Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LA LIBÉRATION DES PRISONNIERS POUR DETTES

(9 mars 1793)

Non sans doute, citoyens, l’espoir de vos commissaires ne sera pas déçu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberté seront exterminés, parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes d’être les régulateurs de l’énergie nationale. Vos commissaires, en se disséminant sur toutes les parties de la République, vont répéter aux Français que la grande querelle qui s’est élevée entre le despotisme et la liberté va être enfin terminée. Le peuple français sera vengé: c’est à nous qu’il appartient de mettre le monde politique en harmonie, de créer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander la déclaration d’un principe trop longtemps méconnu, l’abolition d’une erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la misère. Si la mesure que je propose est adoptée, bientôt ce Pitt, le Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l’abbé Maury du Parlement britannique, qui donnent aujourd’hui au peuple anglais une impulsion si contraire à la liberté, seront anéantis.
Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Français s’arment pour la défense commune. Eh bien, il est une classe d’hommes qu’aucun crime n’a souillés, qui a des bras, mais qui n’a pas de liberté, c’est celle des malheureux détenus pour dettes; c’est une honte pour l’humanité, pour la philosophie, qu’un homme, en recevant de l’argent, puisse hypothéquer et sa personne et sa sûreté.
Je pourrais démontrer que la déclaration du principe que je proclame est favorable à la cupidité même, car l’expérience prouve que celui qui prêtait ne prenait aucune garantie pécuniaire, parce qu’il pouvait disposer de la personne de son débiteur; mais qu’importent ces considérations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une grande nation. Les principes sont éternels, et tout Français ne peut être privé de sa liberté que pour avoir forfait à la société.
Que les propriétaires ne s’alarment pas. Sans doute quelques individus se sont portés à des excès; mais la nation, toujours juste, respectera les propriétés. Respectez la misère, et la misère respectera l’opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le malheureux, qui a plus d’âme que le riche, ne sera jamais coupable.
Je demande que la Convention nationale déclare que tout citoyen français, emprisonné pour dettes, sera mis en liberté, parce qu’un tel emprisonnement est contraire à la saine morale, aux droits de l’homme, aux vrais principes de la liberté.

SUR LES DÉSASTRES DE NOS TROUPES

CONVENTION. — Séance du 10 mars 1793.

Les considérations générales qui vous ont été présentées sont vraies ; mais il s’agit moins en ce moment d’examiner les causes des événements désastreux qui peuvent nous frapper, que d’y appliquer promptement le remède. Quand l’édifice est en feu je ne m’attache pas aux fripons qui enlèvent les meubles, j’éteins l’incendie. Je dis que vous devez être convaincus plus que jamais, par la lecture des dépêches de Dumouriez, que vous n’avez pas un instant à perdre pour sauver la République.
Dumouriez avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre même une justice bien plus éclatante que celle que je lui rendis dernièrement. Il y a trois mois qu’il a annoncé au pouvoir exécutif, à votre comité de défense générale, que, si nous n’avions pas assez d’audace pour envahir la Hollande au milieu de l’hiver, pour déclarer sur-le-champ la guerre à l’Angleterre qui nous la faisait depuis longtemps, nous doublerions les difficultés de la campagne, en laissant aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque l’on a méconnu ce trait de génie, il faut réparer nos fautes.
Dumouriez ne s’est pas découragé ; il est au milieu de la Hollande, il y trouvera des munitions ; pour renverser tous nos ennemis il ne lui faut que des Français, et la France est remplie de citoyens. Voulons-nous être libres ? Si nous ne le voulons plus, périssons, car nous l’avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre notre indépendance. Nos ennemis font leurs derniers efforts. Pitt sent bien qu’ayant tout à perdre, il n’a rien à épargner. Prenons la Hollande et Carthagène est détruite, et l’Angleterre ne peut plus vivre que pour la liberté… Que la Hollande soit conquise à la liberté, et l’aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce moment le peuple anglais, s’élèvera contre le gouvernement qui l’aura entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle renversera ce ministère stupide qui a cru que les talents de l’ancien régime pouvaient étouffer le génie de la liberté qui plane sur la France. Ce ministère renversé par l’intérêt du commerce, le parti de la liberté se montrera, car il n’est pas mort ; et si vous saisissez vos devoirs, si vos commissaires partent à l’instant, si vous donnez la main à l’étranger qui soupire après la destruction de toute espèce de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre.
Faites donc partir vos commissaires : soutenez-les par votre énergie ; qu’ils partent ce soir, cette nuit même ; qu’ils disent à la classe opulente : il faut que l’aristocratie de l’Europe, succombant sous nos efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez ; le peuple n’a que du sang ; il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses. (De vifs applaudissements se font entendre.) Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi ! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d’appui, et vous n’avez pas encore bouleversé le monde. (Les applaudissements redoublent.) Il faut pour cela du caractère, et la vérité est qu’on en a manqué. Je mets de côté toutes les passions, elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand l’ennemi était aux portes de Paris, j’ai dit à ceux qui gouvernaient alors : Vos discussions sont misérables, je ne connais que l’ennemi. (Nouveaux applaudissements.) Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie. Je vous mets tous sur la même ligne. Je leur disais : Eh que m’importe ma réputation ! que la France soit libre et que mon nom soit flétri ! Que m’importe d’être appelé buveur de sang ! Eh bien, buvons le sang des ennemis de l’humanité, s’il le faut ; combattons, conquérons la liberté.
On paraît craindre que le départ des commissaires affaiblisse l’un ou l’autre parti de la Convention. Vaines terreurs ! Portez votre énergie partout. Le plus beau ministère est d’annoncer au peuple que la dette terrible qui pèse sur lui, sera desséchée aux dépens de ses ennemis, ou que le riche le payera avant peu. La situation nationale est cruelle ; le signe représentatif n’est plus en équilibre dans la circulation ; la journée de l’ouvrier est au-dessous du nécessaire ; il faut un grand moyen correctif. Conquérons la Hollande ; ranimons en Angleterre le parti républicain ; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à la postérité. Remplissez ces grandes destinées ; point de débats ; point de querelles, et la patrie est sauvée.

SUR L’INSTITUTION D’UN TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

(10 mars 1793)

Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute l’Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle, que si Maranda était battu, et cela n’est pas impossible, Dumouriez enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous séparer sans prendre les grandes mesures qu’exige le salut de la chose publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c’est pour eux que ce tribunal est nécessaire; c’est pour eux que ce tribunal doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus, ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé dans ses foyers, l’artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à la vengeance populaire, l’humanité vous l’ordonne.
Rien n’est plus difficile que de définir un crime politique; mais si un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l’instant le châtiment; s’il est si difficile d’atteindre un crime politique, n’est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables? Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire. L’histoire atteste cette vérité; et puisqu’on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je dirai, et j’aurai l’assentiment de tous ceux qui ont été les témoins de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n’était dans le cas d’arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons des fautes de nos prédécesseurs.
Faisons ce que n’a pas fait l’Assemblée législative; soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être; organisons un tribunal, non pas bien, cela est impossible, mais le moins mal qu’il se pourra, afin que le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis.
Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser; car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé, parce que tous les éléments s’y trouvent, avec toutes les qualités d’un bon citoyen, n’a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas sorties et l’Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est arrivé, soyons prodigues d’hommes et d’argent; déployons tous les moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces moyens qu’entre les mains d’hommes dont le contact nécessaire et habituel avec vous vous assure l’ensemble et l’exécution des mesures que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n’êtes pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes. Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement la valeur de cette monnaie que les moyens d’existence fussent anéantis dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l’ai demandé, vous eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd’hui l’ennemi serait repoussé loin de nos frontières.
Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation, reçoive les moyens d’action et d’énergie qui lui sont nécessaires. Je ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens d’amélioration.
Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les qualifications injurieuses et flétrissantes qu’on ose me donner. Je demande qu’aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises, vos commissaires partent à l’instant, qu’on ne reproduise plus l’objection qu’ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu’ils se répandent dans les départements, qu’ils y échauffent les citoyens, qu’ils y raniment l’amour de la liberté, et que, s’ils ont regret de ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s’opposer à des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le salut de la patrie.
Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux armes, marche à l’ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que le commerce d’Angleterre soit ruiné; que les amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes, partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le bonheur; que le monde soit vengé.