Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé au Club des Jacobins le 2 mai 1792.

(Réponse de Robespierre à Sillery au sujet de la guerre.)

(Sillery: J’ai appris qu’hier on disait à la tribune: Où sont-ils donc ceux qui
soutenaient le parti de la guerre? Hé bien, me voici: je vous déclare que j’ai
cru et que je crois encore la guerre nécessaire, indispensable. Robespierre
demande à parler. Tumulte. Robespierre parvient enfin à se faire entendre.)

Voici l’ordre que vous auriez dû suivre, monsieur le président: quand un membre
demande la parole, fût-ce moi, que l’on accuse d’assiéger cette tribune, si la
majorité veut l’entendre, ce n’est pas à un petit nombre d’intrigants et de
perturbateurs à étouffer sa voix. Alors ce que doit faire le président, c’est
d’imposer silence à ceux qui sèment le trouble et la discorde, pour l’imputer
ensuite aux véritables amis de la liberté. C’est assez que partout ailleurs la
patrie soit trahie; il faut qu’ici la liberté triomphe, et que la vérité soit
entendue.

Maintenant je viens à l’objet dont vous a parlé M. Sillery. Je ne puis approuver
ce qu’il a dit contre ceux qui ne voulaient pas la guerre, telle qu’on la
demandait, et qui pensent encore qu’elle est funeste. Je déclare que cette
affectation à présenter notre opinion sous un point de vue désavantageux, est
une insigne calomnie.

Je ne prononce pas sur les faits qui nous ont été annoncés: mon opinion ne
manquerait pas d’être défigurée par le _Patriote français_, la _Chronique_, etc.
S’il faut le dire: Non, je ne me fie point aux généraux; et, faisant quelques
exceptions honorables, je dis que presque tous regrettent l’ancien ordre de
choses, les faveurs dont dispose la cour. Je ne me repose donc que sur le
peuple, sur le peuple seul. Mais, je vous prie, pourquoi saisit-on la moindre
occasion de tourner en ridicule et même de calomnier ceux qui pensent d’une
manière différente des partisans de la guerre? Cette animosité est-elle bien
naturelle? Au reste, je pense comme M. Sillery, qu’il est bon de se défier de
toutes les nouvelles qui nous seront données. Qui doit en être plus convaincu
que lui? car il a été trompé dans une affaire bien importante. Faut-il lui
rappeler l’affaire de Nanci?

Discours prononcé au Club des Jacobins le 5 mai 1792.

(Quelques observations de Robespierre sur la correspondance de la société des
jacobins avec les sociétés affiliées.)

Il n’est rien de si important dans les circonstances que la correspondance avec
les sociétés affiliées. C’est pour cela que je vais faire quelques observations.
Quoiqu’il semble qu’on veuille imposer silence aux défenseurs du peuple…
(Plusieurs voix. Non, non! à l’ordre du jour!) Je déclare que, pour mettre un
frein à l’ambition de ceux qui nous agitent, je déclare que je. n’abandonnerai
jamais cette société. (Bravo, bravo, applaudissements redoublés, etc.) Je
déclare que, nonobstant toute motion d’ordre du jour, que nonobstant toutes
calomnies que l’on se plaît à répandre contre moi; je déclare, dis-je, que je ne
cesserai de combattre les intrigants jusqu’à ce que la société les ait
ignominieusement chassés de son sein. (Applaudissement.) Je vais donc me
permettre quelques observations sur les abus qui se sont glissés dans la
correspondance.

Pour qu’elle devienne plus utile, il ne faut pas seulement de ces détails
piquants, de ces bons mots qui ne prêtent qu’à rire; mais il faut que ceux qui
s’y livrent s’attachent à dévoiler les manoeuvres des fripons et les complots
des traîtres. Il m’est parvenu quelques nouvelles intéressantes de ce genre: je
m’étonne qu’on n’ait que des choses stériles à soumettre à notre attention.

Je n’ai en vue personne de cette société; je déclare que je n’inculpe ici aucun
individu, ni aucun comité; mais je dis qu’il est de graves objets dans la
correspondance auxquels on pourrait donner le pas sur la lettre de Cambrai, par
exemple. Quoiqu’on semble vouloir m’imputer les divisions qui règnent dans cette
société, et que ceux qui paraissent me désigner par leurs murmures veuillent me
donner à penser que je me suis rendu coupable de perfides manoeuvres; cependant
je ne me lasserai pas de faire mon devoir, et de dévoiler les trames ourdies
pour perdre cette société et ses plus fermes soutiens. Vous ne savez pas,
messieurs, tous les moyens dirigés contre nous.

Il faut donc vous avertir que c’est eu entretenant les sociétés affiliées des
détails sur les scènes que les menées des intrigants ont rendues nécessaires;
que c’est en faisant passer, sous le couvert des ministres, par la voie de M.
Lanthenas, les discours de MM. Guadet et Brissot, que l’on obtient des adresses
concertées. En ne présentant les choses que sous une face, il est facile de
donner le change aux esprits. Au surplus, il n’est pas besoin de dire que les
promoteurs de lettres de cette espèce sont ceux qui me provoquent actuellement
par leurs murmures. Que ne parlent-ils à nos correspondants des grands intérêts
qui doivent nous occuper, au lieu de circonscrire leurs pensées aux débats qui
ont agité plusieurs de nos séances? Pourquoi leur dire ce qu’il faudrait pouvoir
nous cacher à nous-mêmes? Qu’ils aient plutôt le courage de leur apprendre que
ce sont des gens couverts du manteau patriotisme qui donnent lieu à ces
discussions. Il faut que nos sociétés affiliées soient instruites que c’est en
attaquant sourdement les principes les plus sacrés, que ces mêmes hommes
espèrent parvenir aux places. Voilà le moyen d’empêcher des citoyens mal
informés de tomber dans les pièges qui leur sont tendus. Voilà ce qui devrait
faire l’objet d’une correspondance utile.

Discours prononcé au Club des Jacobins le 10 mai 1792.

(Réponse de Robespierre à Méchin, secrétaire de Brissot, qui proposait d’une
part d’écrire aux sociétés affiliées une circulaire pour hâter le paiement des
contributions; d’autre part qu’aucun membre ne pût, au prochain trimestre,
recevoir sa carte sans exhiber la quittance du percepteur. Robespierre demanda
la parole et ne l’obtint qu’après la plus vive opposition de la part des membres
girondins.)

Ce n’est pas s’écarter de l’ordre du jour que de dire qu’il a fallu combattre
pendant trois quarts d’heure pour obtenir la parole; pourquoi se fait-il que,
pour monter à celte tribune, il faille autant de courage que pour monter à la
brèche? Ces hommes manquent à toutes les règles d’honnêteté, aux premiers
principes de sociabilité, qui ne veulent souffrir aucune contradiction, qui
cherchent à étouffer toutes les réclamations suggérées par la vérité et l’amour
du bien public. Je suis obligé de m’élever contre la proposition qui a été
faite, avec d’autant plus de force qu’elle se présente sous une apparence de
patriotisme; je m’attends bien que je serai dénoncé par ses auteurs, par tous
les ennemis de la liberté, comme le défenseur de l’anarchie, des sans-culottes,
des perturbateurs; mais rien ne m’effraie.

Les propositions qui portent avec elles leur réfutation n’ont pas besoin d’être
combattues; mais celles qui sont décorées des vains dehors de patriotisme,
doivent attirer toute la sagacité d’un zélé patriote. A-t-on espéré donner à
entendre que je veuille attenter aux lois constitutionnelles, que je ne cesserai
de soutenir? a-t-on espéré faire croire que je prétende m’opposer à la
perception des impôts? On dira tout ce qu’on voudra, qu’importe? ma conscience,
la vérité que je défends, me suffisent.

Je vais vous prouver que les propositions qui vous ont été faites sont
dangereuses, inutiles, fallacieuses et attentatoires aux principes de l’égalité:
inutiles, en ce que les contribuables n’ont jamais attendu que la main du
receveur public. (Bravo! Bravo!) Il n’est pas vrai que, actuellement, on manque
de zèle pour l’acquittement des contributions: j’ai par devers moi des preuves
de ce que j’avance: et quand je vois qu’on vient nous embarrasser de choses
inutiles, tandis qu’il est si important de s’occuper des grands intérêts de la
liberté; quand je vois qu’on détourne l’attention des véritables citoyens des
dangers que court la patrie, pour la porter sur des objets qui n’en ont nul
besoin (Ah! ah! applaudissements.), quoi qu’en dise les calomniateurs, je
m’indigne.

On sait bien, messieurs, que les contributions sont nécessaires; en cela on ne
peut me prêter de mauvaises intentions, et les risées qui viennent de s’élever
sont aussi déplacées qu’elles décèlent de méchanceté. Je le répète: cet objet
est en ce moment inutile. S’occuper de ce qu’on a, et négliger ce qu’on n’a pas,
c’est laisser aux maux politiques le temps de pousser de profondes racines; je
ne vois d’ailleurs, dans la proposition de M. Méchin, que l’intention du
ministre d’avoir une lettre qui fasse l’éloge de son zèle (Ah! ah!); j’y vois
une affectation, qui des pamphlets se communique aux journaux prétendus
patriotiques, d’avilir les citoyens: voilà ma première proposition. La seconde
est beaucoup plus importante.

Que signifie donc ce zèle de vouloir des quittances d’impositions pour assister
à nos séances? Ce titre suffit-il pour être garant du patriotisme? (Ah! ah!
Applaudissements.) Vous voyez combien on redoute l’examen de cette question qui
paraissait si facile. Il serait commode sans doute de substituer cette espèce de
scrutin épuratoire à celui qui demande des certificats de patriotisme. Certes,
Messieurs, un homme gorgé du sang de la nation viendrait apporter sa quittance;
et le premier qui l’aurait donnée serait en droit d’assister à vos séances. (Ce
n’est pas cela. Tumulte.) Je regarderai cette motion comme puisée dans l’esprit
public, lorsqu’on m’aura prouvé que tout homme qui aura payé ses impositions, ne
sera pas un perturbateur; lorsqu’on m’aura prouvé que ceux qui ont payé les
impôts n’ont jamais vendu leurs poumons, leur plume, soit à la cour des
Tuileries, soit aux ennemis de la révolution. (Bravo! bravo! Murmures.) Je
regarderai cette motion comme faite pour obtenir la priorité, lorsqu’il me sera
prouvé que ceux qui nous montreront ici leur quittance, ne doivent pas être
chassés pour d’autres motifs; lorsqu’il me sera prouvé que ceux qui combattent
mon opinion sont les plus ardents soutiens de l’indigence, les plus fermes
défenseurs de la liberté de la presse; lorsqu’il me sera prouvé qu’ils sont
évidemment les meilleurs citoyens. Jusque-là, je dirai qu’il n’y a aucun mérite
à payer les contributions; c’est un acte de nécessité; il est absurde de s’en
faire un mérite. (Bravo! bravo!) Je dirai que c’est anéantir tous les principes,
et dénaturer l’opinion publique, que de vouloir substituer un sacrifice apparent
à tous ceux qu’exige la liberté. Je dis que propager de pareilles idées serait
mettre à la place des actes de patriotisme, des actions forcées par la loi.
J’ajouterai qu’il me paraîtrait un meilleur citoyen, celui qui pauvre, mais
honnête homme, gagnerait sa vie, sans pouvoir payer ses contributions, que
celui-là qui, gorgé peut-être de richesses, ferait des présents puisés à une
source corrompue; qui, engraissé de la substance du peuple, viendrait se faire
un mérite des actions dont une société fondée sur la justice, aurait peut-être à
rechercher les moyens pour les punir comme des crimes.

Observez combien un pareil système tend à la subversion de tous les principes de
l’égalité. Que veulent ses auteurs? Ecarter des sociétés patriotiques quiconque
ne paierait pas de contributions.

Or, je soutiens que c’est faire un nouvel outrage à l’humanité; car, si les
citoyens qui ne paient pas d’impôts sont exclus des sociétés politiques, ils
doivent être accueillis dans celles qui ont pour objet de relever la nature
humaine; je dis que cette motion, civique en apparence, ne l’est point en effet;
je dis qu’elle est flagorneuse, puisqu’elle contiendrait nécessairement un éloge
des ministres, et les ministres qui font le bien ne méritent point d’éloges, ils
ne font que leur devoir.

Elle est attentatoire aux principes de l’égalité, en ce qu’elle écarterait des
sociétés patriotiques, les citoyens qui n’auraient pas payé de contributions;
elle est attentatoire aux droits de l’humanité, en ce qu’elle élève les riches
et abaisse les indigents; elle est fallacieuse, en ce qu’elle érige en titre de
patriotisme ce qui n’est qu’an devoir et une exécution de la loi; et en ce
qu’elle tend à donner le change à l’opinion publique et à la détourner de choses
plus intéressantes, ainsi que beaucoup d’autres motions aristocratiques qu’on
renouvelle tous les jours. (Ah! Ah! Oui! Oui!) C’est par elle qu’on s’efforce
d’étouffer la voix des bons patriotes. En me résumant, je dis que cette motion a
été faite, surtout dans l’intention de calomnier ceux qui l’auraient combattue;
et certes on n’y manquera pas. (Ah! Ah! Bravo! Bravo!)

On dira qu’elle a été combattue par ces hommes à principes exagérés, qui ne
veulent point de constitution; par des chefs de factieux; par des tribuns, par
des agitateurs du peuple, qui se coalisent pour calomnier ses plus zélés
défenseurs. (Murmures. Applaudissements.) On dira que la société des amis de la
constitution est tellement composée de sans-culottes, qu’elle a manifesté le
désir de ne pas payer les contributions malgré les touchantes exhortations du
patriote Clavière. Je suis exposé à toutes ces calomnies; c’est pour cela que je
suis venu à cette tribune énoncer hautement mon opinion, c’est pour cela que je
viens défendre les droits les plus sacrés du peuple.

Je dirai que plus le zèle à soutenir sa cause deviendra dangereux, que plus il
confondra les factieux, et plus je défendrai les principes de la liberté, de
l’égalité, de l’humanité. Perfides intrigants, vous vous acharnez à ma perte;
mais je vous déclare que plus vous m’avez isolé des hommes… (Tallien,
vice-président: Réduisez-vous, monsieur l’orateur, dans le véritable état de la
question. Plusieurs voix: II y est.) Oui, plus vous m’aurez isolé des hommes,
plus vous m’aurez privé de toute communication avec eux, plus je trouverai de
consolation dans ma conscience et dans la justice de ma cause.

Je conclus à ce qu’attendu que la société veut le paiement des contributions,
mais qu’elle veut en même temps le maintien de la constitution; attendu que pour
y parvenir, il n’est pas utile d’avilir l’indigence, d’ouvrir une large porte à
l’intrigue, à la calomnie, au privilège de l’opulence, de dénaturer toutes les
idées, je conclus à l’ordre du jour.