déployer dans toute son
étendue. Je vais vous révéler les prodiges qui l’ont signalé; et vous
conviendrez que ce sera puissamment contribuer aux progrès de l’esprit public et
de la vérité.

Sous le régime despotique, tout est petit, tout est mesquin; la sphère des
vices, comme celle des vertus, est étroite. Sous l’ancien gouvernement, la
puissance de la calomnie se bornait à diviser les frères, à brouiller les époux,
à élever la fortune d’un intrigant sur la ruine d’un honnête homme; elle
n’opérait de révolutions que dans les antichambres et dans le cabinet des rois;
le plus noble de ses exploits consistait à déplacer des ministres ou à chasser
des courtisans. Notre révolution lui a ouvert une immense carrière. Ce ne sont
plus des individus, c’est l’humanité elle-même qui est devenue l’objet de ses
trames perfides. Compagne inséparable de l’intrigue, elle a embrassé, comme
elle, l’univers dans ses complots. Toutes les factions qui se sont élevées,
l’ont invoquée tour à tour pour combattre la liberté.

L’opinion avait donné le branle à la révolution; l’opinion pouvait seule
l’arrêter; chaque parti devait donc naturellement faire tous ses efforts pour
s’en emparer. Les intrigants savaient bien que la multitude ignorante est portée
à lier les principes politiques avec les noms de ceux qui les défendent; ils se
sont appliqués surtout à diffamer les plus zélés partisans de la cause
populaire. Ils ont fait plus, ils ont calomnié la liberté elle-même. Mais
comment déshonorer la liberté? Comment diffamer même ceux qui défendent
publiquement sa cause? Il n’était qu’un seul moyen d’y réussir, c’était de
peindre chaque vertu sous les couleurs du vice opposé, en l’exagérant jusqu’au
dernier excès. C’était d’appeler les maximes de la philosophie appliquées à
l’organisation des sociétés politiques, une théorie désorganisatrice de l’ordre
public; de nommer le renversement de la tyrannie, anarchie, le mouvement de la
révolution, troubles, désordres, factions; la réclamation énergique des droits
du peuple, flagorneries séditieuses; l’opposition aux décrets tyranniques qui
réduisaient la plus grande partie des citoyens à la condition d’ilotes,
déclamations extravagantes ou ambitieuses; c’était, en un mot, de flétrir les
choses honnêtes et louables, par des mots odieux, et de déguiser tous les
systèmes de l’intrigue et de l’aristocratie, sous des dénominations honorables;
car on connaît l’empire des mots sur l’esprit des hommes. Or, les hommes de la
révolution étaient les hommes de l’ancien régime; et partout où il y a un sot,
un homme faible ou pervers, la calomnie et l’intrigue trouvent à coup sûr une
dupe ou un agent. Par là on trouvait le moyen de ressusciter les préjugés et les
habitudes faibles ou vicieuses de l’ancien régime, pour les opposer aux
sentiments généreux, aux idées saines et pures que suppose le règne de la
liberté. Ainsi, on faisait passer l’opinion publique par une route oblique
tracée entre les excès monstrueux de l’ancien régime et les principes du
gouvernement juste qui devait les remplacer, pour la conduire au but des
intrigants ambitieux qui voulaient la maîtriser.

Suivez les progrès de la calomnie, depuis l’origine de la révolution, et vous
verrez que c’est à elle que sont dus tous les événements malheureux qui en ont
troublé ou ensanglanté le cours. Vous verrez que c’est elle seule qui s’oppose
encore au règne de la liberté et de la paix publique.

N’est-ce pas la calomnie qui, par la bouche des prêtres, peignant les travaux de
l’Assemblée constituante, comme autant d’attentats contre la morale et contre la
divinité, arma la superstition contre la liberté, qui fit couler le sang dés
citoyens à Nîmes, à Montauban, et dans plusieurs contrées de l’empire français?

N’est-ce pas la calomnie qui arrêta longtemps les progrès de l’esprit public,
tantôt en flétrissant du nom de régicides les premiers représentants de la
nation, qui n’osaient pas même toucher à la royauté, tantôt en présentant les
défenseurs des droits de l’humanité comme les perturbateurs de la société, et
comme les apôtres insensés de la loi agraire?

N’est-ce pas la calomnie qui, déliant toutes les langues aristocratiques,
prêchait dès-lors la guerre civile, en excitant la haine et la jalousie des
provinces contre les Parisiens? N’est-ce pas elle qui voulait flétrir le berceau
de la liberté par ces déclamations éternelles contre les premiers actes de la
justice du peuple exercés sur quelques scélérats qui avaient conspiré sa ruine?
N’est-ce pas elle qui éleva une barrière entre la révolution et les autres
peuples de l’Europe, en leur montrant sans cesse la nation française comme une
horde de cannibales, et le tombeau de la tyrannie comme le théâtre de tous les
crimes?

Je viens de vous développer le système des champions déclarés du despotisme et
de l’aristocratie. La Fayette vint, et le perfectionna. Personne, avant lui,
n’avait aussi bien connu la puissance de la calomnie, ni l’art de la mettre en
oeuvre. La cour avait cultivé les heureux talents qu’il avait reçus de la
nature.

Tout le monde connaît maintenant quel était l’objet de ses vues politiques. Ce
petit émule de Monk ou de Cromwell, qui n’était pas plus le chef que
l’instrument de la faction qu’il avait embrassée, voulait créer un parti mitoyen
entre l’aristocratie hideuse de l’ancien régime et le peuple, et l’appuyer de
toute la puissance royale, en faisant entrer Louis XVI dans ce projet. Or, pour
le réaliser, il fallait encore commencer par présenter le parti du peuple
lui-même, comme une faction. Il fallait travestir la morale de l’égalité et de
la justice sociale, en système de destruction et d’anarchie, peindre les plus
zélés défenseurs de la liberté, soit dans l’Assemblée constituante, soit dans
Paris, soit dans tout l’empire, sous des traits effrayants pour l’ignorance et
pour les préjuges. On les montrait aux grands propriétaires comme les flatteurs
des artisans et des pauvres; aux marchands, comme les fléaux du commerce; aux
hommes pusillanimes, comme les auteurs de tous les mouvements de la révolution,
et comme les perturbateurs de la paix publique; à tous, comme des extravagants
ou comme des séditieux. Le chef-d’oeuvre de la politique de ce parti fut de
faire servir à ses projets le nom des lois et le prestige de la constitution
même. Tandis qu’il mettait tout en oeuvre pour la modifier, selon leurs vues
ambitieuses et les intérêts de la cour, il s’attachait à persuader que les amis
de la liberté, dont le seul voeu était alors de la voir exécuter d’une manière
loyale et populaire, n’avaient d’autre but que de la détruire. Cette
constitution, dont tous les vices étaient son ouvrage, devint bientôt, entre ses
mains, un instrument de tyrannie et de proscription. Toujours nulle pour
protéger les patriotes persécutés, elle était toujours active pour justifier
tous les attentats contre la liberté, pour pallier tous les complots de la cour
et de l’aristocratie,

Par ce système de calomnie, on fournit à tous les mauvais citoyens, trop
prudents ou trop lâches pour arborer ouvertement les livrées de l’aristocratie,
le moyen de combattre la liberté sans paraître déserter ses drapeaux. On détacha
de la cause populaire tous les hommes timides, faibles ou prévenus. Les riches,
les fonctionnaires publics, les égoïstes, les intrigants ambitieux, les hommes
constitués en autorité, se rangèrent en foule sous la bannière de cette faction
hypocrite, connue sous le nom de _modérés_, qui seule a mis la révolution en
péril.

Ainsi on voit que la calomnie est encore la mère du feuillantisme, ce monstre
doucereux qui dévore en caressant, et qui a pensé tuer la liberté naissante, en
secouant sur son berceau tous les serpents de la haine et de la discorde. C’est
la calomnie qui fonda ces clubs anti-populaires, destinés à assurer l’empire de
la faction, en dégradant l’opinion publique; c’est elle qui poursuivit, avec un
si long et si ridicule acharnement, les jacobins et les sociétés populaires pour
anéantir, avec eux, le patriotisme et le peuple.

N’est-ce pas la calomnie qui avait prépare ces forfaits, plus abominables
encore, lorsque La Fayette et ses complices égorgèrent, sur l’autel de la
patrie, cette multitude de patriotes, paisiblement assemblés, pour provoquer,
par une pétition, le jugement de Louis XVI? Comme en un moment elle couvrit
toute la France d’un voile funèbre! Avec quelle facilité elle rendit tous les
défenseurs de la liberté, les objets de la prévention et de la haine publique,
sous les noms _de factieux, de républicains, etc., etc., etc_.

C’est la calomnie seule qui fit absoudre la tyrannie et la trahison, dans la
personne du dernier de nos rois. Quel est donc son fatal ascendant, puisqu’alors
réclamer, dans la tribune de l’Assemblée constituante, la juste sévérité des
lois et des droits de la nation outragée, ne paraissait, aux représentants de la
nation, qu’un langage séditieux, qu’un projet coupable de renverser toutes les
lois et de dissoudre l’état? Quel est ce pouvoir magique de changer la vertu en
vice, et le vice en vertu! de donner à la sottise, à la corruption et à la
lâcheté, le droit d’accuser hautement le courage, l’intégrité et la raison! J’ai
vu ce scandale. J’ai vu les délégués d’un grand peuple, vils jouets de perfides
charlatans qui trahissaient la patrie, redouter, calomnier le peuple, déclarer
la guerre à ceux de ses mandataires qui voulaient rester fidèles à sa cause;
leur imputer à crime, et l’estime de leur concitoyens, et les moments spontanés
de l’indignation publique, provoqués par la tyrannie; croire stupidement à tous
ses fantômes de complots, de brigandage, de dictature, dont on les épouvantait;
je les ai vus applaudir eux-mêmes à leur sagesse, à leur modération, à leur
civisme, lorsqu’ils renversaient, de leurs propres mains, les bases sacrées de
la liberté qu’ils avaient fondée. Je m’en souviens encore, le lendemain de ce
jour cruel, qui éclaira le massacre des meilleurs citoyens, dont la démarche
légitime nous était aussi étrangère que le crime de leurs bourreaux, j’ai vu
Pétion, qui alors luttait aussi contre les intrigants, accueilli par les
sénateurs français, à peu près comme Catilina le fut un jour par le sénat
romain. Moi-même j’éprouvai le même sort; et de plus, la coalition coupable qui
maîtrisait l’Assemblée constituante, ces mêmes hommes, que la république a
proscrits, comme des traîtres, agitèrent sérieusement, avec nos collègues, dans
leur club anti-révolutionnaire, la question de faire rendre contre moi un décret
d’accusation; et, s’il eût été proposé, ce n’eût peut-être pas été la justice
qui aurait arrêté l’Assemblée nationale, mais quelque reste de pudeur.

C’est la calomnie qui, alors, éleva le monstrueux ouvrage de la révision de
l’acte constitutionnel.

C’est elle qui, avant cette époque, avait assassiné, à Nancy, les plus zélés
défenseurs de la liberté; c’est elle qui immola ou chassa de nos armées, avec
des cartouches infamantes, par les jugements iniques et par les ordres
.arbitraires de l’aristocratie, les soldats les plus dévoués pour la cause
publique. C’était elle, qui, dans toutes ces occasions, dictait les lettres des
officiers de l’armée, les rapports des ministres, des corps administratifs, les
discours des législateurs qui prostituaient leur organe à l’intrigue. C’est elle
qui remplit nos cachots des citoyen» dont les tyrans redoutaient l’énergie,
c’est elle qui, depuis le commencement de la révolution, à fait couler cent fois
le sang du peuple, au nom d’une loi barbare dont le nom seul déshonore les
législateurs français.

Dieux! à quelles méprisables causes tiennent les malheurs des nations! et comme
le philosophe doit sourire de pitié, lorsqu’il voit de près les vils ressorts
des grands événements, qui changent quelquefois la face du globe! La Fayette fut
deux ans, au moins, un grand homme et le héros des deux mondes. Le mérite de
bien payer, ou de caresser des faiseurs de journaux, lui tint lieu de talents et
de vertus; et peu s’en fallut que ce petit homme s’élevât à la dictature, sur
des tas de pamphlets. Les folliculaires tiennent dans leurs mains la destinée
des peuples. Ils font ou défont les héros, comme un certain Warwic faisait et
défaisait les rois. Aussi, comme les princes calculent leurs forces par la
multitude de leurs soldats et par les ressources de leurs finances, les chefs
des factions rivales, parmi nous, calculent les leurs par le nombre de leurs
écrivains et par les moyens pécuniaires qu’ils ont de les alimenter. La Fayette
était pénétré de ces grands principes; il sut s’environner d’une armée de
journalistes; _la Gazette Universelle_, _l’Ami des Patriotes_, _le Journal de
Paris_, _la Chronique_, _Monsieur Perlet lui-même_, et tant d’autres firent à
son parti plus de conquêtes, dans l’espace de quelques mois, qu’il n’en eût pu
faire lui-même à la révolution, durant un demi-siècle, même à la tête d’une
armée française.

Indépendamment de ces grands moyens, il avait fondé les plus belles fabriques,
et les plus magnifiques arsenaux que l’on eût encore vus, de libelles, soit
laudatifs, soit vitupératifs, soit éphémères, soit périodiques, qu’il pouvait
transporter, à chaque instant, aux extrémités de l’empire, soit par le ministère
de ses aides de camp, soit par celui du gouvernement, Je n’ai pas besoin
d’observer qu’il n’oubliait pas de tirer parti de son crédit à la cour et de ses
rapports avec la liste civile, pour étendre chaque jour ces utiles
établissements.

Cependant, comme la vérité a aussi sa puissance et ses soldats, la petite
phalange des jacobins et des défenseurs de la liberté le harcelait dans sa
marche avec assez de succès. ll ne put jamais l’entamer, aussi longtemps qu’il
demeura séparé d’une autre faction, qui combattait quelquefois avec les
patriotes pour arriver à la domination par une autre route.

Je parle de celle qui avait pour chefs les Lameth, Barnave et Duport. Mais,
lorsque quelque temps avant la fuite de Louis XVI, elles se confédérèrent pour
accabler le parti du peuple, les Lameth renforcèrent le corps d’armée des
libellistes de La Fayette, par la jonction de ceux qui étaient à leur solde, et
surtout du _Logographe_, journaliste très fidèle, car il remplissait
scrupuleusement l’engagement qu’il avait contracté avec le maître de la liste
civile, de défigurer les opinions des députés patriotes et d’embellir celles des
orateurs vendus à la cour* [* On trouve la preuve authentique et littérale de ce
fait dans les papiers dont la nation doit la découverte à la fermeté
inébranlable et à l’infatigable vigilance du comité de surveillance de la
commune de Paris.].

Ce fut alors que les deux factions combinées, retranchées sous le château des
Tuileries, et à l’abri de la partie de la constitution qui protégeait le
despotisme royal, tombèrent sur les patriotes avec toutes leurs forces, et
remportèrent les victoires du Champ-de-Mars, de l’inviolabilité absolue et de la
révision. Ce fut alors que la France entière fut désolée par l’épidémie du
feuillantisme.

Durant cette période, La Fayette et ses alliés régnèrent en effet sur la France.
Il était le héros, le libérateur de la nation Il parut au milieu du corps
législatif; le président lui dit: “la nation montrera, avec fierté, à ses amis
et à ses ennemis la constitution et La Fayette;” et le corps législatif
applaudit avec transport. Il vint une autre fois traiter les représentants du
peuple beaucoup plus durement que Louis XIV ne harangua le parlement de Paris,
le jour où il vint le visiter, le fouet à la main; et les représentants du
peuple se prosternèrent devant lui un peu plus bas que le parlement de Paris
devant Louis XIV. Pendant toute la durée de son empire, toute parole, tout écrit
qui attaquait La Fayette, était un crime. Tous les patriotes, dont les cachots
regorgeaient, le savent bien. Médire de La Fayette, c’était _détruire la
discipline militaire_, c’était _favoriser Coblentz et l’Autriche_, c’était
_prêcher l’anarchie et bouleverser l’Etat_. Aujourd’hui encore, il ne resterait
à ceux qui avaient le courage de dénoncer ses crimes passés, et de prédire ceux
qu’il méditait, que le nom de fous ou de factieux, s’il n’avait pris le soin de
se dénoncer lui-même, et s’il n’avait voulu abuser trop brusquement de la
crédulité, j’ai presque dit de la stupidité publique. Le peuple de Paris, qui le
détestait depuis longtemps, quand on l’adorait ailleurs, et les fédérés des
autres départements, aidés par La Fayette lui- même, renversèrent le monstrueux
édifice de sa réputation et de sa fortune, qui ne tomba qu’avec le trône.

Toutes les factions ont-elles été ensevelies sous ses ruines? L’égoïsme,
l’ambition, l’ignorance, tous les préjugés et toutes les passions ennemies de
l’égalité, ont elles disparu avec La Fayette? Non, son esprit vit encore au
milieu de nous; il a laissé des héritiers de son ambition et de ses intrigues.
Et quels succès ne peuvent-ils pas se promettre encore, avec un peuple aussi
confiant, aussi léger que généreux, qui a longtemps encensé de si ridicules
idoles? Que dis-je? Otez le mot de république, je ne vois rien de changé. Je
vois partout les mêmes vices, les mêmes cabales, les mêmes moyens, et surtout la
calomnie. Vous qui vous dis posez à me démentir, si vous êtes de bonne foi,
apprenez à vous défier de vous mêmes; songez que votre usage est d’apercevoir la
vérité deux ans trop tard; songez qu’il est bien des intrigues funestes dont
vous favorisiez le succès par voire nonchalante incrédulité, et que j’ai
dévoilées. Si vous êtes de mauvaise foi, je vous récuse; ce que je vais dire
vous intéresse. Qui que vous soyez, qu’aurez-vous à répondre à des faits? Que
direz vous, quand je vous aurai démontré qu’il existe une coalition _de
patriotes vertueux, de républicains austères_, qui perfectionne la criminelle
politique de La Fayette et de ses alliés, comme ceux-ci avaient perfectionné
celle des aristocrates déclarés. Je n’aurai pas même besoin de vous les nommer,
vous les reconnaîtrez à leurs oeuvres.

Que dis-je? Dans tout ce que je viens de dire jusqu’ici, n’avez-vous pas cru
lire l’histoire des intrigants du jour? N’avez-vous pas reconnu leur tactique et
leur langage?

Après la révolution du 14 juillet, vous avez entendu les aristocrates crier à
l’anarchie, parler de démagogues incendiaires; déplorer éternellement le
brûlement de quelques châteaux et la punition de quelques scélérats. Vous avez
vu La Fayette et ses complices commenter ensuite ce texte à leur manière et dans
le même esprit.

Que fait la faction nouvelle depuis la révolution du 10 août? Elle crie à
l’anarchie, parle sans cesse d’un parti désorganisateur, de démagogues forcenés,
qui égarent et qui flattent le peuple. Brigandage, assassinats, conspirations,
voilà toutes les idées dont elle entretient sans cesse les quatre-vingt trois
départements. Seulement, au mot de factieux, usé par ses prédécesseurs, elle a
substitué celui d’agitateurs, un peu moins trivial; car, elle sait, comme eux,
que c’est avec des mots qu’on conduit les sots et les ignorants, Et à qui
adresse-t-elle ces reproches? Aux aristocrates, aux émigrés, aux royalistes?
Non. Aux feuillants; aux modérés hypocrites, aux patriotes dont le zèle
républicain remonte jusqu’au dix août? Non. Aux patriotes qui, depuis le
commencement de la révolution, étrangers à toutes les factions,
imperturbablement attachés à la cause publique, ont marché par la même route au
but unique de toute constitution libre, le règne de la justice et de l’égalité;
à ceux qui se sont montrés dans la révolution du 10 août, et qui veulent qu’elle
ait été faite pour le peuple, et non pour une faction; enfin à ceux-là même qui
furent les objets éternels des persécutions de La Fayette, de la cour et de tous
leurs complices.

Les aristocrates et les feuillants trouvaient toujours quelques motifs pour
méconnaître les droits du peuple, ou pour avilir son caractère.

Les intrigants de la république les copient, en cela, avec une exactitude
servile. Comme leurs devanciers, ils déclament contre le public qui assiste aux
séances de l’assemblée nationale. Ils n’ont pas dédaigné d’adopter les bons mots
dos plus insolents détracteurs du peuple. Comme eux, ils s’égaient sur _le
souverain des tribunes_, sur _le souverain de la terrasse des feuillants_.
D’André et Mauri auraient le droit de poursuivre, comme plagiaires, tels
journalistes, prétendus patriotes, que leurs lecteurs peuvent reconnaître à ce
trait.

Les aristocrates et les feuillants osaient imputer aux amis de la liberté
l’absurde projet de la loi agraire. Mais c’était en rougissant, et dans les
ténèbres, qu’ils faisaient circuler cette calomnie. Les intrigants de la
république l’ont affichée sur les murs de Paris; ils l’ont fait débiter à
l’assemblée législative où ils dominaient, par un ministre qui est leur
créature, et c’est contre l’assemblée électorale même du département de Paris
qu’ils ont osé diriger cette absurde inculpation, démentie par la notoriété
publique et par l’indignation universelle. Il y a plus, lorsqu’immédiatement
avant le décret de l’abolition de la royauté, provoqué par un député de Paris,
un autre député du même département, connu par les grands services qu’il a
rendus à la révolution, eut fait décréter que toutes les propriétés étaient sous
la sauvegarde de la nation, n’a-t-on pas vu l’un des journalistes et des
coryphées de la coalition dont je parle, membre aussi de la convention
nationale, imprimer le lendemain que cette motion n’avait point été faite de
bonne foi.

Vous avez vu les aristocrates et les feuillants déclamer éternellement contre
Paris. Les intrigants de la république déclament éternellement contre Paris,
avec cette différence que, de la part des premiers, ce n’était que des
déclamations, et que, de la part des autres, c’est une conspiration contre Paris
et contre la république entière.

Voyez avec quel acharnement ils accusent cette cité du projet insensé de vouloir
subjuguer la liberté du peuple français, au moment où elle vient de l’enfanter.
Voyez comme ils lui reprochent son opulence, quand elle s’est ruinée pour la
défense de la cause commune. Voyez comme ils érigent en privilège odieux le
séjour fortuit de l’assemblée représentative dans son sein, lorsque c’est à
cette circonstance que sont dus, eu partie, et la naissance et les progrès de la
révolution. Voyez comme ils vont jusqu’à lui faire un crime même de rappeler ses
services et ses sacrifices pour répondre à leurs calomnies. Prennent-ils même le
soin de dissimuler que c’est en haine de la liberté qu’ils lui déclarent la
guerre? Et pourquoi donc ne cessent-ils d’outrager le conseil général de la
commune, qui s’est dévoué à toutes les fureurs de la cour dans la nuit du 9 au
10 août; qui a donné à cette immortelle révolution le mouvement nécessaire pour
foudroyer le despotisme? Pourquoi ne cessent-ils d’outrager les sections qui
l’ont choisi; les sections qui ont choisi ces mêmes électeurs qu’ils ont diffamé
avec tant d’audace; qui ont ratifié solennellement, par elles-mêmes, le choix de
ces mêmes députés qu’ils ne rougissent pas de proscrire; ces sections enfin qui
ont mérité la reconnaissance, non du peuple français, mais de l’humanité, par la
profonde sagesse avec laquelle elles ont préparé, pendant plus de quinze jours,
la dernière révolution; par le courage sublime avec lequel elles ont donné
solennellement à toute la France le signal de la sainte insurrection qui a sauvé
la patrie? Tandis que les Parisiens, unis avec les fédérés, terrassaient le
despotisme; tandis qu’ils envoyaient quarante mille défenseurs intrépides pour
combattre les ennemis de l’Etat, de lâches libellistes soulevaient contre eux
les Français des autres départements, remplissaient de ridicules terreurs et de
fatales préventions les députés qui devaient composer la convention nationale,
et jetaient partout le germe de la discorde et de tous les maux qui la suivent.
Si la convention nationale n’a rien fait encore qui réponde ni à la hauteur de
la nouvelle révolution, ni à l’attente du peuple français, il n’en faut pas
chercher la cause ailleurs que dans la confiance avec laquelle un grand nombre
de ses membres s’est abandonné aux guides infidèles qui les avaient trompés
d’avance. Comment s’occuper du bonheur de la nation et de la liberté du monde?
lorsqu’on n’est occupé qu’à faire le procès au patriotisme parisien; lorsqu’au
milieu du calme profond dont on est environné, on attend sans cesse les orages
dont on a tant entendu parler, et ces terribles agitateurs dont une coalition
intrigante nous entretient tous les jours; lorsqu’on semble regretter de ne les
rencontrer nulle part? Arrive t-il dans le fond de quelque département un de ces
mouvemens inséparables de la révolution qui, dans tout autre moment, ne serait
pas même aperçu? un ministre ne manque pas d’en faire à l’assemblée un récit
épouvantable, et les intrigants de la république de pérorer contre les
agitateurs de Paris? Un bateau de blé est il arrêté par un peuple alarmé pour sa
subsistance? ce sont les agitateurs de Paris? Des soldats sont-ils accusés
d’insubordination justement ou injustement? ce sont les agitateurs de Paris?
Cent mille Français infortunés sont-ils à la veille de manquer de pain par la
faillite des directeurs d’une banqueroute publique, croyez-vous que les
intrigants s’occuperont des moyens de les secourir? Ils ne songeront qu’à
déclamer contre la commune de Paris, qui n’en est aucunement coupable. Une
pétition qui, dans la bouche de tout autre, eût obtenu des-éloges, est-elle
présentée par des citoyens de Paris? le président la calomnie par une réponse
insidieuse et préparée, et la faction la dénonce à la France entière. Des
citoyens, des magistrats ont-ils mérité l’estime de la république, par la
vigilance courageuse avec laquelle ils ont découvert et étouffé les
conspirations de la cour dont ils apportent les preuves authentiques? il n’est
question que de leur faire le procès; c’est le comité de surveillance de la
commune de Paris. Des ouvriers du camp, qui manquent notoirement de travail,
viennent-ils spontanément et paisiblement présenter à l’assemblée une pétition
légitime? c’est une émeute excitée par les députés de Paris. Un membre apprend
que quatre mille ouvriers sont en insurrection sur la place Vendôme, l’assemblée
s’alarme. Il n’y a pas un seul ouvrier. Une autre fois, un autre membre vient
annoncer que le peuple s’est révolté au Palais-Royal. Le Palais-Royal est calme
et désert.

Que serait-ce donc, s’il arrivait, en effet, quelque mouvement partiel qu’il
serait impossible de prévoir ou d’empêcher? C’est alors qu’il serait prouvé, aux
yeux de tous les départements, que rien n’est exagéré dans le portrait hideux
qu’ils ont tracé des horreurs dont Paris est le théâtre, et que les
représentants de la république doivent le fuir, en secouant la poussière de
leurs pieds. Voilà l’événement que les intrigants de la république attendent
avec impatience. Heureusement jusqu’ici les citoyens semblent avoir deviné leur
intention. Ce peuple si féroce a lutté contre la misère; il a imposé silence à
l’indignation que pouvaient exciter toutes ces lâches persécutions; et ce n’est
pas le moindre prodige de la révolution, que ce calme profond qui règne dans une
ville immense, malgré tous les moyens qu’ils emploient chaque jour pour exciter
eux- mêmes quelque mouvement favorable à leurs vues perfides. C’était là encore
un des principaux points de la politique de La Fayette, de provoquer lui-même
quelques troubles pour effrayer l’Assemblée nationale et tous les gens
paisibles, et pour les imputer ensuite aux patriotes. Or, ils savent encore
imiter en cela ce conspirateur, leur ancien ami, et peut-être plus près de
l’être encore qu’on ne le pense.

Mais la tranquillité publique les irrite; ils n’en sont que plus ardents à
calomnier les Français de Paris; et ce cri séditieux, par lequel l’un des leurs
dans la tribune de l’assemblée nationale osa formellement inviter tous les
départements à se liguer contre Paris, est tous les jours répété de mille
manières différentes dans toute l’étendue de la république,

Ah! du moins les aristocrates, même les plus décriés de l’assemblée
constituante, convenaient qu’on pouvait vivre paisiblement à Paris, même en
insultant à la révolution. J’ai vu l’abbé Mauri et ses pareils, après avoir
blasphémé contre le peuple, s’étonner de la sécurité avec laquelle il traversait
tous les jours une multitude immense de citoyens qui savaient les apprécier. Et
lorsqu’il s’avisait, par hasard, de menacer le peuple assemblé, en lui montrant
les pistolets dont il était muni, je l’ai vu rendre hautement justice aux
citoyens armés de Paris, qui l’avaient soustrait facilement à la juste
indignation qu’il venait de provoquer.

Les intrigants de la république n’ont pu parvenir encore à exciter ces marques
du mépris public, dont ils paraissent assez jaloux. Le zèle inquiet du
patriotisme ne forme même plus, dans les lieux voisins de la salle, ces groupes
nombreux tant calomniés par les ennemis de la révolution; et ils n’ont pas le
désagrément insigne de rencontrer des citoyens assemblés sur leur passage.
N’importe, ils ne cessent d’entretenir la France entière des périls
épouvantables auxquels leurs personnes sacrées sont exposées. Combien l’abbé
Mauri doit paraître aimable aux parisiens, auprès de tels républicains qui
occupent chaque jour la tribune nationale!

La Fayette et ses amis avaient bien imaginé de s’environner quelquefois d’un
plus épais bataillon de gardes nationales parisiennes, sous le prétexte de
garder les représentants de la nation. Mais ils ne s’avisèrent jamais de créer
pour eux une maison militaire, et des gardes du corps attachés au service des
députés. Jamais ils ne songèrent à appeler à eux les départements, pour les
défendre contre Paris. Tous ces tyrans constitutionnels étaient des princes
débonnaires en comparaison des petits tyrans de la république. Sans doute, les
personnes de ces derniers sont d’une bien autre importance que celles des
législateurs précédents, et ce serait manquer à l’espèce humaine toute entière
de confier ce dépôt sacré à une seule cité: il faut que tous les départements
français partagent l’honneur de leur conservation; ils se trompent, il faut que
ce soit toutes les nations du monde.

Encore s’ils n’étaient que ridicules! mais quelle profonde perversité! Quel
mépris de la pudeur et des lois les plus saintes! Voyez comme ils se jouent de
la majesté des représentants de la nation française! Comme ils leur présentent
aujourd’hui brusquement à sanctionner leur honteux projet; comme ils lui en
interdisent ensuite la discussion au moment où ils s’aperçoivent que l’opinion
publique en éclaire toute la turpitude, ou que le seul instinct de la probité le
rejette. Comptez, si vous le pouvez, tous les petits moyens qu’ils ont en vain
tentés pour l’extorquer à la convention nationale. Mais ils savent bien se
passer de son aveu, et, tandis qu’ils soumettaient cette question à ses
lumières, ils la méprisaient assez pour appeler autour d’elle, à son insu, et
contre toutes les lois, des corps d’armée considérables. Ne les craignons pas,
ils sont composés de citoyens; mais hâtons-nous de les détromper. Jugez par
certaines démarches, jugez, par les discours de certains individus, de l’astuce
avec laquelle quelques intrigants cherchent à les égarer. A chaque instant, ils
versent dans leurs coeurs tous les poisons de la haine et de la défiance; que ne
font-ils pas déjà pour engager des rixes funestes, et souffler le feu de la
guerre civile? Ah! Français, qui que vous soyez, embrassez-vous comme des
frères, et que cette sainte union soit le supplice de ceux qui cherchent à vous
diviser.

Ils veulent qu’on les garde. Quel crime veulent-ils donc commettre?

Ils veulent quitter Paris; ils ne dissimulent plus ce projet; ils ont raison.
C’est à eux de réaliser le voeu secret que formaient sans doute ces premiers
ennemis de la révolution, que je crois quelquefois avoir outragés en les
comparant à eux. Dans le fait, ce n’est point au milieu d’un peuple immense,
éclairé, accoutumé à démêler le fil des intrigues, et dont ils sont déjà connus;
ce n’est point dans une cité, qui est, pour ainsi dire, le rendez-vous de tous
les Français; ce n’est point sous les regards les plus perçants et les plus
vastes de l’opinion publique qu’il faut rester, lorsqu’on a quelque trame
ténébreuse à ourdir. Paris fut tour à tour l’accueil de l’aristocratie ancienne,
du despotisme royal et de la tyrannie constitutionnelle; il serait encore celui
de toutes les tyrannies nouvelles. Qu’ils partent donc. Qu’ils cessent de
fatiguer la nation par de vaines terreurs, par les misérables artifices qu’ils
emploient chaque jour pour parvenir à ce but. Qu’ils partent. Où vont-ils? Dans
quelle contrée bien froide, bien inaccessible aux ardeurs du patriotisme ou à la
lumière de la philosophie; dans quelle ville bien ignorante ou bien travaillée
par leurs manoeuvres, vont-ils exercer leur heureux talent pour la calomnie,
pour la fraude et pour l’intrigue? Où vont-ils se cacher pour démembrer l’Etat
et pour conspirer contre la liberté du monde?

Plus criminels dans leurs moyens que toutes les factions qui les ont précédés,
auraient-ils des vues funestes? Mais quelle différence y a-t-il entre les
factions? Les autres se disputaient le fantôme du monarque pour exercer
l’autorité sous son nom, ceux-ci veulent régner sous un autre titre; et si, pour
conserver la puissance, il leur fallait rétablir un roi, pourraient-ils hésiter?
A quoi sert en effet l’empire de la justice et de l’égalité! Il n’est bon que
pour le peuple, et quand le peuple est ce qu’il doit être, les ambitieux, les
hommes cupides et corrompus ne sont rien.

Aussi les voyez-vous former un parti mitoyen entre l’aristocratie rebelle et le
peuple, ou les francs républicains. Observez s’ils ne caressent pas toujours les
personnages les plus puissants de la république, si ce ne sont pas ceux-là
qu’ils fréquentent, qu’ils favorisent eu toute occasion. Observez si ce n’est
pas à eux que se rallient les riches, les corps administratifs, les
fonctionnaires publics et les citoyens qui inclinent aux idées aristocratiques,
tous ceux même qui jadis suivaient le parti des intrigants auxquels ils ont
succédé. Enfin, ils sont les honnêtes gens, les gens comme il faut de la
république; nous sommes les sang-culottes et la canaille.

Sont-ils moins puissants que leurs prédécesseurs? Ils le sont beaucoup plus. Ils
nous accusent de marcher à la dictature, nous, qui n’avons ni armée, ni trésor,
ni places, ni parti; nous, qui sommes intraitables comme la vérité, inflexibles,
uniformes, j’ai presque dit insupportables, comme les principes. Mais voyez en
quelles mains sont passés tout le pouvoir et toutes les richesses. Le trésor
public, toute l’autorité du gouvernement, la disposition de toutes les places
qu’il dispense leur a été dévolue; voilà leur liste civile. Ils exercent la
puissance royale sous un autre nom. Ils dominent au conseil exécutif; ils
dominent au sein de la convention: le bureau, le fauteuil, les comités, la
tribune même semblent être devenus leur patrimoine. Parler dans l’Assemblée
nationale est moins un droit des représentais du peuple qu’un privilège réservé
à leurs amis. Etre soupçonné de vouloir contredire leurs vues, équivaut à la
privation du droit de suffrage. La loi, si on n’y prend garde, ne sera plus que
leur volonté; et pour lui donner le caractère d’un décret, et l’autorité de la
volonté générale, il leur suffira d’entretenir, dans l’assemblée des
législateurs du peuple français, un tumulte scandaleux qui favorise toutes les
intrigues; de prolonger ou de précipiter avec art la fin des délibérations, et
de déployer toutes les ressources que présentent au génie la science sublime de
poser la question, et surtout l’art de faire mourir subitement la discussion.

Malheur aux patriotes sans appui, qui oseront encore défendre la liberté! ils
seront encore écrasés comme de vils insectes. Malheur au peuple, s’il ose
montrer quelque énergie ou quelque signe d’existence! Ile savent le diviser pour
l’égorger par ses propres mains, et ils ont soif de son sang. Lorsqu’ils
luttaient contre une autre faction, et qu’ils cherchaient à transiger avec la
cour, ils étaient forcés à caresser le peuple et à ménager jusqu’à un certain
point les patriotes pour intimider leurs adversaires ou pour les combattre; et
cette lutte même des ennemis de l’égalité laissait respirer les bons citoyens.
Mais aujourd’hui qu’ils sont les maîtres, leur unique affaire est de se défaire
des plus intrépides amis de la patrie, et de les accabler du poids de leur
toute-puissance. Il est vrai que leur empire, comme celui de leurs devanciers,
est fondé sur l’erreur et doit être passager comme elle. J’ajouterai même qu’ils
sont déjà connus à Paris, Mais ne vous rassurez pas trop vite. Voyez quelle
barrière ils ont élevé entre Paris et les autres parties de la république, et ne
perdez pas de vue que leur système est précisément de fuir, d’annuler Paris pour
éteindre ce grand fanal qui devait éclairer toute la France, de manière qu’ils
semblent s’être ménagés le moyen d’échapper à l’opinion, en se réfugiant dans la
confusion qu’ils amènent et dans le chaos de la république bouleversée. Est-il
temps d’éclairer encore les citoyens des 82 départements, et d’étouffer les
dissensions funestes qu’ils cherchent à exciter? En avez-vous les moyens? Car,
ne vous y trompez pas, ce qui semble leur garantir la durée de leur puissance,
ce sont les facilités immenses qu’ils se sont ménagées dès longtemps pour
propager l’erreur et pour intercepter la vérité. Toutes les trompettes de la
Renommée, tous les canaux de l’esprit public sont entre leurs mains; et cette
confédération de tant d’écrivains perfides, soutenue par toutes les ressources
de la puissance publique, est peut- être la plus redoutable à la liberté que
toutes les conspirations de la cour.

Quels moyens nous reste-t-il donc aujourd’hui pour déconcerter leurs funestes
projets? Je n’en connais point d’autre, en ce moment, que l’union des amis de la
liberté, la sagesse et la patience. Citoyens, ils veulent vous agiter pour vous
affaiblir, pour vous déchirer par vos propres mains, et vous rendre ensuite
responsables de l’ouvrage même de leur perversité: restez calmes et immobiles.
Observez, en silence, leurs coupables manoeuvres; laissez-les se démasquer et se
perdre eux-mêmes par leurs propres excès. Un peuple magnanime et éclairé est
toujours à temps de réclamer ses droits et de venger ses injures. Eclairez-vous,
éclairez vos citoyens autant qu’il est en votre pouvoir; dissipez l’illusion sur
laquelle se fonde l’empire de l’intrigue, et il ne sera plus.

Passer la vérité, en contrebande, à travers tous les obstacles que ses ennemis
lui opposent; multiplier, répandre, par tous les moyens possibles, les
instructions qui peuvent la faire triompher: balancer, par le zèle et par
l’activité du civisme, l’influence des trésors et des machinations prodiguées
pour propager l’imposture, voilà, à mon avis, la plus utile occupation et le
devoir le plus sacré du patriotisme épuré; des aimes contre les tyrans, des
livres contre les intrigants; la force pour repousser les brigands étrangers, la
lumière pour reconnaître les filous domestiques, voilà le secret de triompher à
la fois de tous vos ennemis