Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LA DÉMISSION DE BEURNONVILLE

(11 mars 1793)

Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout Français qui aime son pays, et qui sait apprécier ceux qui ont combattu vaillamment pour lui, je dois cette déclaration positive de mes principes et de mes sentiments: que, s’il est dans mes opinions que la nature des choses et les circonstances exigent que la Convention se réserve la faculté de prendre partout, et même dans son sein, des ministres, je déclare en même temps, et je le jure par la patrie, que, moi, je n’accepterai jamais une place dans le ministère, tant que j’aurai l’honneur d’être membre de la Convention nationale. Je le déclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l’avoue, je crois valoir un autre citoyen français. Je le déclare avec le désir ardent que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes collègues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose funeste à la chose publique, si vous ne vous réserviez pas cette faculté. Après un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre dans le fond de votre conscience. Quel est celui d’entre vous qui ne sent pas la nécessité d’une plus grande cohésion, de rapports plus directs, d’un rapprochement plus immédiat, plus quotidien, entre les agents du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la liberté contre toute l’Europe, et vous qui êtes chargés de la direction suprême de la législation civile et de la défense de là République? Vous avez la nation à votre disposition, vous êtes une Convention nationale, vous n’êtes pas un corps constitué, mais un corps chargé de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les principes de notre République; vous n’en violerez donc aucun, rien ne sera renversé, si, exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous prenez le talent partout où il existe pour le placer partout où il peut être utile. Si je me récuse dans les choix que vous pourrez faire, c’est que, dans mon poste, je me crois encore utile à pousser, à faire marcher la Révolution; c’est que je me réserve encore la faculté de dénoncer les ministres qui, par malveillance et par impéritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien tous dans la tête que presque tous, que tous, nous voulons le salut public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère…. Je n’en ai pas besoin; ainsi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait profession de me haïr. Je vous rappelle à l’infinité de vos devoirs. Je n’entends pas désorganiser le ministère; je ne parle pas de la nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la nécessité de vous en réserver la faculté.
—J’arrive à la discussion particulière qui s’est élevée sur la lettre de démission envoyée par le ministre de la Guerre.
On veut lui demander les motifs de sa démission: certes, jamais on ne pourra dire que c’est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les ennemis, braverait l’erreur populaire avec le même courage; il mourrait à son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous devons le proclamer. Mais la nature, variée dans ses faveurs, distribue aux hommes différents genres de talents; tel est capable de commander une armée, d’échauffer le soldat, de maintenir la discipline qui n’a pas les formes populaires conciliatrices, nécessaires dans les circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui donne sa démission a dû se consulter sous ces différents rapports; il ne serait pas même de la dignité de la Convention de lui faire les questions qu’on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n’a pas les formes familières qui, dans les places administratives, appellent la confiance des hommes peu éclairés; car le peuple est ombrageux, et l’expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre pour sa liberté.
Je ne doute pas que Beurnonville n’ait géré en bon citoyen; il doit être excepté de la rigueur de la loi qui défend à tout ministre de quitter Paris, avant d’avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons pas l’espérance de voir Beurnonville allant aux armées, y conduisant des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes.
SUR LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
(27 mars 1793)
Je déclare avoir recommandé aux ministres d’excellents patriotes, d’excellents révolutionnaires. Il n’y a aucune loi qui puisse ôter à un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu’on veut rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il faut qu’elle soit peuple; il est temps qu’elle déclare la guerre aux ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n’est pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des passions misérables agitent nos représentants, et cependant les contre-révolutionnaires tuent la liberté.
Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que m’importent toutes les chimères que l’on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être consolidée qu’avec le peuple. Le peuple en est l’instrument, c’est à vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh bien, que n’y allez-vous? Une nation en révolution est comme l’airain qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n’est pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n’en surveillez le fourneau, vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que c’est aujourd’hui qu’il faut que la Convention décrète que tout homme du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la paieront, ils la paieront en vertu d’une loi; les propriétés ne seront pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la révolution s’est manifestée, quiconque a l’audace d’appeler cette contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que, puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur l’échafaud, heureux d’avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je demande qu’on passe à l’ordre du jour sur la motion qui m’a donné lieu de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention déclare au peuple français, à l’Europe, à l’univers qu’elle est un corps révolutionnaire, qu’elle est résolue de maintenir la liberté, d’étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie.
Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la liberté n’est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes doivent, comme les héros, être élevées à l’école du malheur. Sans doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous eût dit: “la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l’ennemi sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à Mayence; nous aurons une armée à Tournai”, vous eussiez vu la liberté triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces factieux qui tombent sous le poignard des assassins.
Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n’a jamais voulu opprimer la République, n’a jamais voulu que la liberté. Marseille s’est déclarée la montagne de la République. Elle se gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de fâcheux débats. Je ne veux pas faire l’historique des haines dirigées contre les patriotes. Je ne dirai qu’un mot.
Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c’est ce général qui nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): “Il faut vous liguer avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton.” Jugez si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C’est cette réunion qui devrait établir la liberté d’un pôle à l’autre, aux deux tropiques et sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d’ambassades particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle est immortelle! L’ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s’y consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la fable, reprenne de nouvelles forces.
J’insiste sur ce qui est plus qu’une loi, sur ce que la nécessité vous commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur une étincelle de liberté, ne s’éloigne pas du peuple. Nous ne sommes pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et ses ressources, disons qu’il sera inviolable, s’il veut être uni. Qu’on se rappelle l’époque mémorable et terrible du mois d’août. Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses murs. J’ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j’ai amené le conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l’ennemi a été vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y assiste, malgré ce qu’il peut y avoir en elles de défectueux, car il n’y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force, redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces triomphes éphémères qui n’auront été que plus funestes pour eux.