Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE

(30 mars 1793)

Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls des commissaires près l’armée de la Belgique, qui se trouvent actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des mesures provisoires que vous avez décrétées. J’étais prêt et je le suis encore à m’expliquer amplement, et sur l’historique de la Belgique, et sur les généraux, et sur l’armée, et sur la conduite des commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si le salut de la patrie et celui de l’armée a obligé vos commissaires d’être en quelque sorte stationnaires, aujourd’hui le temps de bannir toute espèce de politique est arrivé; il l’est d’autant plus que je m’aperçois qu’on a insinué dans l’Assemblée que les malheurs de la Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l’influence, les fautes et même les crimes de vos commissaires.
Eh bien, je prends à cette tribune l’engagement solennel de tout dire, de tout révéler, de répondre à tout. J’appellerai tous les contradicteurs possibles d’un bout de la République à l’autre; j’appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux; j’appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste explication, quand on aura bien sondé l’abîme dans lequel on a voulu nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion, qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer nos échecs pour hâter l’envoi des secours, s’ils n’obtiennent pas l’honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails, les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l’avance qu’il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les principaux objets de ces rapports.
Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d’amour pour le peuple, lorsque nous n’avons pas voulu tout à coup priver l’armée des talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n’avons pas au contraire sauvé cette armée.
On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites que nous aurions pu lui donner, dès qu’elle nous a été connue, on verra que, si nous n’avions pas, dans cette circonstance, mis dans notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l’armée, dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel désordre, que l’ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes.
Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J’ai fait mon devoir dans ce moment de nouvelle révolution, comme je l’ai fait au 10 août. Et, à cet égard, comme je viens d’entendre des hommes qui, sans doute sans connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j’ai rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma conduite ministérielle. Qu’on me mette en opposition avec ce ci-devant ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi.
J’ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux payer mon contingent à la République, en ne m’occupant que de la servir. Mais j’appelle aujourd’hui sur moi toutes les explications, tous les genres d’accusation, car je suis résolu à tout dire.
Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car comment se fait-il qu’une portion des représentants du peuple traite l’autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont malheureusement dans l’ordre de la nature; mais il faut enfin que tout s’explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que l’on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée d’hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d’un commun accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les citoyens; ce n’est pas assez d’avoir des armées aux frontières, il faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors.
Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m’ont été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l’univers pour galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s’il est un seul d’entre vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s’il en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes les pièces sont déposées dans vos comités; s’il en est un seul qui ait des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses secrètes de révolution, qu’il monte demain à la tribune, que tout se découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous passerons ensuite à l’examen de notre situation politique [Note: A. AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en mains, que, contrairement à l’assertion de la femme Roland et de presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.].
Ces défiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si difficiles à faire disparaître? Je le dis, il s’en faut qu’il y ait dans cette Assemblée les conspirations qu’on se prête. Trop longtemps, il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspiré par les préventions, a retardé la marche de la Convention, et diminué son énergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a été repoussée par tel ou tel coté, par cela seul qu’elle ne lui appartenait pas. Qu’enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans la crise la plus terrible; vous avez une armée entièrement désorganisée, et c’est la plus importante, car d’elle dépendait le salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de l’Angleterre eût réussi. Il faut connaître ceux qui peuvent avoir trempé dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les têtes de ceux qui ont influé, soit comme généraux, soit comme représentants du peuple sur le sort de cette armée, ces têtes doivent tomber les premières.
D’accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le serons facilement sur les résultats. Interrogeons, entendons, comparons, tirons la vérité du chaos; alors nous saurons distinguer ce qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous connaîtrons où a été la véritable politique nationale, l’amour de son pays, et l’on ne dira plus qu’un tel est un ambitieux, un usurpateur, parce qu’il a un tempérament plus chaud et des formes plus robustes. Non, la France ne sera pas ré asservie, elle pourra être embranlée, mais le peuple, comme le Jupiter de l’Olympe, d’un seul signe fera rentrer dans le néant tous les ennemis.
Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport préliminaire; je demande à m’expliquer ensuite, car le peuple doit être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées transpirent déjà. C’est en soulevant petit à petit le voile, c’est en renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l’explosion que pourrait produire l’excès de mécontentement. Je demande que le Conseil exécutif, pièces en main, nous rende compte de ses différents agents. Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore l’espoir de sauver la République, et de ramener à un centre commun ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions.
Citoyens, nous n’avons pas un instant à perdre. L’Europe entière pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s’opère enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l’envoi des commissaires dans les départements pour y souffler l’esprit public, sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de misérables détails. Et des corps administratifs n’ont-ils pas demandé ma tète? Ma tète!…. elle est encore là, elle y restera. Que chacun emploie celle qu’il a reçue de la nature, non pour servir de petites passions, mais pour servir la République.
Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d’ambition, de dilapidation, de forfaiture quelconque, de s’expliquer demain franchement sur ces soupçons, sous peine d’être réputé calomniateur. Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la Révolution, j’ai été peint sous les couleurs les plus odieuses.
Je suis resté inébranlable, j’ai marché à pas fermes vers la liberté. On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir écrasé tous les ennemis. Mais puisque aujourd’hui l’union, et par conséquent une confiance réciproque, nous est nécessaire, je demande à entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes explications qu’on jugera.