Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé au Club des Jacobins le 10 juillet 1792.

(Sur les dangers de la patrie.)

Le moment est arrivé d’écarter tous les intérêts personnels, pour ne s’occuper
que de l’intérêt public. Ce sentiment était gravé dans tous les coeurs; un
décret solennel vient de nous en faire une obligation.

Qu’est-ce que ce décret? Est-ce une vaine formule vide de sens? Est-ce une arme
dont le despotisme compte pouvoir faire usage pour écraser la liberté, pour
opprimer ses vrais adorateurs? Non! Et ce n’est point en vain que les citoyens
des départements seront venus se rallier aux cris de la patrie en danger.

La patrie est en danger! Ces mots disent tout pour des coeurs ardents, vraiment
épris de l’amour de la patrie et de la liberté. Cette formule ne nous apprend
pas de nouveaux faits. Avant cette déclaration, nous savions qu’un général
conspirateur était à la tête de nos armées; nous savions qu’une cour corrompue
machinait sans relâche contre notre liberté et notre Constitution. Ce n’est donc
pas pour nous instruire, que l’Assemblée nationale a prononcé cette formule
imposante. Ces mots la patrie est en danger sont une exhortation à toute la
nation, de déployer toute l’énergie dont elle est capable pour prévenir ces
dangers.

La nation connaissait bien ses dangers; mais elle semblait engourdie sur le bord
de l’abîme, et l’Assemblée nationale a voulu la réveiller de sa léthargie.
Lorsque l’Assemblée nationale a prononcé sa formule, elle a voulu dire: En vain,
nous faisons de bonnes lois, si le pouvoir exécutif ne les fait pas exécuter,
s’il les entrave par des veto perfides, si des administrateurs corrompus
conspirent avec la cour pour tuer la Constitution par la Constitution; en vain
des armées de soldats patriotes et valeureux exposent leurs vies en combattant,
si l’on arrête leur marche victorieuse, ou si on ne les envoie au combat que
pour les faire succomber sous un nombre d’ennemis double du leur. Dans des
circonstances aussi critiques, les moyens ordinaires ne suffisent pas: Français,
sauvez-vous.

Ou bien cette déclaration solennelle signifie ce que je viens de dire, ou bien
elle ne serait qu’une trahison, en montrant à la nation les dangers auxquels
elle est exposée, sans lui laisser la faculté de prendre les moyens qu’elle
croira propres à la sauver. Déjà même, les ennemis de la liberté espèrent en
faire un usage meurtrier, et, quand j’ai vu à la suite de cette déclaration, un
Vaublanc proposer une adresse à l’armée, je me suis dit: puisque cette formule
n’effraie pas certaines gens, il faut qu’ils espèrent en tirer parti.

Ces hommes vous diront: “La patrie est en danger, il est vrai; mais, d’où
viennent les dangers de la patrie? Est-ce de la part de la cour? Non, car elle
veut la Constitution et l’obéissance aux lois. Est-ce de la part des prêtres qui
fomentent le feu de la guerre civile? Non? car que peuvent des êtres isolés
privés de tout moyen de séduction. Est-ce de la part de la noblesse qui voudrait
recouvrer ses privilèges? Non, car ces nobles sont à la tête de vos armées pour
soutenir la cause de l’égalité. Si la patrie est en danger, c’est de la part des
citoyens réunis en sociétés pour surveiller la conduite des fonctionnaires
qu’ils se sont choisis; c’est de la part du peuple, qui ne veut pas qu’on le
mène en aveugle; c’est de la part des magistrats du peuple, qui n’ont pas voulu
vendre ou leurs talents, ou leur silence aux conspirateurs.” Ainsi, ces hommes
ne seront pas gênés par cette formule, ils l’interpréteront comme ils
interprètent la Constitution, dans laquelle ils trouvent les moyens de la
détruire.

Pour nous, qui ne voulons que le bien général de l’humanité, la patrie est en
danger, parce qu’il existe une cour scélérate et inconvertissable; la patrie est
en danger, parce que l’idolâtrie et la séduction ont procuré à cette cour des
administrateurs assez vils pour se prosterner devant elle, et qui, à peine
sortis de ces assemblées où ils flattaient le peuple pour obtenir des places,
sont assez vils, comme les administrateurs de la Somme, du Pas-de-Calais et
autres, pour entrer dans une fédération coupable avec la cour contre la liberté.
La patrie est en danger, parce que, sur la base de la liberté, s’est élevée une
classe aristocratique d’hommes qui n’ont cherché qu’à convertir leurs frères en
cannibales; parce qu’il existe un état-major qui, quoique licencié par
l’Assemblée nationale, subsiste encore pour conspirer.

Comment la patrie ne serait-elle pas en danger, quand un général, qu’on a cru le
général des Français, et qui n’est que celui de la cour de Vienne, dont il
épouse les intérêts et emprunte le langage, foule aux pieds la nation française
en insultant ses représentants? Comment la patrie ne serait-elle pas en danger,
quand un tel homme circonvient de ses émissaires et de ses complices, un autre
général, lorsque les flammes de Courtrai sont les seuls gages que nous donnons
de notre attachement aux Brabançons, lorsque ce Jarry reste impuni, que nous
abandonnons nos conquêtes, et que nous donnons le temps aux puissances ennemies
de rassembler leurs forces?

Voilà, de l’avis de la nation, la cause de nos dangers. Nos dangers ne cesseront
donc que lorsque cette cause sera extirpée. Si l’on avait frappé ce général,
auteur de tous nos maux, la guerre serait terminée; le Brabant serait libre, il
y aurait longtemps que tous ces petits électeurs seraient sans trône et sans
sujets; la liberté serait fermement établie sur les bords du Rhin et de
l’Escaut, et formerait une barrière impénétrable d’hommes libres autour de nos
frontières.

La liberté sera en danger tant que La Fayette sera à la tête de nos armées, tant
que l’administration des départements sera confiée à des hommes assez impudents
pour oser honorer de leur persécution les magistrats que seuls le peuple honore
de son estime.

J’espère qu’avant trois jours nous seront délivrés de notre plus dangereux
ennemi, qu’un décret nous aura fait justice de La Fayette, car, sans ce décret,
comment pourrions-nous entreprendre de combattre pour la liberté? Osons nous
flatter encore que ces directoires rebelles, sinon contre l’autorité de la cour,
au moins contre la souveraineté du peuple, n’existeront pas. Espérons qu’au sein
même de l’Assemblée nationale, des hommes qui doivent au peuple toute leur
existence, n’oseront pas diviser la nation en côté autrichien et en côté
français.

Si, dans un mois, la patrie est encore en danger, si l’état des choses n’est pas
entièrement changé, il ne faudra pas dire alors la nation est en danger, il
faudra dire la nation est perdue. J’ai toujours été l’apôtre de la Constitution,
le défenseur des lois; mais la première des lois est celle sur laquelle repose
la Constitution, l’égalité, la liberté. Il faut donc la Constitution décrétée;
mais il la faut toute entière, religieusement observée pour le salut du peuple,
sans quoi le mot Constitution ne devient plus qu’un mot de ralliement pour les
factieux qui voudraient s’en emparer pour combattre la liberté. C’est dans ces
principes que j’ai rédigé une adresse aux fédérés, dont je fais faire lecture à
la société, si elle le trouve bon.

Discours prononcé au Club des Jacobins le 6 août 1792.

(Proposition de Robespierre tendant à empêcher la fuite du roi et à ce qu’il ne
lui soit fait aucun mal.)

L’attention que nous donnons ici à la discussion des mesures générales propres à
sauver l’Etat, ne doit pas empêcher qu’on ne prenne les précautions nécessaires
pour déjouer les conspirations les plus prochaines. Il en est une qui, depuis
quelque temps, ne paraît qu’ajournée, c’est le départ du roi. Des témoins qui
sont autour de moi attestent qu’ils ont vu dans la cour des Tuileries une armée
de Suisses, qu’on les a fait boire largement, qu’on leur a distribué à chacun
quinze cartouches, en leur disant que ce n’était que pour repousser ceux qui
pourraient les attaquer.

Toutes ces mesures annoncent une conspiration prochaine, contre laquelle il faut
employer autant d’énergie que de prudence.

II est quelques bons citoyens qui regardent ce départ, s’il avait lieu, comme
une chose assez indifférente: je crains même que cette opinion ne soit celle de
plusieurs députés. Quant à moi, je noe puis partager cette opinion et je crois
qu’il est important, sinon au salut public, au moins à la conservation de
beaucoup d’individus.

Le fait du départ du roi me paraît certain; si ce n’est pas pour aujourd’hui, ce
sera pour demain. Je conclus donc à ce que deux choses étant indispensablement
nécessaires; l’une d’empêcher que le roi ne parte, l’autre de veiller à ce qu’il
ne lui arrive aucun mal, ni à aucun individu de sa famille. Il est du devoir de
tout bon citoyen, de tout vrai patriote, de toutes les autorités constituées de
veiller et de surveiller le château.

Discours prononcé à la barre de l’Assemblée législative au nom des citoyens de
la place Vendôme le 13 août 1792.

Les citoyens de la section de la place Vendôme nous envoient vers vous pour
présenter à vos délibérations un objet digne de vous. Nous avons vu tomber la
statue d’un despote, et notre première idée a été d’ériger à sa place un
monument à la liberté. Les citoyens qui meurent en défendant la patrie sont au
second rang. Ceux-là sont au premier, qui meurent pour l’affranchir. Les héros
dont je parle ne valent-ils pas ceux d’Athènes et de Rome? Sachons nous estimer
ce que nous valons. Hâtez-vous d’honorer les vertus dont nous avons besoin, en
immortalisant les martyrs de la liberté. Ce ne sont pas des honneurs seulement,
c’est une apothéose que nous leur devons. Peuple, quand la tyrannie est couchée
par terre, gardez-vous de lui laisser le temps de se relever.

Nous vous proposons de décréter qu’au lieu où était la statue de Louis XIV à la
place Vendôme, il sera élevé une pyramide aux citoyens morts le 10 en combattant
pour la liberté. Les citoyens de la section voulaient élever, à leurs frais, ce
monument, mais ils ont pensé qu’à la nation seule il appartenait de la
consacrer.

(Les pétitionnaires obtinrent les honneurs de la séance, et traversèrent la
salle au milieu des applaudissements. Cette pétition fut renvoyée au comité
d’instruction publique.)

Deuxième discours prononcé à la barre de l’Assemblée au nom d’une députation de
la commune le 15 août 1792.

Si la tranquillité publique, et surtout la liberté, tient à la punition des
coupables, vous devez en désirer la promptitude, vous devez en assurer les
moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n’a pas encore été
satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles semblent s’y opposer. Le
décret que vous avez rendu nous semble insuffisant; et, m’arrêtant au préambule,
je trouve qu’il ne contient point, qu’il n’explique point la nature, l’étendue
des crimes commis dans la journée du 10 août, et c’est trop restreindre la
vengeance du peuple; car ces crimes remontent bien au-delà. Les plus coupables
des conspirateurs n’ont point paru dans la journée du 10, et d’après la loi il
serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du masque du
patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui affectaient le langage des
lois pour renverser toutes les lois; ce La Fayette, qui n’était peut-être pas à
Paris, mais qui pouvait y être; ils échapperaient donc à la vengeance nationale!
Ne confondons plus les temps. Voyons les principes, voyons la nécessité
publique, voyons les efforts que le peuple a faits pour être libre. 1l faut au
peuple un gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, créés pour
les circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez des
juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli perdre la
nation. Le peuple vous environne de sa confiance, Conservez-la cette confiance,
et ne repoussez point la gloire de sauver la liberté pour prolonger, sans fruit
pour vous-mêmes, aux dépens de l’égalité, au mépris de la justice, un état
d’orgueil et d’iniquité. Le peuple se repose, mais il ne dort pas. Il veut la
punition des coupables, il a raison. Vous ne devez pas lui donner des lois
contraires à son voeu unanime. Nous vous prions de nous débarrasser des
autorités constituées en qui nous n’avons point confiance, d’effacer ce double
degré de juridiction, qui, en établissant des lenteurs, assure l’impunité; nous
demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque
section, souverainement et en dernier ressort.

Troisième discours prononcé à la barre de l’Assemblée au nom d’une nouvelle
députation de la commune le 22 août 1792.

Vous voyez une députation composée d’une partie des membres de la commune, et
d’une partie des membres nommés par les sections pour remplacer ce qu’on
appelait le département. Déjà nous avions déposé dans votre sein nos inquiétudes
sur la formation d’un nouveau département; déjà nous croyions voir renaître les
germes de division et d’aristocratie. Nous avons éclairé nos commettons, ces
nuages se sont dissipés d’eux-mêmes. Les membres nommés par les sections se sont
présentés à la commune; ils ont juré de n’accepter d’autre titre que celui de
commission des contributions. Nous vous prions de consacrer par un décret ce
grand acte de fraternité et d’union.

Discours sur l’institution d’une nouvelle garde pour la Convention nationale,
prononcé au Club des Jacobins le 15 octobre 1792.

(Les Girondins demandèrent la formation d’un corps de troupes spécialement
chargé de garder la convention nationale. Robespierre s’éleva contre cette
proposition.)

Une question aussi bizarre par son objet qu’importante par ses conséquences,
agite, depuis quelque temps, les esprits.

Ceux qui se sont formé une juste idée des devoirs, de la puissance et de la
majesté de la convention nationale, ne s’attendaient guère à la voir mettre au
rang de ses plus sérieuses occupations, celle de se donner une garde imposante
et extraordinaire. Les haines connues de la coalition qui semble la dominer
actuellement contre les citoyens de Paris et contre plusieurs députés de ce
département; toutes les fureurs de l’orgueil offensé ne suffiraient pas pour
expliquer ce phénomène politique. Il faut nécessairement le lier à des vues plus
profondes et plus importantes.

Les observateurs les moins attentifs ont dû apercevoir avec quelle activité et
avec quel art les inventeurs de ce projet en ont d’avance préparé le succès.
Dénonciations journalières du ministre de l’intérieur, combinées avec les
déclamations éternelles de quelques députés, contre tout ce qui porte le nom
parisien; toutes les ressources de la calomnie, tous les petits manèges de
l’intrigue furent prodigués pour remplir l’Assemblée de préventions sinistres et
de ridicules alarmes sur sa propre sûreté. On se rappelle que ce fut à la suite
d’un discours insidieux du ministre Rolland, et d’une diatribe véhémente de
Buzot, contre ce qu’il appelle _les flatteurs et les agitateurs du peuple_, que
fut rendu le décret qui suit:

1° Il sera nommé six commissaires pour rendre compte, à la convention, de la
situation de la république et de Paris; 2° il sera fait un projet de loi contre
les provocateurs au meurtre et à l’assassinat; 3° il sera proposé un mode, pour
que la convention nationale puisse s’environner d’une armée choisie dans les
quatre-vingt trois départements.

On n’oublia point d’introduire, dans la nouvelle commission, les détracteurs les
plus infatigables de la ville de Paris. Cependant, la moitié des membres qui la
composaient s’opposa à l’institution de la force armée. On fit décréter que
trois autres membres seraient adjoints au comité. Trois députés, dont le zèle
pour le projet n’était point douteux, furent choisis par le président, et Buzot
fut chargé de le rédiger et de le présenter à l’Assemblée. Ce projet a alarmé
tous les bons citoyens. Je vais en développer l’esprit et les dangers dans les
observations adressées à la convention nationale, que je crois devoir remettre
sous les yeux de mes concitoyens.

La discussion du projet qui vous est présenté ne peut être ni longue, ni
difficile, si vous voulez remonter au principe de la question.

Dans tout état bien constitué, la force publique est une, comme la volonté
générale qu’elle est destinée à faire respecter. Elle a un objet unique, celui
de maintenir l’exécution des lois, en protégeant les personnes et les droits de
tous les citoyens.

Elle ne peut être dirigée qu’au nom de la loi, et par l’ordre du magistrat qui
en est l’organe. Les personnes, l’autorité de tous les délégués du peuple
reposent, comme les droits et les personnes des citoyens, sous la sauvegarde de
cette force publique unique et toute puissante; car elle est la force de la
société entière.

Toute force particulière armée, affectée à un homme, à une assemblée, quelque
constituée qu’elle soit en puissance, est un monstre dans l’ordre social. Elle
est toujours sans objet, puisqu’on ne peut jamais supposer que la force
publique, dont je viens de parler, soit insuffisante pour les défendre. Elle est
dangereuse, car elle n’est plus dirigée par la volonté générale, mais par la
volonté particulière du corps ou de l’individu auquel elle appartient. Elle
n’est plus un moyen de protection universelle pour la société; ce n’est qu’un
instrument de violence et de tyrannie pour ceux qui l’ont usurpée; c’est, tout
au moins un absurde et dangereux privilège. C’est pour cela, sans doute, qu’aux
yeux des hommes éclairés, la garde armée, qui environnait les monarques, parut
toujours une absurdité tyrannique, même dans le système de la monarchie. C’est
pour cela que, dans la première législature, les députés, fidèles au principe,
réclamèrent contre l’institution d’une garde pour le roi des Français. Or, si la
raison, si le civisme ne pardonne point à la maison militaire des rois, de quel
oeil verra-t-il la maison militaire des mandataires du peuple, et le nouveau
capitaine des gardes que l’on veut vous donner? Une pareille question est
décidée par ce simple dilemme. Ou bien les délégués du peuple ont sa confiance,
ou ils ne l’ont pas. Au premier cas, ils n’ont pas besoin de force armée; dans
le second, ils ne l’appellent que pour opprimer le peuple. Craignent-ils les
entreprises de quelques malveillants? Le peuple et la loi les garantissent
contre ce danger. Craignent-ils le peuple lui-même? Ils ne sont plus que des
tyrans. Ces principes suffisent pour écarter le projet du comité. Mais combien
vous paraîtra-t-il ridicule et funeste à la fois, si vous l’examinez sous le
rapport des considérations politiques!

D’abord par quelle fatalité, une assemblée qui commence avec le règne de la
république, sous les auspices de l’estime universelle, semble-t-elle écarter
cette multitude d’objets d’intérêt public qui la presse de toutes parts pour
s’occuper de sa garde particulière? Par quelle fatalité ne se-repose-t-elle pas,
soit de sa dignité, soit de sa sûreté, sur celle qui avait environné les deux
assemblées précédentes, et qui jusqu’ici lui avait rendu les mêmes services? Ces
questions, quoiqu’on puisse dire, ne sont point faciles à résoudre, à moins
qu’on ne suppose, à cette conduite, quelques motifs cachés et extraordinaires. .

Eh bien! ces motifs, quels sont ils? Il faut les approfondir. Est-ce la sûreté
de la convention nationale? Si ce motif a quelque fondement, il est le plus
impérieux de tous; et, dans ce cas, je vote pour le projet. Mais, dans le cas
contraire, il faut dissiper de vaines alarmes qui ont été jetées au milieu de
vous. Or, quel est l’insensé qui a espéré de vous persuader que les
représentants du peuple n’étaient point en sûreté dans cette grande cité qui fut
à la fois le berceau, le foyer, le boulevard de la révolution, au milieu de ce
même peuple qui a gardé, défendu les deux premières législatures, malgré toutes
leurs trahisons? Eh quoi! vos prédécesseurs de l’une et l’autre assemblée
avaient lâchement abandonné la cause publique; et ils ont fourni paisiblement
leur carrière, en dépit de toute la puissance et de toutes les conspirations de
la cour; et vous, les fondateurs de la république, vous, dont tous les actes
seront des titres à la reconnaissance de l’humanité, on pourrait vous faire
croire à quelques dangers, dans ces mêmes lieux où la liberté vient de remporter
un dernier triomphe sur la tyrannie. On vous parle sans cesse de factions
conjurées contre vous; où sont-elles? En avez-vous découvert quelque trace? Et
s’il s’en élevait, seraient-elles plus puissantes que celles qui environnaient
vos devanciers? Les ennemis de la liberté sont-ils plus forts aujourd’hui,
depuis la chute des rois? ou bien auriez-vous d’autres ennemis que ceux de la
liberté? Sont-ils plus imposants que les représentants de la. nation française,
investis de la suprême puissance? Sont-ils plus forts que le peuple immense qui
vous entoure? ou bien doutez-vous de ce peuple lui-même? Ah! fussiez-vous
despotes, prévaricateurs, il vous respecterait. Les plus ardents amis de la
liberté savent mieux que personne, qu’aujourd’hui l’insurrection même la plus
légitime ne ferait que hâter la perte de l’Etat et de la liberté. Le peuple
français souffrirait avec patience les erreurs, les crimes même de ses
mandataires, et il attendrait le moment de juger leur ouvrage. Quelle prétexte
d’inquiétude peut donc rester à des hommes qui veulent remplir, avec gloire, les
devoirs sublimes qui leur sont imposés? Depuis quand la vertu partage-t-elle les
terreurs du crime? Depuis quand le courage raisonne-t-il comme la lâcheté, et la
liberté comme la tyrannie?

Mais ce motif, aussi absurde que honteux, il semble que personne ne veuille plus
l’avouer aujourd’hui; examinons donc ceux que le rapport des comités nous
présente.

La nation entière, dit-on, doit être appelée à couvrir ses représentants de son
égide; elle doit concourir de la même manière à la garde de tous les dépôts et
de tous les établissements publics qui sont la propriété commune.

La nation, sans doute, doit beaucoup de reconnaissance au zèle de ceux qui
réclament, pour elle, ce droit qu’elle avait oublié jusqu’ici; sans doute parce
qu’elle croyait en avoir de plus sacrés à conquérir ou à cimenter. C’est à eux
qu’il était réservé de découvrir ce principe inconnu, d’où il résulte que la
souveraineté du peuple français est compromise, si les quatre-vingt-trois
départements ne nomment point des représentons particuliers pour concourir à la
garde des ministres, du tribunal de cassation; que dis-je? pour garder nos
ports, nos arsenaux, nos forteresses, qui sont aussi des dépôts et des
établissements nationaux. Et pourquoi aussi les commis, les huissiers de la
convention nationale, ne seraient ils pas pris, aussi bien que ses gardes, dans
les quatre-vingt-trois départements de la république. Car toutes ces
conséquences dérivent évidemment du même principe; et si elles sont absurdes, ce
n’est peut être que la faute du principe.

Mais d’où vient donc ce bizarre scrupule? Partout où l’Assemblée nationale
résidera, ne sera-t-elle pas gardée par des Français? à Bordeaux, à Marseille, à
Paris, peut importe; elle ne doit point voir des Bordelais, des Marseillais, des
Parisiens; mais des citoyens placés sur différons points, d’un état unique et
d’une patrie commune à tous. N’est-ce pas la nature même des choses qui veut
que, dès que son séjour est fixé à Paris, elle soit gardée par la portion du
peuple français qui habite Paris? Et comment peut-on présenter, comme un
privilège odieux, ce qui n’est que l’effet de la nature des choses; et que les
mêmes circonstances transporteraient indifféremment à d’autres.

Cependant on nous présente la force armée, qu’on veut appeler des départements,
comme un _lien moral que l’on ne peut méconnaître sans compromettre l’unité, la
force et la paix intérieure de l’Etat_. Qui l’eût jamais soupçonné, que le salut
de l’Etat tenait à un corps de 4000 hommes réunis pour faire le service
militaire auprès de l’assemblée représentative? Et ne pensez-vous pas
vous-mêmes, citoyens, que le véritable lien de l’unité, de l’indivisibilité de
la république française, c’est celle du gouvernement et de la représentation
nationale; c’est le système entier de nos lois constitutionnelles?

Mais comment veut-on nous faire voir la consolidation de l’unité politique dans
un projet qui tend évidemment à l’altérer? Eh! qu’y a-t-il donc de plus
naturellement lié aux idées fédératives que ce système d’opposer sans cesse
Paris aux départements, de donner à chaque département une représentation armée
particulière; enfin, de tracer de nouvelles lignes de démarcation entre les
diverses sections de la république, dans les choses les plus indifférentes et
sous les plus frivoles prétextes?

Que dis-je? qui peut songer aux circonstances qui ont accompagné et précédé le
projet que je combats, sans voir qu’il ne fait que préparer celui de morceler
l’état en républiques fédérées? Eh! que signifient donc ces déclamations
intarissables contre l’esprit qui anime les citoyens de Paris contre tous les
mandataires que cette ville a choisis? Que signifient ces suppositions
éternelles de complots, dont on prétend qu’elle est le foyer; ces dénonciations
prodiguées à tous propos par un ministre, commentées avec tant de perfidie,
soutenues avec tant de fureur, et que l’on a donné pour motifs à la proposition
d’appeler autour de vous une force armée extraordinaire? Que signifie ce ton
menaçant avec lequel on annonce sans cesse les bataillons qui arrivent pour nous
contenir? Hier encore, l’auteur du projet que nous discutons, n’invitait-t-il
pas formellement les quatre-vingt-deux autres départements à s’élever contre
celui de Paris? Quel peut être le but de ce système de calomnie et de
persécution, si ce n’est de semer l’alarme dans les départements et dans votre
sein, pour diviser l’Etat et détruire Paris? Dans ces circonstances, est-il
difficile de prévoir les conséquences du décret que l’on vous propose? Ne le
regardez-vous pas comme une semence de discorde jetée entre les citoyens de
Paris qui ne verront, dans les motifs et dans la nature de cette constitution,
qu’une injure et des dangers et ces surveillants armés, qui arriveront pleins de
ces préventions sinistres, fruits amères de tant de libelles et de tant
d’intrigues? Déjà je crois voir renouveler ces actes arbitraires contre la
liberté individuelle, provoqués par les haines personnelles et par l’esprit de
parti. Je vois d’un côté l’oppression, de l’autre la résistance; partout
l’animosité et les défiances, c’est à-dire, la guerre civile commençant dans
Paris. Et dès-lors, quel vaste champ ouvert aux intrigues et aux factions! Quels
prétextes de persuader aux départements qu’ils doivent accourir au secours de
leurs compatriotes; de crier aux conspirations, aux agitateurs, de grossir la
garde de 4000, qu’on avait d’abord proposé de porter à 24000! Et qui peut
répondre que l’intrigue et l’esprit de parti ne présideront point à sa
composition, ou ne la circonviendront pas; que l’aristocratie déguisée, que les
royalistes devenus républicains ne s’y introduiront pas?

De tous les résultats sinistres que ce projet peut produire, qui peut prédire,
avec précision, ceux que le temps ferait éclore? Mais aussi, qui peut ne pas les
redouter? qui ne doit point les prévenir autant qu’il est en son pouvoir?

Cependant on nous présente la garde nouvelle comme un bienfait pour la ville de
Paris, et comme un moyen nécessaire pour resserrer les liens de la confiance et
de l’affection entre elle et les départements. Eh! ne les relâchez pas, ces
liens, ils seront immortels. Ne vous appliquez point à attiser contre elle une
haine ingrate, une absurde jalousie, et elle comptera toujours sur l’attachement
des Français. Nous ne craignons pas qu’ils perdent le souvenir des événements
immortels de la révolution, ni de la sainte alliance que nous avons jurée tant
de fois, et que nous venons de cimenter par notre sang et par la mort des
tyrans. Que nous importe, au surplus, cet éloge de Paris, démenti un moment
après par des reproches amers, et balancé par le tableau des avantages qu’on
semble lui envier! Non, Paris, quoi qu’en dise le rapporteur du comité, _ne
s’enorgueillit point de cette opulence_ qu’il a immolée sans regret à la
liberté, _des monuments dont les arts l’ont embelli_; il a renversé tous ceux
qui nous rappelaient l’idée du despotisme. Nous avons oublié tous les arts, pour
ne connaître que celui de combattre la tyrannie; _nous ne sommes pas fiers des
vertus d’un petit nombre d’hommes qui viennent les cultiver au milieu de nous_.
Cette corruption, enfantée par l’opulence que vous nous reprochez, ne nous
appartient pas. Elle est le partage de ceux qui possèdent ces richesses; et ces
gens là sont bien plus près des principes de nos calomniateurs que des nôtres.
Au reste, nous croyons aussi que le peuple magnanime, qui a renversé la Bastille
et le trône, qui a souffert les proscriptions et la misère pour conquérir la
liberté, n’est pas tout à fait corrompu; et nous pensons que la vertu de nos
sans-culottes vaut bien celle des rhéteurs feuillantins, et des
républicains-royalistes _qui daignent venir cultiver leurs talents sublimes au
milieu de nous_.

Ne dites donc plus que cette _garde est nécessaire, parce qu’on pourrait un jour
faire oublier aux habitant de Paris_ (ce sont les termes du rapport), _que leur
existence est attachée à l’indépendance des représentants, qu’il doivent
s’honorer de posséder dans leurs murs; mais qu’ils ne peuvent jamais influencer
impunément!_

Représentants du peuple, l’entendez vous? Le voilà donc découvert ce motif caché
de l’institution qu’on vous propose! C’est contre les citoyens de Paris qu’elle
est invoquée. N’était-ce pas là l’esprit et le langage de ces fougueux
défenseurs de l’aristocratie qui, depuis, ont tourné un fer parricide contre le
sein de leur patrie, lorsqu’ils déploraient la perte de leurs odieux privilèges
anéantis par la volonté souveraine? N’était-ce pas celui de La Fayette,
lorsqu’il se baignait dans le sang des plus vertueux citoyens; lorsqu’il
environnait cette salle même de satellites égarés, pour enhardir l’assemblée
constituante à assassiner la liberté? Eh! pour quel autre raison voudrait on
mettre des gens armés entre le peuple et soi, si ce n’est pour le trahir? La
vertu n’appelle-t-elle pas toute la force de l’opinion publique, comme le crime
la repousse?

Le texte ordinaire des déclamations de tous ces ennemis de la liberté, c’était
la tyrannie du peuple de Paris; comme si les Français de Paris étaient d’une
autre nature que ceux qui habitaient les autres contrées de la France. Ils
savaient bien que s’élever contre l’influence des Français de Paris, c’était un
moyen adroit d’attaquer l’opinion générale; qu’attaquer le peuple.de Paris,
c’était attaquer indirectement le peuple français; car ce n’était point les
citoyens de Perpignan ou de Quimper, qui pouvaient exercer l’heureux ascendant
des regards publics sur les opérations dont Paris est le théâtre. Paris avait un
tort irréparable aux yeux de tous les fripons politiques; c’était de renfermer
une immense population, qui était à chaque instant témoin de tous les événements
qui intéressent la liberté publique. Pour affermir la liberté, il faut à ce
vaste empire un foyer de lumières et d’énergie, d’où l’esprit public put se
communiquer à la multitude infinie de toutes les petites sections qui composent
l’universalité du peuple français. Paris fut à ce titre l’écueil du despotisme
royal; il est destiné à être celui de toutes les tyrannies nouvelles. Aussi,
tant qu’il existera en France des ambitieux qui méditeront des projets
contraires à la cause publique, ils chercheront à calomnier, à détruire Paris;
ils voudront au moins dérober leurs crimes aux regards du peuple magnanime et
éclairé qu’il renferme dans son sein. Citoyens représentants, voilà toute la
politique de ceux qui veulent vous égarer et vous maîtriser. Qu’ajouterai-je à
tout cela? Vous dirai-je que le corps particulier qu’on veut vous attacher n’est
pas plus digne de vous, que la masse des citoyens qui vous entourera partout où
vous porterez vos pas; que cette maison militaire choisie par les
administrations; que cet équipement, que ces uniformes dont vos comités ont
daigné s’occuper, ne valent pas, aux yeux des amis de la liberté, les habits
grossiers et variés, ces épaulettes de laine et ces piques de nos sans-culottes
que vous allez éloigner de vous? Je ne vous dirai plus qu’un mot. La nation
française vous regarde. L’Europe vous observe, et elle vous voit délibérer sur
les moyens de vous garder contre le peuple qui vous entoure; le dirai-je? elle
vous voit, depuis longtemps, servir, à votre insu, de petites passions qui ne
doivent jamais approcher de vous. Il est temps de vous délivrer de ces honteux
débats. Hâtez-vous de déclarer qu’il n’y a pas lieu de délibérer sur le projet
qu’on vous propose.