Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

Une loi de février 1791 ordonna que le prix des charges et offices supprimés serait remboursé par l’État aux titulaires. La charge que Danton possédait était de ce nombre. Nous n’avons jamais su, pas même approximativement, combien elle lui avait coûté. Il en reçut le remboursement sans doute, car précisément vers cette époque, il commença à acheter des immeubles dont voici le détail:
Le 24 mars 1791, il achète aux enchères, moyennant quarante-huit mille deux cents livres, un bien national provenant du clergé, consistant en une ferme appelée Nuisement, située sur le finage de Chassericourt, canton de Chavanges, arrondissement d’Arcis, département de l’Aube, à sept lieues d’Arcis. Le titre de propriété de cette ferme n’est plus entre nos mains, en voici la raison: afin de payer le prix d’acquisition d’une filature de coton, nous avons vendu cette ferme à M. Nicolas Marcheré-Lavigne, par acte passé par-devant maître Jeannet, notaire à Arcis, en date du vingt-trois juillet mil huit cent treize, moyennant quarante-trois mille cinq cents francs, savoir trente mille francs portés au contrat, et treize mille francs que nous avons reçus en billets. Nous avons remis le titre de propriété à l’acquéreur. Danton avait acheté cette ferme la somme de quarante-huit mille deux cents livres, ci…… 48.200 liv.
12 avril 91.–Il achète aux enchères du district d’Arcis, par l’entremise de maître Jacques Jeannet-Boursier, son mandataire et son cousin, moyennant quinze cent soixante quinze livres, qu’il paye le vingt du même mois, un bien national provenant du clergé consistant en une pièce de prés contenant un arpent quatre denrées, situé sur le finage du Chêne, lieu dit Villieu, ci…… 1.575 liv.
12 avril 91.–Il achète encore aux enchères du district d’Arcis, par l’entremise de maître Jeannet-Boursier, moyennant six mille sept cent vingt-cinq livres, qu’il paya le lendemain, un bien national provenant du clergé, consistant en une pièce de pré et saussaie contenant huit arpents, situé sur le finage de Torcy-le-Petit, lieu dit Linglé, ci…… 6.725 liv.
13 avril 91.–Mademoiselle Marie-Madeleine Piot de Courcelles, demeurant à Courcelles, par acte passé ce jour-là par-devant maître Odin, notaire à Troyes, vend à Georges-Jacques Danton, administrateur du département de Paris, ce acceptant M. Jeannet-Boursier, moyennant vingt-cinq mille trois cents livres qu’il paye comptant, un bien patrimonial n’ayant absolument rien de seigneurial, malgré les apparences qui pourraient résulter du nom de la venderesse, et consistant en une maison, cour, jardin, canal, enclos et dépendances, situés à Arcis-sur-Aube, place du Grand-Pont, le tout contenant environ neuf arpents, trois denrées, quatorze carreaux, ci…… 25.300 liv.
Nota.–Voilà la modeste propriété que les ennemis de Danton décoraient du nom pompeux de sa terre d’Arcis, par dérision peut-être, mais plutôt pour le dépopulariser et jeter sur lui de l’odieux en faisant croire que, devenu tout à coup assez riche pour acheter et pour payer la terre d’Arcis, Danton, le républicain, n’avait pas mieux demandé que de se substituer à son seigneur. La vérité est que la terre d’Arcis (et il n’y en a qu’une, consistant en un château avec dépendances considérables) n’a pas cessé un instant depuis plus d’un siècle d’appartenir à la famille de la Briffe, qui en possède plusieurs. Depuis l’an 1840 seulement, cette famille a vendu les dépendances et n’a gardé que le château avec son parc.
28 octobre 91.–Il achète, non par un mandataire, mais par lui-même, de M. Béon-Jeannet, par acte passé par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux mille deux cent cinquante livres qu’il paye comptant, un bien patrimonial consistant en cinq petites pièces de bois, situées sur le finage d’Arcis et sur celui du Chêne, et contenant ensemble deux arpents, deux denrées, ci…… 2.250 liv.
7 novembre 91.–Il achète de M. Gilbert-Lasnier, par acte passé par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent quarante livres qu’il paye comptant, une denrée, vingt-cinq carreaux de jardin, pour agrandir la propriété qu’il a acquise de mademoiselle Piot, ci…… 240 liv.
Par le même acte il achète aussi, moyennant quatre cent soixante livres qu’il paye aussi comptant, deux denrées de bois que plus tard (le 3 avril 93), il donne en échange d’une denrée, soixante-quatre carreaux de bois, qu’il réunit à la propriété de mademoiselle Piot, ci…… 460 liv.
8 novembre 91.–Il achète de M. Bouquet-Béon, par acte passé par-devant maître Finot, notaire à Arcis, moyennant deux cent dix livres qu’il ne paye que le 10 juin 1793, un jardin dont la contenance n’est pas indiquée et qu’il réunit à la propriété de mademoiselle Piot, ci…… 210 liv.
Total du prix de toutes les acquisitions d’immeubles faites par Danton en mil sept cent quatre-vingt onze: quatre-vingt-quatre mille neuf cent soixante livres, ci…… 84.960 liv.
On doit remarquer qu’il est présumable que la plus grande partie de ces acquisitions a dû être payée en assignats, qui, à cette époque, perdaient déjà de leur valeur et dont, par conséquent, la valeur nominale était supérieure à leur valeur réelle en argent, d’où il résulterait que le prix réel en argent des immeubles ci-dessus indiqués aurait été inférieur à 84.960 livres.
Depuis cette dernière acquisition du 8 novembre 1791 jusqu’à sa mort, Danton ne fit plus aucune acquisition importante. Il acheta successivement en 1792 et 1793 un nombre assez considérable de parcelles très peu étendues et dont nous croyons inutile de donner ici le détail qui, par sa longueur et par le peu d’importance de chaque article, deviendrait fastidieux (nous pourrions le fournir s’il en était besoin). Il fit aussi des échanges. Nous pensons qu’il suffit de dire que, en ajoutant ces parcelles à ce que Danton avait acheté en 1791, on trouve que les immeubles qui, au moment de sa mort, dépendaient tant de sa succession que de celle de notre mère, et qui nous sont parvenus, se composaient de ce qui suit, savoir:
1° De la ferme de Nuisement (vendue par nous le 23 juillet 1813);
2° De sa modeste et vieille maison d’Arcis, avec sa dépendance, le tout contenant non plus 9 arpents, 3 denrées, 14 carreaux (ou bien 4 hectares, 23 ares, 24 centiares) seulement, comme au 13 avril 1791, époque où il en fit l’acquisition de mademoiselle Piot, mais par suite des additions qu’il y avait faites, 17 arpents, 3 denrées, 52 carreaux (ou bien 786 ares, 23);
3° De 19 arpents, 7 denrées, 41 carreaux (808 ares, 06) de pré et saussaie;
4° De 8 arpents, 1 denrée, 57 carreaux (369 ares, 96) de bois;
5° De 2 denrées, 40 carreaux (14 ares, 07) de terre située dans l’enceinte d’Arcis.
Nous déclarons à qui voudra l’entendre et au besoin nous déclarons _sous la foi du serment_, que nous n’avons recueilli de la succession de Georges-Jacques Danton, notre père, et d’Antoinette-Gabrielle Charpentier, notre mère, rien, absolument rien autre chose que les immeubles dont nous venons de donner l’état, que quelques portraits de famille et le buste en plâtre de notre mère, lesquels, longtemps après la mort de notre second tuteur, nous furent remis par son épouse, et que quelques effets mobiliers qui ne méritent pas qu’on en fasse l’énumération ni la description; mais que nous n’en avons recueilli aucune somme d’argent, aucune créance, en un mot rien de ce qu’on appelle valeurs mobilières, à l’exception pourtant d’une rente de 100 francs 5 p. 100 dont MM. Defrance et Détape, receveurs de rentes à Paris, rue Chabannais, n° 6, ont opéré la vente pour nous le 18 juin 1825, rente qui avait été achetée pour nous par l’un de nos tuteurs.
Nous n’avons recueilli que cela de la succession de notre père et de notre mère; il est donc évident qu’ils ne possédaient rien autre chose, ni dans le département de l’Aube, ni ailleurs.
Si nous possédons aujourd’hui quelques immeubles qui ne fassent pas partie de l’état qui précède, c’est que nous les avons achetés ou bien que nous les avons eus en partage de la succession de Jeanne-Madeleine Camut, notre grand’mère, décédée à Arcis au mois d’octobre 1813, veuve en premières noces de Jacques Danton, notre grand-père, et, en secondes noces de Jean Recordain, qu’elle avait épousé en 1770. Les livres de l’enregistrement et les matrices cadastrales peuvent fournir la preuve de ce que nous venons d’avancer.
On pourra nous faire une objection qui mérite une réponse; on pourra nous dire: “Vous n’avez recueilli de la succession de votre père et de votre mère que les immeubles et les meubles dont vous venez de faire la déclaration, mais cela ne prouve pas que la fortune de votre père, au moment de sa mort, ne se composât que de ces seuls objets; car sa condamnation ayant entraîné la confiscation de tous ses biens sans exception, la République a pu en vendre et en a peut-être vendu pour des sommes considérables. Vous n’avez peut-être recueilli que ce qu’elle n’a pas vendu.”