Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR LE SALAIRE DES PRÊTRES

CONVENTION. — Séance du 7 novembre 1792.

Je viens ajouter quelques idées à celles qu’a développées le préopinant. Sans doute il est douloureux pour les représentants du peuple, de voir que leur caractère est plus indignement, plus insolemment outragé par le peuple lui-même que par ce Lafayette, complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les partisans du royalisme, les fanatiques et les scélérats qui, malheureusement pour l’espèce humaine, se trouvent disséminés sur tous les points de la République, ne rendent la liberté déplorable. Il y a eu une violation infâme, il faut la réprimer ; il faut sévir contre ceux qui, prétextant la souveraineté nationale, attaquent cette souveraineté et se souillent de tous les crimes. (On applaudit.) Il y a des individus bien coupables, car, qui peut excuser celui qui veut agiter la France ? N’avez-vous pas déclaré que la Constitution serait présentée à l’acceptation du peuple ? Mais il faut se défier d’une idée jetée dans cette assemblée. On a dit qu’il ne fallait pas que les prêtres fussent salariés par le trésor public. On s’est appuyé sur des idées philosophiques qui me sont chères ; car je ne connais d’autre bien que celui de l’univers, d’autre culte que celui de la justice et de la liberté. Mais l’homme maltraité de la fortune cherche des jouissances éventuelles ; quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts, caresser tous ses désirs, tandis que ses besoins à lui sont restreints au plus étroit nécessaire, alors il croit, et cette idée est consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pénétrer la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, c’est un crime de lèse-nation que d’ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais donc qu’il serait utile que la Convention fît une adresse pour persuader au peuple qu’elle ne veut rien détruire, mais tout perfectionner ; que si elle poursuit le fanatisme, c’est parce qu’elle veut la liberté des opinions religieuses. Il est encore un objet qui mérite l’attention et qui exige la prompte décision de l’Assemblée. Le jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience ; d’une part, le républicain est indigné de ce que ce procès semble interminable ; de l’autre, le royaliste s’agite en tous sens, et comme il a encore des moyens de finances et qu’il conserve son orgueil accoutumé, vous verrez, au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux partis s’entrechoquer encore. S’il faut des sacrifices d’argent, si les millions mis à la disposition du ministre ne suffisent pas, il faut lui en donner de nouveaux ; mais plus vous prendrez des précautions sages, plus aussi doit éclater votre justice contre les agitateurs. Ainsi, d’une part, assurance au peuple qu’il lui sera fourni de blés, accélération du jugement du ci-devant roi, et déploiement des forces nationales contre les scélérats qui voudraient amener la famine au milieu de l’abondance : telles sont les conclusions que je vous propose, et que je crois les seules utiles. (On applaudit.)

PROCÈS DE LOUIS XVI

(Janvier 1793)

On a prétendu que telle était l’importance de cette question, qu’il ne suffisait pas qu’on la vidât dans la forme ordinaire. Je demande pourquoi, quand c’est par une simple majorité qu’on a prononcé sur le sort de la nation entière, quand on n’a pas même pensé à soulever cette question lorsqu’il s’est agi d’abolir la royauté, on veut prononcer sur le sort d’un individu, d’un conspirateur avec des formes plus sévères et plus solennelles. Nous prononçons comme représentant par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si vous avez quelques scrupules à lui donner son exécution immédiate? Je demande si vous n’avez pas voté à la majorité absolue seulement la république, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis n’ont-ils pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple et en vertu de l’arrêt d’un tribunal extraordinaire? Celui qui a été l’âme de ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme représentants: vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je demande qu’on passe à l’ordre du jour sur la proposition de Lehardy; je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez déjà pris deux délibérations à la simple majorité.
(Présent lors de l’appel nominal sur la troisième question; “Quelle peine Louis Capet, ci-devant roi des Français, a-t-il encourue?”, il vota la mort, motivant en ces termes son opinion: “Je ne suis point de cette foule d’hommes d’État qui ignorent qu’on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu’on ne frappe les rois qu’à la tête, qui ignorent qu’on ne doit rien attendre de ceux de l’Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran.” Son intervention dans la séance du 17 janvier fut marquée d’un incident assez vif. Le président ayant annoncé l’arrivée d’une lettre des défenseurs de Louis XVI et d’une missive du ministre d’Espagne en faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et dès le premier mot fut interrompu par Danton. Louvet s’écria, de sa place: “Tu n’es pas encore roi, Danton!” A ce grief girondin habituel, les rumeurs éclatèrent, tandis que Louvet continuait: “Quel est donc ce privilège? Je demande que le premier qui interrompra soit rappelé à l’ordre.” A cette impertinence de l’auteur de Faublas, Danton riposta: “Je demande que l’insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappelé à l’ordre du jour avec censure…” Et s’adressant à Garan-Coulon, il ajouta: “Puisque Garan prétend avoir demandé la parole avant moi, je la lui cède.” Garan ayant parlé en faveur de l’audition des défenseurs du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s’élever en termes vigoureux et éloquents contre la prétention du ministre d’Espagne: Je consens à ce que les défenseurs de Louis soient entendus après que le décret aura été prononcé, persuadé qu’ils n’ont rien de nouveau à vous apprendre, et qu’ils ne vous apportent point de pièces capables de faire changer votre détermination. Quant à l’Espagne, je l’avouerai, je suis étonné de l’audace d’une puissance qui ne craint pas de prétendre à exercer son influence sur votre délibération. Si tout le monde était de mon avis, on voterait à l’instant, pour cela seul, la guerre à l’Espagne. Quoi! on ne reconnaît pas notre République et l’on veut lui dicter des lois? On ne la reconnaît pas, et l’on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que ses représentants vont rendre? Cependant qu’on entende si on le veut cet ambassadeur, mais que le président lui fasse une réponse digne du peuple dont il sera l’organe et qu’il lui dise que les vainqueurs de Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu’ils ont acquise, et qu’ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de l’Europe conjurés contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous, citoyens, des machinations qu’on ne va cesser d’employer pour vous faire changer de détermination; on ne négligera aucun moyen; tantôt, pour obtenir des délais, on prétextera un motif politique; tantôt une négociation importante ou à entreprendre ou prête à terminer. Rejetez, rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance et qui jugerait ses représentants, si ses représentants l’avaient trahi.
Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait déjà prononcé l’arrêt condamnant par 366 voix Louis XVI à la peine de mort, la Convention décida de délibérer sur la question: Y aura-t-il sursis, oui ou non, à l’exécution du décret gui condamne Louis Capet? L’appel nominal commencé, malgré la fatigue de l’Assemblée, à huit heures et demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310, ce sursis fut rejeté. Tallien avait demandé à la Convention de décider sur-le-champ de la question du sursis. Danton était intervenu aux débats dans ces termes:
On vous a parlé d’humanité, mais on en a réclamé les droits d’une manière dérisoire… Il ne faut pas décréter, en sommeillant, les plus chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera ni par la lassitude, ni par la terreur qu’on parviendra à entraîner la Convention nationale à statuer, dans la précipitation d’une délibération irréfléchie, sur une question à laquelle la vie d’un homme et le salut public sont également attachés. Vous avez appris le danger des délibérations soudaines; et certes, pour la question qui nous occupe, vous avez besoin d’être préparés par des méditations profondément suivies. La question qui vous reste à résoudre est une des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion importante à vous communiquer. Peut-être ne sera-t-il pas sans importance d’apprendre de lui ce qu’en Angleterre… (_Murmures.) Je n’examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui un sentiment qui n’est peut-être que celui d’une curiosité atroce. Les véritables amis du peuple sont à mes yeux ceux qui veulent prendre toutes les mesures nécessaires pour que le sang du peuple ne coule pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice et de la raison. Je demande donc la question préalable sur la proposition de Tallien; et que, si cette proposition était mise aux voix, elle ne pût l’être que par l’appel nominal.)