Discours civiques de Danton – novembre 1792- 19 mars 1794

SUR L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE.

CONVENTION. — Séance du 6 février 1794.

Représentants du peuple français, jusqu’ici nous n’avions décrété la liberté qu’en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd’hui nous proclamons à la face de l’univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté universelle. Hier, lorsque le président donna le baiser fraternel au député de couleur, je vis le moment où la Convention devait décréter la liberté de nos frères. La séance était trop nombreuse. La Convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les modérateurs. Renvoyons au comité de salut public et des colonies, pour combiner les moyens de rendre ce décret utile à l’humanité, sans aucun danger pour elle.
Nous avions déshonoré notre gloire en tronquant nos travaux. Des grands principes développés par le vertueux Las Casas avaient été méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la liberté dans les colonies, c’est aujourd’hui que l’anglais est mort. (On applaudit.) En jetant la liberté dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses complices voudront par des considérations politiques écarter la jouissance de ce bienfait, ils vont être entraînés dans le néant, la France va reprendre le rang et l’influence que lui assurent son énergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mêmes de notre générosité, mais nous ne l’étendrons point au-delà des bornes de la sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons écrasé les hommes perfides qui voulaient faire rétrograder la révolution. Ne perdons point notre énergie, lançons nos frégates, soyons sûrs des bénédictions de l’univers et de la postérité, et décrétons le renvoi des mesures à l’examen du comité.

SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L’EXAMEN DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC

(9 mars 1794)

La représentation nationale, appuyée de la force du peuple, déjouera tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la liberté est déjà presque en totalité anéanti. Le peuple et la Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais la Convention doit prendre une marche digne d’elle. Prenez garde qu’en marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui s’étaient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple. Le décret dont on vient de lire la rédaction n’est rien; il s’agit de dire au Comité de salut public: examinez le complot dans toutes ses ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics; voyez si leur mollesse ou leur négligence a concouru, même malgré eux, à favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l’empire de la guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à mon opinion, dans le cas d’être accusé de s’être au moins laissé paralyser. Le Comité de salut public veille jour et nuit; que les membres de la Convention s’unissent tous; que les révolutionnaires qui ont les premiers parlé de République, face à face, avec Lafayette, apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. Nous sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Français, ne vous effrayez pas, la liberté doit bouillonner jusqu’à ce que l’écume soit sortie.
Nos comités sont l’avant-garde politique; les armées doivent vaincre quand l’avant-garde est en surveillance. Jamais la République ne fut, à mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqué pour cette sublime révolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le patriotisme pour tuer la liberté; nous les avons vaincus.
Je demande que le Comité de salut public se concerte avec celui de sûreté générale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires. Il faut que chacun de nous se prononce. J’ai demandé le premier le gouvernement révolutionnaire. On rejeta d’abord mon idée, on l’a adoptée ensuite; ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la République; ce gouvernement, c’est vous.
Union, vigilance, méditation, parmi les membres de la Convention.

SUR LA DIGNITÉ DE LA CONVENTION

(19 mars 1794)

Je demande la parole sur cette proposition. La représentation nationale doit toujours avoir une marche digne d’elle. Elle ne doit pas avilir un corps entier, et frapper d’une prévention collective une administration collective, parce que quelques individus de ce corps peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui n’avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la grande majorité du conseil général de la Commune de Paris est digne de toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu’elle est composée d’excellents patriotes, d’ardents révolutionnaires.
J’aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage de mon estime. Le conseil général est venu déclarer qu’il fait cause commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa dignité; la réponse qu’il a faite est, par le sens qu’elle renferme et par l’intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du peuple que nous représentons. L’accent patriarcal et le ton solennel dont il l’a prononcée, donnaient à ces paroles un caractère plus auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment, que les malveillants n’abusent des expressions de Ruhl, dont l’intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise à la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur l’amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m’y précipiter tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment….
Le temps est venu où l’on ne jugera plus que les actions. Les masques tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N’y eût-il parmi tous les magistrats qu’un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d’amertume; mais ici on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la Commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère justice; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la Commune la douleur de croire qu’elle a été censurée avec aigreur.
LE PRÉSIDENT.–Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher collègue, occupe toi-même le fauteuil.
DANTON.–Président, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu l’occupes dignement. Ma pensée est pure; si mes expressions l’ont mal rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a exprimé librement son opinion.
Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette scène excite le plus vif enthousiasme dans l’Assemblée.