Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND

(21 janvier 1793)

Ce qui honore le plus les Français, c’est que dans des moments de vengeance le peuple ait surtout respecté ses représentants. Que deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l’on jette sur une partie de cette assemblée, l’homme qui a péri victime des assassins n’était pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la République; je l’envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthéon; mais il a déjà recueilli les palmes du martyre de la Liberté. Le moyen d’honorer sa mémoire, c’est de jurer que nous ne nous quitterons pas sans avoir donné une Constitution à la République. Qu’il me sera doux de vous prouver que je suis étranger à toutes les passions!
Je ne suis point l’accusateur de Pétion; à mon sens il eut des torts. Pétion peut avoir été faible; mais, je l’avoue avec douleur, bientôt la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux attentats dont nous avons tous gémi, l’on aurait dû vous dire clairement que nulle puissance n’aurait pu les arrêter. Ils étaient la suite de cette rage révolutionnaire qui animait tous les esprits. Les hommes qui connaissent le mieux ces événements terribles furent convaincus que ces actes étaient la suite nécessaire de la fureur d’un peuple qui n’avait jamais obtenu justice. J’adjure tous ceux qui me connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n’ai pas employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif. Je prends à témoin Brissot lui-même. N’ai-je pas montré une extrême déférence pour un vieillard dont le caractère est opiniâtre, et qui aurait dû au contraire épuiser tous les moyens de douceur pour rétablir le calme? Roland, dont je n’accuse pas les intentions, répute scélérats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour le bien de la République qu’il ne soit plus ministre; je désire le salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant craint d’être frappé d’un mandat dans des temps trop fameux, voit partout des complots; il s’imagine que Paris veut s’attribuer une espèce d’autorité sur les autres communes. C’est là sa grande erreur. Il a concouru à animer les départements contre Paris, qui est la ville de tous. On a demandé une force départementale pour environner la Convention. Eh bien, cette garde n’aura pas plus tôt séjourné dans Paris, qu’elle y prendra l’esprit du peuple. En doutez-vous maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j’ai acquis la conviction que Roland a fait circuler des écrits qui disent que Paris veut dominer la République.
Quant aux visites domiciliaires, je m’oppose à cette mesure dans son plein, dans un moment où la nation s’élève avec force contre le bill rendu contre les étrangers; mais il vous faut un comité de sûreté générale qui jouisse de la plénitude de votre confiance; lorsque les deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d’un complot, qu’ils puissent se faire ouvrir les maisons.
Maintenant que le tyran n’est plus, tournons toute notre énergie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l’Europe. Il faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos concitoyens, développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait des prodiges dans un moment déplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu’il vaut deux cents esclaves. Si on leur disait d’aller à Vienne, ils iraient à Vienne ou à la mort. Citoyens, prenez les reines d’une grande nation, élevez-vous à sa hauteur, organisez le ministère, qu’il soit immédiatement nommé par le peuple.
Un autre ministère est entre les mains d’un bon citoyen, mais il passe ses forces; je ne demande pas qu’on le ravisse à ses fonctions, mais qu’elles soient partagées.
Quant à moi, je ne suis pas fait pour venger des passions personnelles, je n’ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais, an prix, de mon sang, rendre à la patrie le défenseur qu’elle a perdu.

SUR LA RÉUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE

(31 janvier 1793)

Ce n’est pas en mon nom seulement, c’est au nom des patriotes belges, du peuple belge, que je viens demander aussi la réunion de la Belgique. Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre raison, mais tout aux intérêts de la République Française. N’avez-vous pas préjugé cette réunion quand vous avez décrété une organisation provisoire de la Belgique. Vous avez tout consommé par cela seul que vous avez dit aux amis de la liberté: organisez-vous comme nous. C’était dire: nous accepterons votre réunion si vous la proposez. Eh bien, ils la proposent aujourd’hui. Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points: à l’Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois! Vous leur avez jeté le gant, ce gant est la tête d’un roi, c’est le signal de leur mort prochaine. On vous menace de l’Angleterre! Les tyrans de l’Angleterre sont morts. Vous avez la plénitude de la puissance nationale. Le jour où la Convention nommera des commissaires pour savoir ce qu’il y a dans chaque commune d’hommes et d’armes, elle aura tous les Français. Quant à la Belgique, l’homme du peuple, le cultivateur veulent la réunion. Lorsque nous leur déclarâmes qu’ils avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l’exclusion ne portait que sur les ennemis du peuple, et ils demandèrent l’exclusion de votre décret. Nous avons été obligés de donner la protection de la force armée au receveur des contributions auquel le peuple demandait la restitution des anciens impôts. Sont-ils mûrs, ces hommes-là? De cette réunion dépend le sort de la République dans la Belgique. Ce n’est que parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette réunion, que votre décret du 15 a éprouvé des oppositions. Mais prononcez-la et alors vous ferez exécuter les lois françaises, et alors les aristocrates, nobles et prêtres, purgeront la terre de la liberté. Cette purgation opérée, nous aurons des hommes, des armes de plus. La réunion décrétée, vous trouverez dans les Belges des républicains dignes de vous, qui feront mordre la poussière aux despotes. Je conclus donc à la réunion de la Belgique.
SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ
(8 mars 1793)
Nous avons plusieurs fois fait l’expérience que tel est le caractère français, qu’il lui faut des dangers pour trouver toute sou énergie. Eh bien, ce moment est arrivé. Oui, il faut dire à la France entière: “Si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables d’un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de 600.000 Français pourraient en être la suite!”
Citoyens, vous n’avez pas une minute à perdre; je ne vous propose pas en ce moment des mesures générales pour les départements, votre comité de défense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son exécution sera nécessairement lente, et des résultats tardifs ne sont pas ceux qui conviennent à l’imminence du danger qui nous menace. Il faut que Paris, cette cité célèbre et tant calomniée, il faut que cette cité qu’on aurait renversée pour servir nos ennemis qui redoutent son brûlant civisme contribue par son exemple à sauver la patrie. Je dis que cette ville est encore appelée à donner à la France l’impulsion qui, l’année dernière, a enfanté nos triomphes. Comment se fait-il que vous n’ayez pas senti que, s’il est bon de faire les lois avec maturité, on ne fait bien la guerre qu’avec enthousiasme? Toutes les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter détruit cet enthousiasme, et reste souvent sans succès. Vous voyez déjà quels en sont les misérables effets.
Tous les Français veulent être libres. Ils se sont constitués en gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous marcher quand la patrie réclame leur secours.
Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voter la défense de la Belgique. La France entière sentira le contre-coup de cette impulsion salutaire. Nos armées recevront de prompts renforts; et, il faut le dire ici, les généraux ne sont pas aussi répréhensibles que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis qu’au 1er février l’armée de la Belgique recevrait un renfort de 30.000 hommes. Rien ne leur est arrivé. Il y a trois mois qu’à notre premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position militaire était détestable, et que, sans un renfort considérable, s’ils étaient attaqués au printemps, ils seraient peut-être forcés d’évacuer la Belgique entière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. Que ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l’année dernière, le signal du réveil de la nation. Qu’une armée, conservant l’Escaut, donne la main à Dumouriez, et les ennemis seront dispersés. Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des magasins immenses qui nous appartiennent.
Dumouriez réunit au génie du général l’art d’échauffer et d’encourager le soldat. Nous avons entendu l’armée battue le demander à grands cris. L’histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais ce qui est certain, c’est qu’il est intéressé à la splendeur de la République. S’il est secondé, si une armée lui prête la main, il saura faire repentir nos ennemis de leurs premiers succès.
Je demande que des commissaires soient nommés à l’instant.