Discours de Maximilien Robespierre — 21 octobre 1789 – 1er juillet 1794

Discours prononcé au Club des Jacobins le 19 mars 1792.

(Intervention de Robespierre au sujet d’un discours de Dumouriez, alors ministre des affaires étrangères et membre de la société des jacobins.)

S’il n’avait été question que de la première demande à laquelle a donné lieu le discours de M. Dumouriez et la réponse de M. le président, je n’aurais point élevé la voix. Maintenant ce sont les principes de la société qui se trouvent en cause. Je ne suis point de ceux qui croient qu’il est absolument impossible qu’un ministre soit patriote et même j’accepte avec plaisir les présages heureux que nous offre M. Dumouriez. Quand il aura rempli ces présages, quand il aura dissipé les ennemis armés contre nous par ses prédécesseurs, et les conjurés qui dirigent notre gouvernement, malgré l’expulsion de quelques ministres, alors, seulement alors, je serai disposé à lui décerner tous les éloges dont il sera digne; alors néanmoins je ne penserai point qu’un bon citoyen de cette société ne soit pas son égal, et que tout membre qui montera à cette tribune pour s’élever contre l’impression du discours d’un ministre quel qu’il soit, puisse être réduit à la quitter par des cris et des clameurs confuses. C’est par amour pour la liberté, c’est par respect pour les droits du peuple, qui seul est grand, qui seul est respectable à mes yeux, et devant lequel s’évanouissent les hochets des puissances ministérielles, que je rappelle la société à ses principes. C’est pour la société, c’est pour le ministre même, que je demande que l’on n’annonce pas à son arrivée la décadence de l’esprit public. Que des ministres viennent ici pour unir leurs efforts à ceux de tous les bons citoyens qui composent cette société, qu’ils viennent demander des conseils, qu’ils en reçoivent et qu’ils les pratiquent, qu’ils méritent l’amour de la nation; c’est à ces conditions seulement que leur présence peut être utile dans cette société, et s’il faut des conseils aux ministres, je promets pour ma part de leur en donner qui seront avantageux et pour eux et pour la chose publique.

J’ai rempli mon objet, puisque ces principes sont gravés dans les coeurs de tous les membres de cette société, puisque rien ne pourra jamais en altérer la pureté. Aussi longtemps que M. Dumouriez par des preuves éclatantes de patriotisme et surtout par des services réels rendus à la patrie, prouvera qu’il est le frère des bons citoyens et le zélé défenseur du peuple, il ne trouvera parmi nous que des appuis.

Je ne redoute pour cette société la présence d’aucun ministre, mais je déclare qu’à l’instant où un fonctionnaire semblable y aurait plus d’influence qu’un bon citoyen qui s’est constamment distingué par son patriotisme, il nuirait à la société, et je jure au nom de la liberté qu’il n’en sera jamais ainsi. Cette société sera toujours l’effroi de la tyrannie et l’appui de la liberté.

Discours prononcé au Club des Jacobins le 19 mars 1792.

(Opinion de Robespierre sur le bonnet rouge.)

(Pétion, maire de Paris, avait écrit à la Société pour l’engager à s’abstenir de tous signes extérieurs qui pourraient lui donner le caractère d’un parti, d’une faction. Il voulait parler du bonnet rouge que portait chaque membre des Jacobins. Robespierre prit ta parole en cette occasion et s’exprima ainsi;)

Je respecte, comme le maire de Paris, tout ce qui est l’image de la liberté; mais nous avons un signe qui nous rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce signe, le voilà! (Il montre sa cocarde.) En déposant le bonnet rouge, les citoyens qui l’avaient pris par un patriotisme louable, ne perdront rien. Les amis de la liberté continueront à se reconnaître sans peine au même langage, au signe de la raison et de la vertu, tandis que tous les autres emblèmes peuvent être adoptés par les aristocrates et les traîtres.

II faut, dit-on, employer de nouveaux moyens pour ranimer le peuple. Non, car il a conservé le sentiment le plus profond de la patrie. C’est lui qui attend constamment le jour du bonheur commun, retardé par les perfides intrigues de ceux qui ont voulu le mettre dans les fers. Le peuple n’a pas besoin d’être excité, il faut seulement qu’il soit bien défendu. C’est le dégrader que de croire qu’il est sensible à des marques extérieures. Elles ne pourraient que le détourner de l’attention qu’il donne aux principes de liberté et aux actes des mandataires auquel» il a confié sa destinée.

Je vous rappelle, au nom de la France, à l’étendard qui seul en impose à ses ennemis, le seul qui puisse rallier à vous tous ceux que l’intrigue a trompés. Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre dignité, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrés à un esprit de faction. Vous devez donc vous décider à ne conserver que la cocarde et le drapeau, sous les auspices desquels est née la Constitution.

J’appuie les propositions de M. Pétion, et je demande que la société ordonne l’impression et l’envoi de sa lettre à toutes les sociétés affiliées, comme exprimant nos vrais principes.

Discours prononcé à la société des Amis de la Constitution le 26 mars 1792.

Note: ce discours fut ensuite publié dans le Défenseur de la Constitution n° 8 de début juillet 1792

(Discours de Robespierre sur les circonstances actuelles.)

Une conspiration formidable, tramée dès longtemps contre notre liberté, était près d’éclater. La guerre civile s’allumait au moment où la guerre étrangère nous menaçait; les prêtres secouaient les torches du fanatisme et de la discorde; des administrateurs infidèles secondaient leurs fureurs et favorisaient les complots de tous les ennemis de la révolution; une coalition, fameuse par ses attentats contre la liberté naissante, dominait à la cour; elle occupait les premiers emplois dans nos armées; le gouvernement nous trahissait; nul ne s’occupait du salut de l’état. Au milieu de tous ces désordres, des cris de guerre se faisaient entendre; on ne songeait ni à étouffer les troubles du dedans, ni à soulager le peuple, ni à protéger les soldats patriotes, persécutés par un ministère odieux, ni à le forcer à donner des armes aux gardes nationales, ni à pourvoir à la défense de nos frontières. D’un côté l’indolence, la faiblesse; de l’autre, la tyrannie, l’aristocratie, le machiavélisme semblaient présider aux destins de la France; et sans le courage inébranlable des bons citoyens, sans la patience invincible et le sublime caractère du peuple, il eût été permis à l’homme le plus ferme de douter du salut public; lorsque la providence, qui veilla toujours sur nous, beaucoup mieux que notre propre sagesse, en frappant Léopold, parût déconcerter les projets de nos ennemis, au moins pour quelque temps. Ce délai suffit pour donner à l’humanité le temps de respirer. Il remet entre nos mains notre destinée et celle du monde.

Saurons-nous mettre à profit cette grande occasion qui nous est offerte, de réduire tous les tyrans à l’impuissance de nous nuire et de nous opprimer? C’est en avoir triomphé que de connaître et de dévoiler les secrets de leur ténébreuse politique. Quelle soit donc longtemps présente à tous les esprits, cette fameuse correspondance concertée entre le cabinet de Vienne et le comité des Tuileries.

Exciter, entretenir les troubles du dedans, et nous susciter en même temps la guerre au dehors, pallier ce double projet, en l’imputant aux amis les plus zélés de la constitution, détruire les sociétés patriotiques, et pour cela les décréditer dans l’opinion publique, par l’imputation vague et insignifiante de républicanisme, les accuser de et l’intervention des puissances étrangères qu’ils appelaient travaillait à détruire la liberté; tel est tout le plan de conjuration qu’elle vient de révéler aux yeux de l’univers.

Ainsi donc tous les sophismes, toutes les calomnies par lesquelles les ennemis hypocrites de la constitution s’efforcent de dégrader l’esprit public et d’énerver le caractère national, nous les avons retrouvées dans la bouche de Léopold. Il est curieux de voir les agents, interprètes des volontés du cabinet des Tuileries, parler de la dignité nationale, et annoncer le désir de maintenir la paix, lorsque de concert avec eux, Léopold nous menaçait de la guerre; il est curieux de les voir défendre les patriotes de France, et prêcher contre eux la croisade, par l’organe de l’empereur des Allemands. Mais, voyez comme celui-ci nous développe lui-même le projet de nos ennemis intérieurs; voyez avec quelle affectation il rappelle le passage de la lettre de Louis XVI, du mois de septembre 1791, où, en acceptant la constitution, il annonce d’avance des obstacles à son exécution qui pourraient un jour en exiger le changement; rappelez-vous qui a dicté cette lettre; je veux dire la coalition qui, depuis le départ du roi, dirigea toutes ses démarches, en même temps qu’elle cherchait à maîtriser l’Assemblée constituante; écoutez ce même Léopold reprocher aux sociétés patriotiques le dessein de vouloir troubler l’Etat, en se refusant à toute espèce de conciliation, sur ce qu’il appelle les accessoires de la constitution. Est-il clair que le but de la faction qui dirigeait la cour était d’établir ce système des deux chambres, annoncé dès long temps, et d’élever la puissance d’un parti sur les ruines de la liberté publique? Est-il clair qu’il faut rapporter à ce projet à leur secours, et les désordres qu’ils excitaient au dedans? Les perfides! et ils ont osé nous imputer ces troubles? Ils ont osé nous charger de leurs propres crimes? Que dis-je? Ils ont réussi à tromper une foule de citoyens de bonne foi! Ils ont ligué contre la liberté tous les hommes ignorants, faibles ou timides, ils ont formé, dans la nation, un troisième parti, sous la dénomination de _modérés_, dont ils se sont déclarés les chefs et les protecteurs; ils n’ont rien négligé pour présenter aux yeux des Français et des étrangers, tous les amis de la constitution et de la patrie, comme une secte particulière, aussi opposée à l’intérêt général que le parti connu sous le nom _d’aristocrates_. Réunis à ces derniers, ils auraient bientôt accablé les patriotes et ramené, sous des formes nouvelles, l’empire du despotisme et de l’aristocratie, ou plutôt le règne des crimes et des factions. Pour mieux cacher leurs desseins, ils avaient créé des sociétés séduisantes pour les hommes froids et pusillanimes; ils avaient fait arborer à leurs partisans et à leurs créatures, une devise qui annonçait le rigorisme le plus scrupuleux en fait de constitution; mais depuis qu’ils ont choisi Léopold pour interprète, depuis que, de concert avec eux, le despote autrichien a daigné emprunter leur langage et revêtir le costume des feuillants, depuis qu’ils se sont déclarés patriotes et français à la manière du chef de nos ennemis étrangers, l’homme le plus crédule a pu apprécier leur système, et tous les prosélytes qu’ils avaient égarés, peuvent, sans scrupule, abjurer leur doctrine pour professer avec nous les principes de la véritable religion politique, c’est-à-dire, ceux de l’égalité, de la liberté, de l’humanité et de la constitution.

Telle était cependant la trame qu’ils avaient ourdie contre le salut public, lorsque Léopold mourut. Presque au même instant, un ministre fut frappé d’un décret d’accusation; les autres disparurent successivement.

Le nouveau ministère s’annonce avec des circonstances qui peuvent être regardées comme d’heureux présages, et qui semblent permettre aux amis de la liberté et de se livrer aux charmes de l’espérance.

Au reste, louer les ministres nouveaux, serait un trait de flagornerie d’autant plus servile et d’autant plus gratuit que bientôt leurs oeuvres mêmes peuvent les louer et les mettre même au-dessus des éloges. Bientôt une preuve décisive nous apprendra si la conversion de la cour est sincère, si l’esprit du ministère est changé avec les ministres. Qu’ils tiennent en tout une conduite opposée à celle de leurs prédécesseurs; que la franchise et la probité du gouvernement écartent tous les maux que sa perfidie nous attirait; que les vrais patriotes soient protégés; que le peuple soit honoré et respecté, non par de vains discours, mais par des actes de justice et de fidélité soutenus; que l’ordre et la prospérité renaissent, et nous aurons, pour le pouvoir exécutif, autant de vénération qu’il nous a inspiré jusqu’ici d’inquiétude et de défiance.

Avec un ministère patriote et éclairé, à quelles douces espérances ne pouvons-nous pas nous livrer? Quel obstacle pourrait résister à son union sincère avec tous les bons citoyens? Quel est en France l’ennemi assez audacieux et assez puissant pour lutter à la fois contre le peuple et contre le gouvernement? Quel autre motif a pu enhardir les prêtres séditieux à troubler l’ordre public; les directoires perfides et les tribunaux aristocratiques, à persécuter le patriotisme et à opprimer la liberté, si ce n’est la protection du ministère précédent? Au dehors, quelle puissance osera nous menacer, quand la paix intérieure et une administration loyale nous mettront en état de déployer toutes les forces de ce superbe empire? Quelle puissance eût osé en concevoir l’idée, sans cette coupable trahison? Les cours étrangères sont-elles plus redoutables ou plus entreprenantes aujourd’hui que la mort du chef de l’empire et de la maison d’Autriche doit les occuper de soins plus pressants, pendant un temps plus que suffisant, pour donner à un gouvernement fidèle le temps d’affermir, au sein de l’Etat, le règne des lois et la souveraineté nationale.

Hâtons-nous d’éclairer les nations de l’Europe sur les sinistres projets des traîtres qui avaient formé cette lâche conjuration contre l’humanité entière; que le nouveau ministre rappelle tous ces dangereux intrigants, que nous avons payés trop chèrement et trop stupidement jusqu’ici, près des cours étrangères, pour nous calomnier aux yeux de l’univers, et pour troubler le cours d’une révolution qui, tôt ou tard, doit changer ses destinées. Dissipons tous les nuages que la perfidie avait répandus sur la situation et sur les dispositions de la France. Proclamons solennellement, dans toutes les langues, les principes sacrés sur lesquels reposent notre constitution, la garantie de la fraternité que nous avons jurée à toutes les nations. Que le peuple français parle avec la majesté qui lui convient; qu’il trace, autour des despotes, le cercle de Popilius; et, si ces démarches sont faites avec la franchise et la solennité qu’elles exigent, vous verrez les despotes vous demander humblement la paix, et vous donner une satisfaction entière. S’ils la refusent, alors nous ferons la guerre: mais malheur aux tyrans et aux traîtres? Alors, portons nos coups dans les endroits où le despotisme peut être frappé à mort. Que la nation se lève toute entière; faisons la guerre du peuple et non celle des rois; marchons sous des chefs dignes de le guider, dont les mains ne soient souillées, ni des dons corrupteurs des cours, ni du sang des citoyens, célèbres par leurs vertus civiques, et non par le massacre des plus zélés défenseurs de la patrie. Combattons, non pour procurer des pompes triomphales et une puissance dangereuse à ces patriciens intrigants qui ont jusqu’ici fomenté nos divisions et causé tous nos maux: mais pour rétablir le règne de l’égalité et de la justice. Les Romains refusèrent de vaincre sous les drapeaux des décemvirs, mais ils citèrent, au tribunal des lois, l’infâme assassin de Virginie et de la liberté, et ils triomphèrent ensuite des ennemis de l’Etat. Ce n’est pas à ces conditions que les factieux, les tyrans, les vampires de l’Etat veulent la guerre; mais ce n’est qu’à ces conditions qu’une nation, digne de la liberté, peut la faire. C’est à ces conditions seules que des ministres et des représentants, amis du peuple, peuvent la proposer. Il faut enfin que cette guerre ne ressemble en rien à celles que provoquent les caprices des rois, les intrigues des cours ou l’intérêt des factions. Il faut que les drapeaux même qui brilleront à la tête de nos armées, en rappellent le sacré caractère; qu’ils présentent aux regards des Français et des étrangers cette inscription nouvelle: _Paix, liberté universelle, guerre seulement aux despotes_. Marchons à nos ennemis, non comme des hommes légers ou injustes, qui veulent punir les peuples des crimes de leurs tyrans, mais comme des amis de l’humanité qui veulent châtier l’insolence des tyrans, et venger les outrages des peuples. Marchons, après avoir prouvé à l’univers que notre modération et notre justice égalent notre courage.

Si nous suivons ces principes, si nous déployons ce caractère énergique et sage, nous serons libres, malgré la guerre; et, si les puissances étrangères la préviennent, nous serons libres plus sûrement encore sans la guerre. Une révolution, amenée par la raison, doit s’achever naturellement par la raison, par les progrès de l’esprit public; et à quoi tient-il que nous soyons heureux et libres, si un gouvernement juste s’unit à des représentons fidèles, pour ramener, au milieu de nous, le règne de l’égalité, des lois et de la justice?

C’est au sein d’une telle paix, que se développeront les vertus civiques qui font la gloire et le bonheur de la société, que s’anéantiront toutes les coupables espérances de l’ambition du fanatisme ou de la tyrannie. Une fois établie en France la liberté, par le cours naturel des choses, étendra d’elle-même ses paisibles conquêtes dans le reste du monde. Quand les peuples sont assez éclairés et assez malheureux pour vouloir être libres, ils le sont. Les tyrans tombent d’eux mêmes, quand ils sont mûrs. L’heureuse contagion de nos principes, et le spectacle de notre gloire et de notre bonheur, amèneront insensiblement cette époque; et alors l’Allemagne n’aura pas plus besoin de nos armes, pour secouer le joug du despotisme, que nous n’avons eu besoin du secours de l’Allemagne pour renverser la Bastille et conquérir une constitution. Mais, quoi que nous fassions, si notre gouvernement n’a point changé de système et de principes, ou si nous n’avons pas assez d’énergie pour forcer notre gouvernement à respecter les droits de la nation, la guerre et la paix nous conduisent également à la servitude.

Que nous reste-t il donc à faire dans ces moments décisifs, pour le salut de l’Etat et de la liberté? Préparons-nous à la guerre; veillons sur nos ennemis intérieurs, et surtout éclairons l’opinion publique qui seule fait la destinée des peuples et des gouvernements, qui règne sur les despotes eux-mêmes, et qui les anéantit, lorsqu’ils n’ont point fait alliance avec elle. Après avoir combattu le despotisme, déclarons la guerre à toutes les factions. Prévenons ce système de désorganisation et de troubles, qui est la dernière ressource des ennemis de la liberté. Rallions-nous sous l’étendard de la constitution, la constitution, qu’ils n’invoquaient jadis que pour l’anéantir. Ne soyons pas trop blessés de ses vices, et croyons qu’elle a un assez grand prix, puisque le but des ennemis de la liberté est de la détruire. Songeons qu’elle a, en elle-même, le principe immortel de sa perfection. Ses vices appartiennent aux hommes, ses bases sont l’ouvrage du ciel. Réconcilions, avec la liberté, tous les hommes honnêtes, mais faibles ou ignorants, que l’intrigue ou la calomnie en ont éloignés. Forçons-les à connaître et à chérir le véritable patriotisme.

Le patriotisme n’est ni inconséquent, ni léger, ni turbulent, comme les enfants des préjugés et des passions; il est doux, fier, calme, intrépide, comme la raison et comme la vérité dont il tire son origine. Le patriotisme n’est que la vertu dans tout son éclat, et la nature humaine dans toute sa dignité. Il parait exagéré, mais seulement aux hommes lâches et dégradés; à peu prés comme la fleur des champs paraît un colosse monstrueux à l’insecte qui rampe à ses pieds, ou comme la lumière semble trop vive aux yeux des oiseaux de la nuit. Le patriotisme ne court point après les frivoles distinctions et les honneurs créés par l’orgueil ou par les préjugés. Il peut aimer la gloire, mais il ne la courtise jamais avec inquiétude; il compte trop sur elle pour en être jaloux. S’il accepte les charges publiques sans répugnance, ce n’est que dans .les temps où Phocion boit la ciguë, où Caton, dans la tribune du peuple romain, est assailli par les pierres de Claudius, où les Graches expirent sous le poignard des patriciens. Jamais il n’habita un seul instant dans une âme où fut conçu un sentiment vil, où fut formée la pensée d’une action lâche ou injuste. Il est au-dessus de tous les succès comme de tous les revers. Si la liberté triomphe, il s’occupe, non de sa gloire, mais des moyens d’accroître le bonheur de son pays, si elle succombe, il cherche quel dernier service son désespoir peut lui rendre encore. S’il ne peut lui être utile, il perce lui-même son sein généreux, plutôt que de voir le visage odieux du tyran. Alors même, il ne blasphème point contre la vertu: le héros de la liberté expirant, et plus grand, plus heureux que le tyran élevé sur un char de triomphe; sa mémoire sera respectable et chère à la dernière postérité; le lieu où reposera sa cendre sera un temple sacré pour tous les hommes qui naîtront après lui; et, s’il existe quelque chose après la vie, si l’éternel auteur de la nature, dont l’idée éleva et consola les âmes de tous ses pareils, au milieu dés plus redoutables épreuves, n’est point une douce illusion, il ne sera point étranger à ce grand être qui mit dans son sein cette force divine et cette flamme céleste qui l’animait. Citoyens, qui osez vous dire les défenseurs de la liberté, c’est à vous de justifier ce titre auguste. Réalisez le voeu de Platon, lorsqu’il s’écriait. « Oh! si la vertu pouvait se montrer toute nue aux regards des mortels, de quel brûlant amour elle embraserait tous les coeurs! » C’est à vous de la faire briller aux yeux de tous vos concitoyens dans tout son éclat et dans toute sa majesté; faites retentir, dans tous les coeurs, sa voix puissante et irrésistible. Pour relever l’éclat de ses charmes, placez, s’il le faut, à côté d’elle, le spectre hideux de l’hypocrisie, le squelette dégoûtant de l’envie, la horde impure de tous les vices, et surtout la tyrannie entourée de victimes, toujours abreuvée et toujours altérée de sang humain. Citoyens, voilà les armes invincibles avec lesquelles vous devez les combattre; voilà la véritable puissance dont vous êtes investis. Français, si vous versez des larmes au récit des actions vertueuses, si vous frémissez au nom des tyrans, aux-cris de leurs victimes; si vous regardez comme une injure personnelle, tout acte d’oppression exercée contre vos semblables, vous êtes libres. Non, Français, vous n’êtes point corrompus; ne croyez point à ceux qui vous adressent cette injure, pour vous forcer à la mériter; ne regardez point leurs moeurs, ne regardez point les intrigants qui paraissent, dans les révolutions, comme l’écume s’élève sur la surface d’une liqueur qui fermente: regardez le peuple, comptez tous les traits héroïques que la révolution a produits, et croyez à la vertu. Amis de la constitution, répandez ces saintes maximes, et montrez-en le modèle; c’est ainsi que vous graverez la liberté, non sur nos murailles, et sur de froids monuments, mais dans tous les coeurs; c’est ainsi que vous l’affermirez sur ses rentables bases, les moeurs, l’amour de la patrie et de l’humanité.